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Cette fin de semaine se tenait à l'UQAM le colloque "Les mouvements sociaux et l'action politique de gauche au Québec". Nous avons reçu ce compte rendu de l'événement sous la plume de Jacques Fournier, une excellente initiative qui permettra à tous ceux et celles qui n'ont pu assister au colloque de connaître les conclusions de ces deux jours de rencontres.
Les mouvements sociaux et l'action politique de gauche: que faire?
par Jacques Fournier
le 22 septembre 2002
Les mouvements sociaux (groupes communautaires, syndicats, écologistes, mouvement des femmes, communautés culturelles et jeunes) devraient-ils appuyer, lors des prochaines élections, la nouvelle Union des forces progressistes (UFP)? Ou ne devraient-ils pas plutôt encourager le vote en faveur du parti (PQ ou libéraux) le plus susceptible de faire barrage à l'ADQ qui promet des reculs sociaux?
Ou ne devraient-ils pas plutôt faire une vaste campagne d'éducation populaire pour combattre l'indifférence et le cynisme à l'égard des partis et pour démontrer l'importance des enjeux politiques dans nos vies de tous les jours? Ne devraient-ils pas pousser à l'adoption rapide d'un mode de scrutin proportionnel, ce qui redonnerait un peu confiance dans le processus démocratique?
Telles sont quelques-unes des questions que se sont posé de 200 à 300 personnes, réunies vendredi soir le 20 et samedi le 21 septembre, à la salle Marie-Gérin-Lajoie de l'UQAM, lors d'un colloque tenu à l'initiative de la Chaire d'études socio-économiques de l'UQAM. Le thème: les mouvements sociaux (les six composantes énumérées plus haut) et l'action politique de gauche au Québec, dans le contexte de la mondialisation néo-libérale.
On trouvera dans les lignes qui suivent un compte rendu partiel de cet événement très intéressant, avec quelques éléments d'analyse et commentaires personnels.
Comme le disait Lorraine Guay, une des organisatrices de l'événement, "il n'y a pas d'agenda caché dans ce colloque. Nous n'avons pas en tête que tout le monde sorte d'ici avec une consigne électorale précise. Nous sommes ici pour discuter de façon ouverte". De fait, il y avait dans la salle des personnes décidées à voter pour l'UFP, de façon tenace et courageuse selon certains, en pure perte selon d'autres, l'UFP n'ayant pas la masse critique et les appuis suffisants. Plusieurs autres participants entendaient "voter stratégiquement" et "voter utile" en appuyant un parti susceptible de défaire l'ADQ, honni de tous et de toutes. D'autres enfin n'avaient pas fait leur choix et sont peut-être repartis en décidant de poursuivre leur réflexion. Les échanges ont été respectueux et approfondis.
Je ne vous résumerai pas les trois conférences de la soirée d'ouverture, sauf pour mentionner l'invitation de Christophe Aguidon, d'ATTAC-France, qui nous a conviés à faire un "débat stratégique": pour qui voter dans un contexte de dispersion de la gauche (débat bien connu en France)?
Jean-Marc Piotte
Le samedi matin, Jean-Marc Piotte, professeur de sciences politiques à l'UQAM, a fait un survol historique, à la fois décousu, magistral et déridant, de la gauche politique au Québec depuis la fin des années 50. Il a parlé de "l'échec politique de sa vie, à savoir l'incapacité de créer et de porter au pouvoir un parti politique de gauche au Québec". Il ajouté: "Au Canada anglais, au moins, ils ont un parti de gauche, le NPD". Il a rappelé la création de Parti pris au début des années 60 avec sa triple visée indépendantiste, socialiste et laïciste. De la période marxiste, à la fin des années 70, il conclut: "Aujourd'hui, je pense qu'il vaut mieux chercher le consensus que de s'engueuler sur des virgules". Il s'est interrogé moqueusement sur le cheminement politique de Pierre-Karl Péladeau qui est passé de groupe marxiste-léniniste En lutte à la tête de l'empire Péladeau.
Il a noté le double échec du Parti socialiste (fin des années 60) et du Mouvement socialiste (début des années 80) à décoller au plan électoral. Il a égratigné au passage l'économie sociale, une critique qui ne faisait pas l'unanimité dans la salle: Françoise David, pour une, fait une analyse plus nuancée de cet instrument. Pour Piotte, le mouvement des femmes reste fort au Québec, au début du 21e siècle, par son implication dans la lutte pour la justice sociale. En fin de journée, il a avoué son admiration pour Françoise David: "une bête politique". Concernant les partis sociaux-démocrates européens, il s'est fait incisif: "13 des 15 pays européens étaient gouvernés par des sociaux-démocrates il y a deux ans: ils n'ont rien fait".
