CANCŽN : Les tyrans sur la plage, les peuples dans la boue

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Vous le savez, du 10 au 14 septembre s'est tenu à Canc™n, au Mexique, la 5e rencontre ministérielle de l'OMC. Les 148 ministres du Dumping International membres de l'Oppression Maligne Concertée se réunissaient pour continuer la libéralisation du commerce en toute impunité et contre l'avis de leur peuple respectif. Comme on le sait, la conférence a échouée et tout le monde est reparti, documents sous le bras, en criant que c'est l'intransigeance des autres qui a tout fait foirer. Pendant ce temps, en ville, loin des hôtels, les peuples mis de côté discutaient ferme pour continuer l'élaboration des alternatives au néolibéralisme. J'y étais et je vous offre un texte partiel et partial sur l'événement.

Pour plusieurs, Canc™n est une magnifique station balnéaire de la mer des Caraïbes. Pour d'autres, elle est un exemple frappant d'impérialisme touristique qui détruit les habitats naturels et propage la laideur occidentale. En réalité, Canc™n est une forteresse facile à garder. En effet, la zone hôtelière s'étend sur une bande de terre large d'au plus 100 mètres avec, d'un côté, la mer des Caraïbes et, de l'autre, une lagune plutôt polluée. Il s'agissait de mettre une barrière à chaque bout de la bande de terre, d'interdire l'accès aux côtes par quelques vedettes de la garde côtière, de mobiliser des milliers de surnuméraires et de cadets de l'armée, et le tour était joué. Les touristes, on le sait bien, ne sont pas politisés et ne représentent pas un danger tant qu'on garde les centres commerciaux ouverts. En plus, ça leur fait une vraie aventure à raconter au retour...

Il n'y a donc pas eu de danger pour la sécurité des ministres et de leurs sherpas-négociateurs. Malgré quelques actions intéressantes réalisées par des représentants des organisations non gouvernementales (ONG) ou par des activistes particulièrement audacieux, le grandiose déploiement sécuritaire n'a servi pratiquement à rien. Encore une fois, l'OMC a montré sa trouille de la contestation et son penchant pour les négociations secrètes, à l'abri du regard des peuples concernés. Et en plus, les ministres n'arrivent jamais à s'entendre. De mauvaises langues pourraient dire qu'ils ne se réunissent que pour les hors-d'úuvres et les grosses bouffes dans les grands hôtels, les cocktails servis par des valets et les jolies hôtesses qui sourient à s'en décrocher les mâchoires.

À propos des négociations officielles, je ne voudrais insister que sur deux paradoxes intéressants dans la position canadienne :

1. Le Canada a toujours dit qu'il ne veut pas de " chapitre 11 " dans la ZLÉA ou à l'OMC. Le " chapitre 11 " est une disposition de l'ALENA relative à la protection des investissements. Il permet, entre autres, à une entreprise de poursuivre un État sous certaines conditions. Le Canada s'est fait avoir avec cette disposition. Or, que faisait notre cher minisse Pettiscrew à Canc™n, lorsqu'il ne déambulait pas d'un air conquérant sur les plages? Il était le " facilitateur " (président) des discussions sur l'établissement de normes pour la protection des investissements.

2. Le Canada a toujours assuré à ses agriculteurs qu'il veut conserver le système de la gestion de l'offre. Celui-ci permet de garantir aux agriculteurs des prix décents dans certains secteurs (blé, lait, úufs, volailles). Ce système n'en est pas un de subventions directes, mais il fait en sorte de maintenir des prix plus élevés qu'avec le libre marché, et il bloque l'importation de ces produits. Mais de l'autre côté, le Canada fait partie du " Groupe de Cairns " - 17 petits et moyens pays exportateurs de produits agricoles - dont la revendication première est l'élimination des contraintes à l'exportation des produits agricoles et des " distorsions " qui empêchent le libre marché. Lyle Vanclief, ministre de l'Agriculture du Canada, a d'ailleurs dit que la gestion de l'offre n'était pas menacée, mais qu'il faudrait y apporter " des ajustements ". Sauf vot' respect, on ne vous croira pas sur parole, monsieur le minisse.

Finalement, l'échec de la réunion de Canc™n est une bonne chose pour le gouvernement canadien : ça l'empêche d'être mis devant ses contradictions. D'ailleurs, le président du syndicat des producteurs de volaille du Québec s'est permi de déchirer le texte de l'Accord sur l'agriculture " dans la face " du ministre Vanclief pour lui exprimer son désaccord.

