Le décrochage et le livre

Peut-on aujourd'hui dire une parole sensée sur la culture? Il y a mille indices qui nous incitent à améliorer la vie. Un progrèsÝ est un acquis culturel puisque l'humain ne vitÝ que dans et par la culture. Abordons la question par un biais bien particulier: le décrochage et le livre.

Le décrochage scolaire, tant décrié, souligne des malaises sociaux profonds: cela seul met en cause toutes les bureaucraties publiques et privées, donc tous les bureaucrates. Aucun ne peut ici décrocher. Pourquoi diable avoir diminué les budgets d'achat de livres des bibliothèques? Un autre symptôme qui dévoile un état de pensée sans pensée. On a de la peine à départager les sous engrangés pour le bien de tous? Pas assez de piastres pour les bibliothèques, dit-on.

Voyons. Soit que la pesée des valeurs qui est à la racine de cette conclusion est juste, soit qu'il n'y a pas eu de jugement de valeur, soit qu'il y a incapacité à jauger les valeurs ou que la balance et les poids sont tronqués. Et encore. Peut-être qu'il y a un décrochage généralisé de l'usage des bibliothèques? Seraient-elles obsolètes comme l'école? Est-ce que la bureaucratie reflète bien le sentiment populaire? Si tel est le sentiment populaire? Il y a ici erreurs.

Le décrochage scolaire est comme le décrochage de l'État face au livre, c' est une mort dans l'âme. Voyons pourquoi.

Tout livre est un état de la pensée humaine. Il est une invite à réfléchir, puis à le chérir, le partager, le honnir, le ranger, etc. Selon et selon. Certains transitent depuis des millénaires avec ou sans commentaires. Tous voyagent et passent par les encéphales et leurs voies inextricables. Pour notre bonheur, le plus souvent, notre malheur, parfois, hélas.

Chaque livre parcouru ou médité, même chaque ligne examinée, est un temps arraché au mouvement inexorable des choses, une élévation ou un approfondissement. Encore une fois, pour le meilleur ou le pire.

On peut ainsi penser que la rencontre d'un livre, c'est la rencontre de plusieurs livres et, de mot à mot, de ligne à ligne, de phrase en phrase, c'est un voyage inédit dans la psyché des humains en train de s'inventer. Depuis la première histoire racontée aux abords d'un feu dans l'immensité de la préhistoire jusqu'au livre dans les mains d'une voyageuse en métro, existe une parenté secrète déjà tissée. Chaque livre soutient cette histoire. C'est une part de notre ìâmeî commune. Lisez une phrase, vous avez toute la grammaire en germe et l'invention, peut-être la plus sublime qui soit, parce qu'aucune phrase ne peut subsister sans être l'incarnation vibrante d'une pensée qui palpite. Une phrase suppose toutes les logiques et les raffinements du monde, une langue et toutes les langues. Ce sont les humains en état de communication et d'échange. Un livre renferme tant de phrases! Une demeure en état de permanence, une mémoire, un rappel que l'autre d'hier, de là-bas, du lointain ou du proche, parle pendant que vous, lecteurs et lectrices, le tenez entre vos yeux dans votre âme.

C'est pourquoi on peut dire que la bibliothèque est la ìdemeure des espritsî. Un jardin des rencontres, un temple de la pensée.Tous les coeurs s'y retrouvent au-delà des frontières et des divisions. La petite bibliothèque du quartier est ainsi un lieu de recueillement exceptionnel. Et chaque livre est une bibliothèque. Une bibliothèque, des milliers de bibliothèques. ìLisez pour voir!î

Nota Bene. Voyez-vous qu'un État qui ne soutient pas le livreÝ --en tous ses états et ses étapes -- proclame son vide et sa mort. C'est un État qui décroche de l'humain comme ses citoyens et citoyennes qui, d'ailleurs, sont l'État. Pourtant, depuis les premières tablettes de cunéiforme ou les sceaux d' Harrapa et de Mohenjo-Daro ou les signes sur les carapaces de tortue dans les braises ou sur les os, fruit des chasses préhistoriques, jusqu'aux bibliothèques virtuelles ou électroniques, chaque mot, chaque phrase, chaque livre, chaque bibliothèque, est un démenti au décrochage qui mène à la mort de l' ìâmeî. Madame Beauchamp, ne décrochez pas! Tous ceux et celles qui déchrochent vous suivront!

Publié par Hermès le 09 octobre 2003 à 03:38 PM TrackBack Commentaires (14)