Dude, where's my country?

Je viens de terminer la lecture du dernier livre de Michael Moore, intitulé Dude, where's my country. Il s'agit de son dernier livre dans tous les sens du terme, aux dires mêmes de l'auteur. En entrevue au Daily Show with Jon Stewart le 6 octobre dernier, l'activiste affirme qu'il n'écrira pas d'autres livres, et lorsqu'on l'interroge à ce propos, il réponds qu'il y a "trop de mots", une indication qu'il préfère l'action du médium cinématographique à la solitude de la plume. D'ailleurs, on sent à la lecture de ce livre quelle direction prendra son prochain film, Fahrenheit 911, qui aura pour sujet les événements du 11 septembre et les liens slictueux entre la famille Bush et la famille bin Laden. Ce film devrait atterrir sur les écrans au début de 2004.

La couverture, inspirée de la fameuse mise en scène de déboulonnage de la statue de Saddam Hussein à Bagdad en avril dernier, annonce fidèlement la couleur du contenu. Ce livre est principalement un réquisitoire contre Bush fils et son gouvernement. Moore s'attaque donc dans l'ensemble de cet ouvrage à "déboulonner" le mythe de désinformation et de propagande qui auréole Doublevé.

D'emblée, le premier chapitre s'intitule "Sept questions à George d'Arabie" et traite des rapports financiers et pétroliers entre la famille texane et la famille saoudienne. La question la plus évocatrice de ce chapitre est sans doute la quatrième. Why did you allow a private Saudi jet to fly around the US in the days after September 11 and pick up members of the bin Laden family and then fly them out of the country without a proper investigation by the FBI? Moore affirme, avec raison, que si la famille de Timothy McVeigh avait été évacuée du pays par le président Clinton après les attentats d'Oklahoma City, sans avoir été au préalable interrogés par le FBI, les républicains se seraient acharnés sur Clinton afin d'avoir des éclaircissements (et sa démission).

Le livre s'attache ensuite à déconstruire les mensonges énoncés par Bush pour justifier la guerre en Irak, en les comparant à des Whoppers, ces monstruosités graisseuses si faciles à gober mais qui ont un effet néfaste sur la santé. Il y a un chapitre sur la culture de la peur, intitulé "The United States of BOO!", un chapitre qui propose comme solution pour prévenir les attaques terroristes que les États-Unis cessent eux-même leurs activités terroristes à travers le globe. Il y a aussi une lettre écrite de la main de Dieu, lettre qui réfute que Bush fils oeuvre en son nom, et un dialogue charmant entre Moore et sa petite-petite-petite fille hypothétique.

Impossible de parler du gouvernement Bush sans parler de crime corporatif. L'une des informations les plus scandaleuse de ce livre à mon avis est une pratique de plusieurs corporations américaines (dont Disney, Nestlé, Procter & Gamble, Wal-Mart, etc) qui dure depuis une vingtaine d'années, et qui s'appelle dans le jargon du métier la "dead peasants insurance" ou la "janitor's insurance". Jolis noms. Ces compagnies prennent des polices d'assurance sur leurs travailleurs les plus à risque, en se nommant évidemment seuls bénéficiaires de la police. Le tout se fait la plupart du temps à l'insu des travailleurs et de leur famille. Belle ironie, qu'on refuse des conditions décentes aux employés à risque mais qu'on s'arrange pour faire du fric avec leur mort. C'est à l'image du capitalisme sauvage.

À mon avis, le point le plus stimulant du livre, celui qui dépasse les constats sur la situation géopolitique, se concentre vers la fin. Michael Moore commence par dresser un tableau surprenant de la droite américaine. Comment se fait-il, alors qu'ils possèdent le contrôle du Sénat et du Congrès ainsi que de la plupart des médias, que les représentants de la droite soient aussi choqués, dans une telle colère noire, alors qu'ils devraient se réjouir d'un tel contrôle? Nous avons tous une série d'exemples de personnalités de droite qui véhiculent un discours hargneux, et le livre rapporte plusieurs dizaines de citations juteuses pour étayer ce point, dont la plus éloquente revient sans doute à Michael Savage, qui dit sur les ondes de son émission à MSNBC (ça lui a valu un licenciement):

"Oh, you're one of the sodomites. You should only get aids and die, you pig. How's that? Why don't you see if you can sue me, you pig. You got nothing better to do than put me down, you piece of garbage? You have got nothing to do today, go eat a sausage and choke on it".

Qu'est-ce qui explique cette hargne, cette rage de la part de la droite? Selon Michael Moore, ils savent que leurs propos trouve peu d'écho dans la population en général et qu'ils ne resteront pas lontemps aux rennes du pays. Sur quoi s'appuie l'auteur pour affirmer une telle chose? Des sondages. Le peuple américain est "libéral" selon Moore. À preuve, lorsque la population est sondée sur les grands enjeux (légalisation des drogues douces, union entre conjoints de même sexe, assurance maladie universelle), la plupart des gens ont des points de vue "libéraux". C'est seulement que le mot "libéral" est devenu une insulte dans la bouche de la droite aux USA, et que par conséquent, peu de gens s'en réclament.

Selon lui, la démocratie désavantage les tenants du capitalisme sauvage, puisqu'ils représentent à peine 1% de la population et qu'ils doivent donc trouver toute sortes de stratagèmes afin d'inciter la population à voter contre ses intérêts, puisqu'ils ont besoin de récolter 50% + 1 du vote. Donc, plusieurs personnes qui se disent d'allégeance "républicaine" ne le sont que sur quelques rares points de gestion économique, et ont souvent été bernés par la propagande de ce 1% de riches. D'où la nécéssité de dépasser le cadre des étiquettes politiques conventionelles.

