Le PIB, ou poubelle intérieure par habitant

par Oncle Bernard, économiste

Charlie Hebdo, 14 août 2002

Globalement, l'homme aspire peu au bien et l'humanité aime le carnage. C'est pourquoi l'invention du commerce fut un grand progrès. Avec le commerce, pour accroître sa propre richesse, ce n'est plus seulement la prédation, mais le contrat. Je ne te prends plus par la force ton bout de gras. Je négocie et t'offre quelque chose en échange. Très important: avec le commerce, le gâteau est élastique. Ce n'est plus: " Ce que j'ai, tu ne l'as plus. " C'est: " Nous sommes plus riche tous les deux. " Le commerce n'existe qu'avec une contrepartie, donc un enrichissement simultané. Mais, pour qu'il y ait enrichissement simultané, il faut bien que dans l'opération commerciale la richesse augmente (sinon, c'est le vol, le rapt, la capture, la razzia). Montesquieu, dans L'esprit des lois, évoque le commerce et le fait que " nations commercantes ont les moeurs douces ". Il pensait à l'Angleterre. C'était avant son expansion coloniale.

Certes, si je dois commercer avec mon prochain, je n'ai pas intérêt à le tuer. Mais le libéralisme est une doctrine plutôt pessimiste: les hommes sont mauvais, laissons jouer leurs intérêts égoïstes, qui s'annuleront d'eux-mêmes, comme des forces s'équilibrent.

Alors? Plus de richesse, plus de commerce, plus de douceur?

Pas tout à fait. Avec l'incroyable accumulation de "richesses" liée à l'expansion capitaliste, l'humanité a pu satisfaire ses instincts meurtriers aux colonies, dans deux guerres mondiales et divers conflits.

Deux hypothèses: peut-être la richesse n'est pas tant richesse que ça. Et, seconde hypothèse, l'accumulation sans doute crée des frustrations, rancoeurs, des haines terribles. L' OCDE a réalisé en 2000 une étude sur l'évolution du PIB par tête depuis des millénaires: nous sommes infiniment plus riches que ces pauvres idiots de Grecs du temps de Périclès, et même le tiers-monde, en termes de PIB par tête - les Noirs, les Indiens, les Chinois - s'est beaucoup enrichi.

La preuve: toujours plus de déchets.

L'une des grandes inventions du capitalisme, peut-être la plus grande, est la poubelle. Le PIB, c'est la "Poubelle intérieure par habitant". Cette dernière augmente plus vite que le PIB. La poubelle n'est pas uniquement la poubelle ménagère, mais la nature transformée en décharge et le monde "bidonvillisé".

Seconde hypothèse: et si, dans cette expansion infinie, cette accumulation sans trêve de richesse, plus de frustration que de satisfaction était créée?! Sommes-nous mille fois plus heureux que ces pauvres cons d'Égyptiens, parce que nous sommes mille fois plus riches, avec nos avions, nos cutters et nos patins à roulettes?

L'explosion des inégalités (le monde est beaucoup plus inégal aujourd'hui qu'au début du capitalisme, l'inégalité au XVIIIième siècle entre nations ne dépassait guère le rapport de un à trois) crée-t-elle des frustrations? Les inégalités créent le désespoir et le fanatisme d'un côté, le mépris de l'autre (...).

Nombre d'économistes se sont posé la question de la violence détournée dans l'accumulation et l'amour morbide de l'argent. Keynes, entre autres. Il n'a jamais pu répondre à cette question: comment interdire l'épargne, ce fléau moderne, lié à la vieillesse et à la sénilité des populations?

D'où la question du devoir de vacances numéro 1: comment faire que le détournement de la violence humaine vers la nature, sa canalisation vers le commerce et l'échange, ne se traduise pas par une "poubellisation" du monde?

Publié par Tartagnan le 20 août 2002 à 05:26 PM TrackBack Commentaires (0)