La multiplication des agoras

Heureusement, il y a ce qu'on appelle la " société civile " pour rendre les choses plus constructives et moins obtuses. Pendant que nos dignes représentants démocratiquement élus discutaient derrière des portes closes, plus de 14 forums alternatifs ont eu lieu à Canc™n, en ville et dans la zone hôtelière barricadée. Soit plus de cent conférences, teach-in, panels de discussion et plénières décisionnelles, commandités par des dizaines d'organisations comme des ONG, des syndicats, des coalitions internationales. Naturellement, personne n'en a entendu parler ici. Ce n'est pas important pour nos médias de masse avides de casse, d'enjeux locaux et de chiens écrasés. Pourtant entre 6000 et 10 000 personnes rassemblées pour discuter des alternatives à la libéralisation sauvage, c'est un peu plus important que l'histoire de Mme Chose qui s'est foulé un ongle en débarquant de l'autobus, non?

Ces forums ont touché une multitude de sujets (voir la liste plus loin) qui, tous, se rejoignaient sous un thème directeur : les règles du commerce mondial qui sont tranquillement mises en place constituent un danger pour les petits producteurs (paysans, pêcheurs, artisans), pour les biens publics comme l'eau et l'air, en plus de renforcer certaines dominations (celle des pays riches sur les pays pauvres, celle des grosses compagnies sur les petits artisans, celle des hommes sur les femmes, celle des colonisateurs sur les peuples indigènes). De plus, ces règles ne favoriseront en rien les pays en développement, car le traitement préférentiel que ceux-ci demandent est loin d'être acquis. Enfin, ces forums citoyens, ouverts à tous, sans coût d'entrée, qui procèdent selon la démocratie participative, montrent au grand jour que les ministres enfermés dans les hôtels climatisés n'ont aucune légitimité pour discuter du sort de ceux qui meurent à petit feu sans même être consultés.

Des exemples d'alternatives

Devant la multiplicité des alternatives constructives, je me limiterai à deux exemples parmi les plus élaborés : le commerce équitable et la résistance paysanne.

Le premier symposium international sur le commerce équitable a eu lieu dans la " zone de sécurité moyenne " de Canc™n (entre la barrière principale et la forteresse du centre de conventions). Près de 200 acteurs du commerce équitable de partout dans les Amériques, de l'Europe, de l'Inde et de l'Afrique se sont rencontrés pour la première fois. Le commerce équitable est une alternative au commerce international conventionnel en ce sens qu'il intègre des valeurs de justice sociale, de santé humaine et de protection de l'environnement. Cependant, il existe encore des inégalités entre le Nord et le Sud : les principes de certifications et les cahiers de charges (les manières de produire) sont élaborés au Nord, tandis que les producteurs se retrouvent au Sud. La rencontre avait plusieurs buts : 1. faire se rencontrer tous ces gens qui ne se connaissent pas pour la plupart. 2. Établir les enjeux communs. 3. Établir des stratégies communes pour la promotion du commerce équitable. 4. mettre sur pied une instance internationale de coordination du commerce équitable.

Les trois jours du Symposium ont permi d'atteindre la plupart de ces objectifs. Il a ainsi été soulevé que, pour les producteurs, les enjeux étaient principalement de trouver un débouché à leurs produits et du financement pour faire la transition entre une production conventionnelle et une production plus respectueuse de l'environnement. Pour eux, les règles de certification sont un détail quand les enfants meurent d'avoir été exposés aux pesticides. Et le commerce équitable, qui leur rapporte de deux à trois fois plus pour le même produit, les enchante. Il a aussi été soulevé que les importateurs manquent de moyens et qu'ils ne peuvent pas acheter tout ce qu'ils voudraient et satisfaire à la demande de produits équitables qui, depuis cinq ans, croit de 20% par année.

Il est important de comprendre que le commerce équitable répond à une logique de marché : il vise surtout à faire changer l'offre de produits et à faire changer les préférences des consommateurs avec un discours éthique. Cependant, même s'il n'est pas anticapitaliste, il ne fait aucun doute que le commerce équitable contribue directement à l'accroissement du bien-être des petits producteurs, à la protection de l'environnement (notez que la plupart des productions certifiées équitables sont aussi biologiques, certifiées ou non), de même qu'à la lutte contre le commerce de la drogue, dans la mesure où il devient plus intéressant de planter du café plutôt que de la coca quand le café est payé trois fois plus cher que dans le commerce conventionnel.