Il est clair que l'auteur cherche à établir un dialogue entre les différentes factions politiques. De créer une coalition du bon sens afin de détrôner Bush. Moore écrit un chapitre entier sur la façon d'aborder une personne de droite dans un souper de famille (il y en a une dans la plupart des familles) afin que le repas ne dégénère pas en bataille d'aliments. Il explique tout d'abord qu'il faut changer d'argumentation avec eux. Que les arguments de type "le prix d'un missile pourrait payer pour l'éducation et l'alimentation d'un village entier du Tiers-Monde" n'ont aucune emprise sur eux, à preuve, il y a des décennies que ces arguments sont tentés sans trop de résultat.

Selon Moore, pour réussir à percer la coquille d'une personne de doite, il faut tout ramener à la personne de l'interlocuteur, à son confort personnel, à son profit. Et surtout lui dire d'emblée "je ne veux pas que tu fasses moins d'argent". Sans éducation ou formation, les employés de ta compagnie vont foutre un bordel incroyable dans ton entreprise, ce qui te coûtera du fric. Avec une assurance-maladie, au lieu de tomber malade et d'être absents du travail pendant plusieurs jours, ils seront en bonne forme et prendront moins de journées de maladie, par conséquent, ils travailleront plus pour te rapporter de l'argent. Si les gens bénéficient d'une aide sociale acceptable, tu n'auras pas besoin de t'acheter un système d'alarme et de te barricader dans ta maison de peur qu'un pauvre vienne t'étrangler pour te voler ta télévision à écran plat. Si les homosexuels se marient entre eux, ça fera plus de femmes pour toi.

Puis, toujours dans le but d'ouvrir de nouvelles pistes de dialogue entre les différentes factions politiques, Michael Moore donne quelques "conseils" de même nature pour les gens "de gauche". Ces conseils se résument en deux grandes lignes: ré-apprendre le sens de l'humour et être capable de faire son mea culpa, d'avouer publiquement ses erreurs, deux traits de caractère qui font cruellement défaut à la "gauche" selon l'auteur. Si la "gauche" avoue ses erreurs, la "droite" sera plus portée à faire de même. Dans la liste des mea culpa de l'auteur, on trouve (je traduis):

-La drogue est mauvaise pour vous, même si on se fout de Nancy Reagan et des discours des groupes anti-drogue avec leurs arguments ridicules et leur désastreuse "guerre contre la drogue".

-Nixon était le plus "libéral" des 5 derniers Président des États-Unis.

-Il faut que la "gauche" cesse de parler un langage hermétique. Moins de rectitude politique et plus de oomph dans les discours...

-Les hommes et les femmes SONT différents, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne sont pas égaux.

-Le granola est mauvais pour la santé. C'est bourré de graisses et de sucre. Le végétarisme est malsain, le corps a besoin de protéines. Lâchez la luzerne et bouffez un T-Bone.

-Les criminels devraient être enfermés. Oui, on devrait tenter de les réhabiliter et de combattre les sources de la criminalité, mais personne ne devrait pouvoir vous agresser et continuer de profiter de sa liberté.

-Tous les syndicats ne sont pas bons, et certains sont même merdiques.

-Les animaux n'ont pas de droits. Oui, il faut les traiter le plus humainement possible, mais il ne faut pas, comme PETA, prétendre que "la bière est meilleure pour la santé que le lait".

-Mumia Abu-Jamal a probalement tué ce gars, ce qui ne lui enlève aucun mérite politique à ses écrits, ni ne veut dire qu'il n'a pas le droit à un procès équitable.

Ce dernier point a d'ailleurs soulevé des protestations des groupes de défense de Mumia, et pour la première fois, les groupes de gauche, comme les groupes de droite, attaquent cet ouvrage. Personne n'a dit que ce dialogue entre les factions serait facile.

On sent une urgence stratégique derrière ce livre, celle de s'attaquer dès maintenant à ce que Bush ne soit pas reporté à la présidence en 2004. Aux dires mêmes de l'auteur, il est déjà trop tard, un pessimisme inhabituel pour Moore. Les démocrates ne sont pas prêts, selon lui. Sa solution face à cette situation d'urgence? Une personnalité capable de créer un consensus et de briguer le poste de Président du pays. Son premier choix? Oprah Winfrey. Moore a d'ailleurs lancé un site web afin de convaincre la vedette télé de briguer le poste.

Ce livre ressemble finalement à l'épilogue post 11 septembre de Stupid White Men, son bouquin précédent. Il faut aussi dénoter une tendance plus marquée pour le cynisme. Il s'agit, à mon avis, du moins drôle de ses trois livres. Il faut dire qu'il est difficile de faire de l'humour avec les sujets délicats qui sont abordés. Je vous le recommande fortement si vous lisez l'anglais, pour tous les questionnements que ce livre soulève et pour la synthèse de l'élément de la preuve déposé contre le régime de Bush fils.

Sinon, la traduction devrait paraître prochainement... Stupid White Men a été traduit dans l'édition française par Mike contre-attaque. Comment sera traduit ce titre? Mec, ou t'as foutu mon pays?

Publié par Bob L'Aboyeur le 05 novembre 2003 à 02:50 PM TrackBack Commentaires (11)