Tout ne se débat pas

"Tout ne se débat pas"... ou encore "On ne discute pas cuisine avec un anthropophage". Que ceux qui doivent comprendre l'allusion la comprennent... Je précise que cet article n'est pas de moi mais que j'en partage toute l'essence.

Blackberry

Mercredi 22 mai 2002

LE MONDE | 24.04.02 | 13h39

Tout ne se débat pas

JEAN-PIERRE VERNANT est l'un de ces hommes rares, aussi discret aujourd'hui qu'il fut courageux hier, qui ont sauvé la France. En 1940, âgé de 26 ans, professeur de philosophie à Toulouse, il devint résistant par évidence morale, au nom de valeurs humanistes et universalistes qu'il identifiait au Parti communiste de la Résistance. Vrai guerrier, l'un des libérateurs de la Ville rose, il fut fait compagnon de la Libération. Depuis, il s'est consacré à ses travaux d'historien de la Grèce antique, qui l'ont mené jusqu'à une chaire au Collège de France.

La cité antique, laboratoire de l'invention démocratique, est au coeur de sa réflexion. C'est avec cet éclairage qu'en 1993 il expliquait dans les colonnes du Monde pourquoi il refusait "le moindre dialogue" "Une poignée de main me paraîtrait encore de trop", disait-il avec ceux qui, "aujourd'hui, loin du bruit et de la fureur des événements, manifestent leur sympathie envers le nazisme, essaient de lui trouver des excuses et de le laver de ses crimes". Et Vernant, qui est la fraternité faite homme, poursuivait en ces termes: "Je crois pourtant être hospitalier.Les Grecs anciens disaient que, quand on frappe à votre porte, c'est peut-être un dieu qui vient voir si vous êtes toujours disponible. C'est pourquoi ma porte et ma table sont toujours ouvertes. Je suis prêt à expérimenter tous les plats qu'on voudra, même les plus étrangers à mon goût et à mon régime. Mais on ne discute pas recettes de cuisine avec des anthropophages. Je ne souhaite ni partager leur repas ni les inviter à ma table. Le débat, l'échange des idées comme celui de la nourriture obéissent à des règles."

À la lumière de cette réflexion, qui visait déjà la montée de l'extrême droite et de ses obsessions dans le débat intellectuel et politique français, le refus par Jacques Chirac d'un duel télévisé avec Jean-Marie Le Pen prend tout son sens: un acte symbolique où la politique rejoint l'éthique. On lui trouvera certes des explications secondaires; la crainte du président sortant d'être mis en difficulté par son adversaire, sur le terrain éthique justement, à propos des affaires où des juges l'ont mis en cause. Mais, ici même, dans ce journal où nous n'avons jamais manqué de critiquer l'attitude de Jacques Chirac en ces domaines, ce serait confondre l'accessoire et l'essentiel que de ne pas approuver son refus de principe d'un débat avec un homme dont les idées plongent dans ce "noyau dur, aussi dur et aussi résistant que la mort elle-même" qu'évoque, page 36 de ce numéro, Serge Moscovici, et qui n'est autre que le racisme, l'antihumanisme, la négation de toute universalité de la condition humaine.

Ces idées-là se combattent, elles ne se débattent pas. Elles se réfutent, elles ne s'échangent pas. L'hospitalité de la discussion ne tient pas face à un tenant de l'inhospitalité pour l'étranger. L'égalité de l'échange ne tient pas face à un tenant de l'inégalité des hommes. Être tolérant, c'est savoir fixer les limites de l'intolérable. Non, tout ne se débat pas. Jacques Chirac a eu raison: on ne discute pas cuisine avec un anthropophage.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.04.02

Publié par Blackberry le 07 octobre 2003 à 11:41 AM TrackBack Commentaires (59)