Denys chez les Barbares

Le battage médiatique qui, depuis plusieurs semaines, préparait la sortie des Invasions Barbares, le dernier film de Denys Arcand, annonçait une oeuvre puissante et mûrie proposant une critique articulée et nuancée de la société québécoise. J'y ai vu pour ma part une production esthétiquement réussie. Sur le fond, le film m'a toutefois laissée perplexe. Qu'y trouve-t-on? Un regard juste et sans complaisance sur la société et le système de santé? Sévère et sans complaisance, certes. Le propos est dur, mais il est surtout profondément réactionnaire. Permettez-moi d'élever une voix discordante dans le concert d'éloges entendus jusqu'à maintenant.

Les critiques l'ont maintes fois souligné, le film présentant les derniers jours de la vie de Rémy, atteint d'un cancer, traite de l'amitié. Mais il y a plus. Comme Le Déclin, le film offre un discours sur l'histoire, marqué par les théories de Spengler. La barbarie moderne, qui s'inscrit dans une vision cyclique de l'histoire, marquée par différents niveaux de culture, s'incarne dans le terrorisme qui, le 11 septembre 2001, a brutalement assailli l'empire et menace de le détruire.

Denys Arcand prétend également représenter sociologiquement le Québec. De ce point de vue, il jette un regard assez peu nuancé. La grille générationnelle qui fondait le portrait social esquissé dans Le Déclin de l'empire américain s'impose ici plus que jamais. Les Invasions Barbares montre la mort de l'intellectuel, libertin, épicurien, égoïste, mais aussi cultivé, amoureux des livres et des idées, porté par son temps et son par son appétit de vivre pleinement. La génération qui advient incarne la barbarie et tient en deux clichés : elle est matérialiste et affairée, plutôt conservatrice dans ses valeurs, convaincue que l'argent peut tout acheter; elle est par ailleurs désillusionnée, sans réelle ambition, accrochée à la drogue. Produit d'un système d'éducation en faillite, elle est analphabète et inculte, bien différente de ses parents qui, à la fréquentation des collèges classiques et des couvents, ont acquis une solide formation. La social-démocratie a aussi laissé un réseau hospitalier engorgé, bureaucratisé, déshumanisé, impersonnel, disposant d'appareils obsolètes. Des syndicats corrompus, composés de fiers-à-bras, y font la loi. Par contraste, les hôpitaux privés américains sont accueillants, efficaces, à la fine pointe des dernières avancées médicales; leur personnel est chaleureux et compétent. Autre legs de la Révolution tranquille, la société est sans véritable ni valable arrimage spirituel. Elle a massivement et trop rapidement déserté les églises. Ce "Québec de Ti-counes" est aussi marqué par l'échec du féminisme, qui a engendré des femmes souhaitant uniquement "se faire sauter", insensibles aux sentiments des hommes qu'elles côtoient. En somme, la critique n'est pas seulement sévère. Le film est aussi marqué par le désenchantement et la nostalgie. Tout en se faisant critique de l'argent qui peut tout acheter, il nourrit à l'égard de celui-ci une fascination, car, paradoxalement, c'est son pouvoir qui permet à Rémy de finir ses jours dans la sérénité, dans un lieu enchanteur, entouré de ceux qu'il aime.

Publié par Christine Hudon le 14 mai 2003 à 10:50 AM TrackBack Commentaires (15)