Les luttes paysannes

La Via Campesina (la voie paysanne) est une organisation mondiale qui, à travers 67 organisations nationales, fédère plus de 60 millions de paysans. La Via Campesina est maintenant devenue la référence internationale pour le relaie des revendications paysannes, l'analyse des politiques mondiales et nationales et la contestation de l'agenda néolibéral. À travers un concept fondamental, la souveraineté alimentaire, la Via Campesina propose un nouvel axe pour la détermination des politiques agricoles : " Les communautés ont le droit de définir leurs propres politiques agricoles et alimentaires, de protéger et de réguler leur production intérieure agricole et de protéger leur marché intérieur du dumping des surplus agricoles des autres pays. [...] La priorité doit être donnée à la production locale et régionale par rapport à l'exportation, en autorisant la protection vis à vis des importations à bas prix, en permettant l'aide publique pour les paysans, en soutenant la production alimentaire destinée à la consommation intérieure et en garantissant la stabilité des prix agricoles à un niveau international grâce à des traités sur la gestion de l'approvisionnement. "

À Canc™n, Via Campesina a rassemblé près de 10 000 paysans des Amériques et d'ailleurs, dont 150 Coréens du sud qui perdirent subitement leur leader, Lee Kyung Hae (voir plus loin). Les actions de Via Campesina et de ses membres à travers le monde permettent de montrer concrètement que l'alternative au néolibéralisme en agriculture existe et est viable. Via Campesina peut servir au réseautage, à la production d'information, à la diffusion, etc.

Ces deux exemples visent à montrer que les négociations officielles de l'OMC sont loin de représenter la population mondiale et la diversité des positions. Malgré le vernis de " démocratie " dont certain peuvent se targuer, les ministres ne représentent qu'une frange minuscule du monde : les élus, les investisseurs capitalistes, les grandes compagnies à tendance monopolistique. Pour finir, une petite question : qui est le plus représentatif de la situation du peuple nicaraguayen : le ministre du commerce international et sa (petite) troupe de conseillers ou les 400 paysans qui campaient en ville?

Les petits textes suivants sont complémentaire:

OMC esta la muerte

À Canc™n, un homme s'est donné la mort par hara-kiri avec un canif suisse. Cet événement hautement symbolique a passé comme le geste isolé d'un désespéré. Au contraire, il voulait révéler, par le sacrifice d'une vie, la réalité de plusieurs millions de paysans dans le monde. Selon Will Allen du Sustainable Cotton Project (USA), près de 20 000 fermiers amérindiens aux États-Unis se sont suicidés ces dernières années devant l'impossibilité de rembourser leurs dettes, alors que 20 000 autres ont vendu un de leur rein pour régler des créances. Et selon Vandana Shiva, célèbre activiste indienne, autour de 20 000 fermiers indiens se sont suicidés depuis cinq ans à cause de leurs conditions de vie déplorables qui les empêchent de faire vivre leurs familles et de conserver leur dignité. Les paysans sont notamment aux prises avec les semenciers et les banquiers qui les tiennent à la gorge. Dans la seule région de l'Andhra Pradesh, on recense 360 suicides de cultivateurs de coton entre décembre 1997 et avril 1998. Des suicides le plus souvent accomplis par ingestion d'insecticide...

Les forums alternatifs à Canc™n : la démocratie délibérative en action

Voici la liste ñ information brute - des forums qui ont eu lieu à Canc™n : Forum des pêcheurs, Forum international des paysans et des peuples indigènes, Forum des peuples pour une alternative à l'OMC, Peuples indigènes contre l'OMC, Forum international des syndicats, Forum international des femmes : femmes et développement, Forum international sur la globalisation, Rencontre globale contre la guerre, Symposium et foire sur le commerce équitable, Rencontre solidarité avec Cuba, Symposium sur le commerce et le développement, 18e rencontre du Forum sur la biodiversité globale, Forum des peuples pour une alternative à l'OMC, Dialogues sur la globalisation de la Fondation Friedrich Ebert, Forum Heinrich Boll. Il faut ajouter à cela un cycle de conférences organisé par les ONG dans les hôtels où leurs représentants logeaient. En plus, Indymédia Canc™n (mis sur pied pour l'événement) offrait des tours de ville et des discussions sur les médias alternatifs. Enfin, plusieurs conférences et teach-in ont été annoncés à la dernière minute, sans s'inscrire dans aucun événement organisé.

Marco Silvestro / Couac Dinner

(Je tiens à mentionner que ce texte est la version longue d'un article qui sera publié dans le prochain numéro du mensuel Le Couac. Je vous incite grandement à acheter cette magnifique publication alternative.)

Publié par Le Couac Dinner le 06 octobre 2003 à 09:14 AM TrackBack Commentaires (0)