![]() |
![]() |
|

Je suis retombé sur un texte de l'excellent musicien Jean Derome intitulé "Chat perdu". Ce texte fût originalement publié dans un fanzine photocopié dont je m'occupais à l'époque (l'Élan d'Amérique), vers 1993. En le relisant aujourd'hui, je me rends compte qu'il s'applique toujours avec la même pertinence, bien qu'il aie été écrit il y a presqu'une dizaine d'années. Je suis persuadé que Jean Derome ne verra pas d'inconvénient à ce que son texte prenne une seconde vie sur cette tribune...
***
Rien nía de sens que celui quíon lui donne. Tous les rites, toutes les fêtes, les religions, líart, líensemble des rapports humains, en fait, tout ce qui peut constituer une raison de vivre est en train de perdre son sens. Nous souffrons díun manque de vie. Notre société est en décadence parce quíelle níadmet plus assez de risque, díétrangeté, de violence, de folie, de gaspillage. Une société a besoin de bandits, de saints, de quêteux.
La rareté de líargent entraîne les gens vers des valeurs de droite (une prudence et une morosité qui engendrent encore plus de récession de toute façon). Quand nous en aurons fini avec le ìhors-normeî, le ìen-margeî, le ìundergroundî, le ìflyéî, nous pourrons enfin nous coucher et mourir.
Tout ce qui est vivant comporte un danger. Nous vivons dans un monde de décaféiné, de 2%, de bière sans alcool. Ce sera toujours un des rôles fondamentaux de líartiste de faire germer les idées. Líartiste-ferment qui change le jus en vin, le lait en fromage, líartiste-bouillon de culture, líartiste-virus qui attaque la société en lui apprenant en même temps à se défendre.
Le rôle de líart cíest díêtre un lien entre le corps et líesprit: mon corps, mon esprit, mais aussi le corps social et líesprit díune société. Líart cíest électrique: mettre les gens en présence díeux-mêmes et des autres.
Líaffaissement des deux grands systèmes économiques et politiques de notre siècle va nous forcer à modifier profondément líensemble de nos rapports avec líargent.
Il faudra passer à autre chose.
Nous manquons de gratuité. Líargent devient la seule valeur. Líargent sert à remplacer le rapport humain. Si quelquíun me paie cíest quíil ne veut pas avoir de rapports avec moi. Si on paie la prostituée cíest pour quíelle ne tombe pas en amour. Le plaisir disparaît en présence de líargent, plus il y a de líargent moins il y a de plaisir.
Si elle ne veut pas mourir, notre société devra apprendre à se libérer de líargent. Ce sera peut-être bientôt une des fonctions les plus importantes de líartiste díapprendre à la société comment y parvenir et cíest díailleurs un domaine où il excelle!
Actuellement les artistes sont trop enchaîné-e-s au pouvoir de líargent pour jouer pleinement ce rôle. La montée en flèche de nos coûts de production nous rend extrêmement dépendants des sources de financement. Pour la survie de notre société, líartiste devra se radicaliser. Il nous faut plus de contrebande, díidées neuves, de marché noir, de filous, de dangereux Zhoms, de faux-monnayeurs, de trafic.
Líart cíest violent. Ça peut te faire tomber de ton cheval.
Il faut donner sa vie. Transformer tout en joie. Tout ce qui est vraiment essentiel se donne. Si ça se vend, cíest que ce níest pas essentiel, plus cíest cher moins cíest essentiel. Il faut que líart ne vale rien. Líart ça ne se vend pas. Líart est un pur gaspillage. Líargent ne pourra jamais acheter ce que líartiste donne en échange.
Le rôle de líart est de tuer líargent.
P.S.: Au dénommé Gérald qui a placardé les poteaux de téléphone de mon quartier parce quíil a perdu son ìbeau matou noir opéré et dégrifféî, comprends-tu pourquoi ton chat s'est sauvé?
Jean DEROME
Publié par Bob L'Aboyeur le 17 septembre 2002 à 01:05 PM
TrackBack
Commentaires (2)