Pour lui, l'ADQ, c'est l'Union nationale à la sauce du jour. C'est "un parti dangereux" qu'il faut combattre. Il voit les jeunes comme très internationalistes et à la recherche de nouvelles façons de discuter en groupe: le code Morin, ce n'est pas leur tasse de thé. Pour lui, c'est bête mais c'est comme ça, la gauche doit se trouver un leader qui passe bien à la télé, il faut financer adéquatement nos campagnes électorales, il faut faire des assemblées de cuisine, il faut écouter les gens que l'on prétend représenter, il faut séduire les électrices et les électeurs, un peu comme dans un couple, quand on veut séduire l'autre: on ne commence pas en lui disant quoi penser!
Arthur Sandborn
Le président du Conseil central de Montréal (CSN), Arthur Sandborn, a parlé du clivage entre fédéralistes et souverainistes, qui est sous-jacent à nos débats entre progressistes. Il a rappelé que les deux autres partis (PQ et ADQ) sont nés du Parti libéral. Il a évoqué l'existence des fédéralistes de gauche. Pour lui, le débat sur la souveraineté a changé avec la mondialisation. "Le PQ prétend être souverainiste et il veut que le Québec adopte le dollar américain", s'est-il moqué. Il a déploré le fait qu'aucun des trois partis à l'Assemblée nationale n'ait dénoncé l'attitude belliciste du président George W. Bush à l'égard de l'Irak.
Le Conseil central de Montréal a reçu le mandat de son congrès de travailler à favoriser la mise sur pied d'une alternative politique qui corresponde à des orientations progressistes. Il a posé la question: peut-on éviter le virage à droite que promet l'ADQ? Il a mentionné que selon un sondage, 55% des électeurs adéquistes votaient ADQ tout simplement pour "donner une leçon" au PQ et aux libéraux et, donc, n'adhéraient pas vraiment au programme de l'ADQ. C'est un vote de désenchantement. Il en a conclu qu'il faut intensifier l'éducation populaire sur l'importance des enjeux électoraux: un vote ADQ n'est pas sans conséquence sur nos acquis sociaux en éducation, en santé, etc.
Françoise David
Ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec, aujourd'hui engagée avec Au bas de l'échelle, Françoise David dit d'entrée de jeu: "A l'heure des désirs contradictoires (...), je cherche, je tâtonne". Elle a répondu à la question que plusieurs lui avaient demandée: pourquoi n'a-t-elle pas lancé un parti féministe à la fin de la Marche des femmes en octobre 2000? "Je n'avais pas l'énergie pour ça", résume-t-elle. Elle a situé sa réflexion autour des grands enjeux, de la mondialisation à la question palestinienne: "Comment agir? Je n'ai pas de recette."
Elle ne partage pas certaines des analyses d'Arthur Sandborn: "Je ne suis pas sûre que nous sommes prêts et prêtes à présenter des candidats pour l'Union de la gauche". Pour elle, la gauche, c'est davantage que des candidats aux élections. Elle s'est demandée: ne faut-il pas repenser la gauche, inconnue de la population? "Parlons avec les gens, la classe moyenne. Il nous faut une connaissance fine de la diversité de la population. Montréal n'est pas tout le Québec".
Elle a fait une courte liste de nos contradictions: la population veut des baisses d'impôt mais pas de baisse de services; on veut des emplois mais le respect de l'environnement, ce qui ne va pas toujours de pair; on a raison de contester les lourdeurs bureaucratiques; il n'y a pas unanimité à savoir si la création d'emplois devrait toujours être subventionnée; on veut des garderies mais on veut aussi la reconnaissance du travail des femmes à la maison; on veut combattre la pauvreté mais on est ambivalent quant aux programmes qui font que des personnes pauvres intègrent ou réintègrent le marché du travail à des conditions déplorables, etc.
Elle se réjouit que la capacité de mobilisation locale se maintienne: contre le harnachement de rivières, par exemple. Les dossiers ne sont pas simples: concernant la fermeture de Murdochville, que faire? Elle s'est attaquée courageusement à un gros tabou, la gratuité totale des services de santé: en France, les services de santé impliquent que l'usager paie 20% de la facture, sauf les plus pauvres. Que penser de cela? (c'est une question qu'elle a posée, pas une proposition qu'elle a faite!).
Elle n'est pas sûre que l'UFP soit la voie à privilégier. Elle dit que ce qui est important, c'est la recherche du bien commun: "Dans quelle société voulons-nous vivre? Le chacun-pour-soi ou la solidarité?" Pour elle, c'est un débat plus éthique que politique, c'est un débat non partisan. Une campagne d'éducation populaire s'impose et elle est prête à s'y impliquer. Il faut faire barrage à l'ADQ. Le scrutin proportionnel s'impose, et ça presse. Et puisqu'elle était en verve d'attaquer quelques tabous, elle a demandé: la souveraineté doit-elle faire partie de notre
programme? Bref, tout est sur la table et il est temps de brasser la cage de nos idées, de réfléchir, dans la continuité de nos valeurs.
