![]() |
![]() |
|

Depuis le Sommet de l'APEC en 1994 à Vancouver, dix ans se sont maintenant écoulés. En somme, dix ans de négociations commerciales, certes, mais également dix ans de manifestations en opposition à la mondialisation économique telle que préconisée par certains grands organismes économiques internationaux. Or, si les manifestants nourrissent de plus en plus de doutes quant à l'acceptabilité morale et éthique du contenu de ces négociations commerciales et redoutent par le fait même les retombées potentielles qu'elles pourraient avoir sur la vie citoyenne, les forces de l'ordre, les commerçants, les principaux organisateurs de ces grands événements ainsi qu'une proportion considérable de la population craignent de plus en plus, eux, les agissements des manifestants.
En ce sens, l'encadrement institutionnel de ces événements s'est transformé considérablement depuis 1994 : on habille désormais les policiers en Robocops, les barricades et les murs dressés sont parfois si imposants qu'ils en viennent à rappeler une certaine guerre froide pas si lointaine tandis que la notion d'attroupement illégal, elle, se voit octroyée une popularité si grande dont on a peine à croire qu'elle pourrait revendiquer elle-même. Et c'est sans compter que nous sommes passés des gaz lacrymogènes aux balles de plastiques potentiellement mortelles. À la vu de ces transformations en matière d'encadrement institutionnel, le temps semble venu de repenser la résistance ainsi que sa propre manifestation.
Mais, pourquoi repenser notre rapport à la résistance citoyenne ? Notre hypothèse de base est la suivante : à l'ère de la rectitude politique, la proclamation de son mécontentement par la résistance " traditionnelle" semble relever parfois de l'extrémisme sportif ou, dans certains cas, du domaine de l'absurde.
Simplement quelques faits. Désormais, les corps policiers du Québec, en collaboration avec les municipalités, encouragent fortement la possession d'un permis pour manifester dans la rue. Cela prévient, dit-on, les possibles débordements et informe, du coup, les forces de l'ordre de la tenue d'événements potentiellement perturbateurs. Le cas échéant, il n'est pas rare aujourd'hui d'observer la présence de voitures de police en début ainsi qu'en fin de peloton d'une manifestation.
Quant à elle, la pratique du graffiti, bien que soi-disant garantie par l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme concernant la liberté d'expression (article 19 : Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit), elle se trouve néanmoins soumise au postulat de base de nos sociétés capitalistes, soit le respect de la propriété privée, et réglementée par le code criminel. Ainsi, l'acte de graffiter, qu'il soit réalisé dans une perspective de résistance ou de création, constitue habituellement un acte illégal. Face à cette réalité, plusieurs municipalités du Québec offrent désormais des lieux où la pratique du graffiti s'avère tolérée. Cependant, il faut souvent posséder un permis pour agir de la sorte, présenter une esquisse et faire approuver le graffiti en question.
En ajoutant à cela l'écoute électronique et la filature, l'infiltration des groupes de manifestants par la police, le saccage, comme à Gênes par exemple, de la salle des nouvelles et du matériel appartenant aux médias indépendants par les forces de l'ordre sous divers prétextes, l'intérêt des médias de masse pour la casse plutôt que pour le contenu des négociations de ces sommets économiques ainsi que le pouvoir que se voient confiés les policiers par le recours à une notion telle que l'attroupement illégal (article 63 du code criminel canadien : (1) Un attroupement illégal est la réunion de trois individus ou plus qui, dans l'intention d'atteindre un but commun, s'assemblent, ou une fois réunis se conduisent, de manière à faire craindre, pour des motifs raisonnables, à des personnes se trouvant dans le voisinage de l'attroupement : a) soit qu'ils ne troublent tumultueusement la paix; b) soit que, par cet attroupement, ils ne provoquent inutilement et sans cause raisonnable d'autres personnes à troubler tumultueusement la paix), il semble désormais assez clair que l'acte de résister, puisque trop encadré ou surveillé, doit être repensé. Et cette réflexion doit se faire à la lumière des moyens technologiques mis à la disposition des forces de l'ordre ainsi qu'à celle des transformations de l'encadrement institutionnel d'événements comme ceux des sommets économiques et des moyens déployés pour y parvenir.