Atelier femmes
A l'atelier femmes, des précisions ont été apportées sur le mouvement des femmes eu égard à l'engagement politique. Il a été noté que le mouvement des femmes a toujours hésité à appuyer une option partisane. Bien sûr, les féministes ont le coeur à gauche, mais les femmes ne se reconnaissent pas dans le langage de la gauche traditionnelle: "les exploiteurs, la lutte des classes, le soutien des masses, etc." L'UFP regroupe trois composantes diverses: le Rassemblement pour l'alternative politique (RAP), le Parti de la démocratie socialiste (PDS) et le Parti communiste du Québec (PCQ). En tout respect, le moins que l'on puisse dire, c'est que le mot "communiste" n'est guère un mot intéressant dans l'imaginaire de beaucoup de femmes...et d'hommes!
Mario Dumont parle d'abolir le Conseil du statut de la femme. Il va trouver toutes les féministes sur son chemin. On se retrouve donc avec la nécessité d'une sérieuse campagne d'éducation populaire sur les impacts déplorables d'un possible gouvernement adéquiste.
Plénière
Des sons de cloche variés sont ressortis de la plénière. Des représentants du mouvement communautaire ont fait valoir qu'il n'est pas facile pour certains groupes communautaires de s'impliquer de façon partisane, puisqu'une bonne partie de leur financement vient du gouvernement. Cela ne les empêche cependant pas de faire de l'éducation non partisane à la citoyenneté, ce qui constitue une tâche essentielle et même déterminante.
Certains groupes et syndicats veulent appuyer des "candidatures populaires", des personnes en qui elles ont confiance, qui ne porteront pas nécessairement le chapeau de l'UFP.
Les membres présents des communautés culturelles disent que le discours de gauche devrait rompre avec le discours "eux-nous" et travailler à l'inclusion. Et que la souveraineté doit continuer à être liée intimement au social.
Les syndicats sont parties prenantes des débats mais ne veulent pas "instrumentaliser" leurs membres qui ont leurs propres convictions et préoccupations.
Jean-Marc Piotte a repris la parole pour dire qu'il a décroché du nationalisme il y a trois ou quatre ans. Pour lui, le nationalisme a "tendance à se vendre au plus offrant". Il a invité l'UFP à ne pas présenter de candidats aux élections mais plutôt à proposer un débat sur le bien commun. Pour lui, si l'UFP se présentait comme parti de la gauche, ce serait courir à la catastrophe. Le climat des échanges était serein car, en écoutant les propos des représentants de l'UFP dans la salle, il a dit, vers la fin de la plénière, qu'il a "observé de l'ouverture chez l'UFP".
Des partisans de l'UFP ont dit que "ça nous fatigue d'entendre qu'on n'est pas prêts". D'autres personnes ont fait valoir que "ce n'est pas l'UFP qui va bloquer l'ADQ aux prochaines élections". Devrait-on varier les stratégies? Présenter des candidats de l'UFP dans quelques comtés? Présenter des "candidats populaires indépendants" dans d'autres comtés? Appuyer le candidat le plus susceptible de battre l'ADQ dans tel autre comté?
A la fin de la plénière, le débat est demeuré ouvert. Tout le monde se proposait de ramener ce débat dans son groupe ou syndicat d'origine. Et tous sont repartis en se disant qu'il fallait, de façon très concrète, "élargir le bassin" des citoyennes et citoyens qui se sentent concernés par le processus démocratique et impliqués dans le débat électoral.
J'espère que mon petit compte rendu est assez fidèle, qu'il rapporte les principales nuances mais surtout qu'il pourra être un outil, parmi d'autres, dans le débat.
Un scénario parmi d'autres
A la suite de l'invitation de Christophe Aguidon, qui nous conviait à penser "vote stratégique", j'ajoute maintenant quelques réflexions personnelles. Les "votes stratégiques" peuvent entraîner des résultats étonnants. Il y a six mois, des sociaux-démocrates se proposaient de ne pas voter pour le PQ, déçus de ses réalisations et convaincus que les libéraux seraient élus facilement, l'usure de deux mandats ayant fait son oeuvre. Avec la montée de l'ADQ, on pourrait assister à la division des votes de la droite entre l'ADQ (30% des voix, par hypothèse) et les libéraux (30% des voix dans la même hypothèse), dans les comtés dits francophones, et le PQ, un parti maintenant plutôt à droite, mais moins à droite que les deux autres, pourrait passer "entre les deux" avec 35% des voix, les sociaux-démocrates déçus du PQ décidant de "voter quand même PQ pour battre l'ADQ".
Un tel gouvernement péquiste serait fragile avec seulement 35% des voix (par hypothèse toujours). La montée de l'ADQ aurait alors entraîné la réélection, inattendue, du PQ plutôt que celle, prévisible, des libéraux... Mais il est aussi possible que ce soient les libéraux qui "passent entre" le PQ et l'ADQ, quoiqu'ils soient mal engagés dans cette voie dans les comtés francophones, où ils sont troisièmes dans les intentions de vote.
Ceci dit, comme Françoise David, je ne sais pas pour qui je vais voter aux prochaines élections!
Et je crois que le PQ aurait intérêt à faire adopter le scrutin proportionnel, dont il serait peut-être un grand bénéficiaire, si l'avance de l'ADQ se maintient.
Publié par La Tribu du Verbe le 23 septembre 2002 à 02:29 PM
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