En d'autres termes, nous supposons que des moyens d'action " traditionnels" tels qu'une manifestation pacifique, sa préparation par la réunion de divers comités, la désobéissance civile, l'enseignement populaire (appelé dans le milieu " teach in") avec utilisation de porte-voix (cf. Jaggi Singh) ainsi que la diffusion de tracts et de manifestes ne semblent plus en mesure de permettre à la résistance citoyenne d'atteindre ses buts étant donné le contexte actuel de nos sociétés à visées " sécuritaires". Ces moyens demeurent très certainement légitimes, quoi qu'on en dise, mais pas suffisants en termes de résultats rencontrés.
Il en est ainsi également pour les potentialités de changements radicaux et drastiques au sein de nos sociétés occidentales. Elles s'avèrent, en soi, assez minces. À cet égard, nous prenons pour exemple l'impossibilité de voir se reproduire aujourd'hui les événements d'octobre 1970 dans leur intégralité. De nos jours, il semble évident que le mouvement felquiste serait infiltré dès sa création et surveillé de très près ; en ce sens, jamais, en 2003, nous pourrions imaginer quatre individus tenir en haleine le Québec tout entier pendant plusieurs jours à partir d'une petite maison de banlieue de Montréal. En somme, cela semble clair : en moins d'une journée, les Simard, Rose et Lortie seraient vite retrouvés.
Or, c'est en ce sens que nous croyons que la résistance se doit désormais d'emprunter de nouvelles voies afin d'atteindre ses objectifs. Plus précisément soutenons-nous, elle doit s'orchestrer stratégiquement sur la base d'une connaissance approfondie du système qu'elle dénonce et s'assurer de bien en maîtriser les rouages afin d'éviter tout piège potentiel. Par exemple, alors que plusieurs médias de masse carburent au sensationnalisme, il devient difficile d'admettre, si l'on souhaite voir son message être entendu par la population en général, que le fait de poser des actes de violence (fracasser une vitrine) puisse vraiment aider la cause alter-mondialiste. Cela se complique davantage lorsque l'on observe que même lors d'événements pacifistes, les médias, en l'absence d'actes violents, peaufinent leur lecture sensationnelle en créant de la " non nouvelle" à cet égard : ils rapportent alors qu'il n'y a pas eu de casseÖ
Toutefois, il ne s'agit pas de voir comme étant défendu ici l'argument selon lequel il n'existe aucune forme de violence nécessaire et justifiée et qu'il soit préférable de ne plus manifester, au contraire, mais plutôt celui selon lequel il apparaît désormais indispensable, d'une part, d'éviter certains pièges que tendent nos sociétés occidentales en promouvant le besoin de sécurité et la culture de la peur et de révolutionner, d'autre part, les moyens d'action de la résistance citoyenne. En d'autres termes, l'heure semble à la stratégie.
À cet égard, certains milieux déploient déjà plusieurs efforts en ce sens. À titre d'exemple, le Centre des médias alternatifs du Québec (CMAQ) travaille actuellement avec d'autres médias indépendants québécois à la constitution d'un réseau de solidarité afin de rendre possible la reconnaissance sociale d'une " autre information" et de matérialiser le dicton suivant : soyons nos propres médias d'information.
Il y a également, dans le monde de la musique, un nombre d'efforts considérables orchestrés en faveur d'un nouveau mode de diffusion artistique. Les Mononc'Serge, Cowboys fringants et Polémil Bazar, pour ne nommer que ceux-là, produisent à l'occasion ce qu'ils appellent des " offensives radiophoniques" en invitant leurs fans à écrire aux stations radiophoniques commerciales dans le but de créer, par l'externe, une demande pour leurs chansons. Le succès notable du vidéoclip " Marijuana" de Mononc'Serge, diffusé sur les ondes de Musique Plus l'an dernier, est redevable en grande partie à cette stratégie.
Enfin, il y a les Entartistes et les Zapartistes qui, par l'absurde et la théâtralité, s'adonnent à une critique virulente de la politique et de ses principaux acteurs. On peut aimer ou pas, certes, mais cela nous remémore les Partis Rhinocéros et les Coluche de ce monde ainsi que leurs nombreux coups fumants et hilarants.
Bref, une proportion considérable de gens craignent les agissements des manifestants ainsi que les acteurs de la résistance ; mais ce que ces derniers ont à dire cependant, ces gens ne peuvent le craindre véritablement, car on ne leur laisse que très peu entendre. C'est donc autour de la recherche de nouveaux moyens d'expression et du peaufinement des anciens que la résistance doit s'organiser si elle veut retrouver " ses lettres de noblesse" et enfanter un nouveau Refus global.
Publié par Jean-Philippe Pleau le 06 août 2003 à 01:01 PM
TrackBack
Commentaires (2)