Stupidity, le documentaire

"La stupidité est, de loin, la force la plus destructrice de l'humanité".

Giancarlo Livraghi

Il est surprenant, compte tenu de la place qu'occupe la stupidité dans nos sociétés, que le sujet n'aie jamais été abordé sérieusement. Si on fouille la littérature académique, on s'aperçoit que le sujet est quasiment tabou, et que l'on préfère largement discourir sur l'intelligence. Il existe des recueils d'anecdotes (comme les Darwin Awards) énumérant des actes stupides posés par nos contemporains, mais peu d'ouvrages qui fouillent la question de la stupidité comme force motrice de la société. Voilà la prémisse du documentaire Stupidity réalisé par Albert Neremberg.

Ce Montréalais, pionnier du web, est l'initiateur et principal artisan du site Trailervision, un site qui élève la bande-annonce de film au statut d'oeuvre indépendante. Depuis plusieurs années, Trailervision produit des dizaines et des dizaines de bandes-annonces pour des films complètement fictifs, comme Kung fu Jesus ou Modem Man, parodies des navets hollywoodiens. Vous pouvez d'ailleurs visionner la bande-annonce de Stupidity, mais soyez rassurés: contrairement à la plupart des films annoncés sur Trailervision, ce documentaire existe bel et bien.

Comment lui est venu l'idée de faire un documentaire sur la stupidité? Ayant travaillé comme journaliste pour plusieurs médias écrits et télé (Globe and Mail, CBC, etc), Albert Neremeberg raconte comment les chefs de pupitres lui donnait pour consigne de considérer le "public cible" comme ayant un âge mental moyen de 10 ans lors de la rédaction de ses articles. Il ne fallait donc pas utiliser de mots trop compliqués, ou plus d'un verbe par phrase, au risque de "s'aliéner l'auditoire". Surpris que l'on considère le public-cible des bulletins d'informations comme des enfants et que l'on abrutisse par le fait même la population, Neremberg s'est lancé sur la piste de la stupidité, du lowest common denominator, ou dénominateur le plus commun.

Comment définir la stupidité? Neremberg interroge des dizaines de passants sur la rue. Même si ce mot et ses dérivés (con, cave, épais, niaiseux, moron, imbécile, idiot, etc) sont utilisés à longueur de journée pour qualifier les choses et les personnes qui nous entourent, nul ne parvient à donner un définition précise de ce qui est stupide, et le sujet semble mettre mal à l'aise la plupart des personnes interrogées. Le dictionnaire définit le mot stupide comme:

1) Frappé de stupeur, paralysé par l'étonnement.

2) Dénué d'intelligence.

Comment quantifier la stupidité de façon "objective"? L'invention du test de QI sert en principe à séparer le bon grain de l'ivraie en ce qui concerne l'intelligence. Les scientifiques ont élaboré une hierarchie quantifiée de la stupidité. Au plus bas de l'échelle vient l'idiot. L'idiot posséde un quotient de 0 à 25, ou un âge mental de 0 à 3 ans. L'imbécile se situe une coche plus haut dans cette hierarchie, avec un QI de 25 à 50, soit un âge mental de 3 à 7 ans. L'imbécile se différencie de l'idiot par sa mobilité. Pour cette raison, le mouvement et l'action sont associés aux imbéciles. Celui qui déboule les escaliers, qui assène un coup par accident, dont la voiture s'écrase dans une maison, est un exemple parfait d'imbécile (ce qui en dit long sur les émissions comme Drôle de vidéo ou Faut le voir pour le croire).

Ironiquement c'est plus tard, alors que les USA se servent du test de QI pour accepter ou refuser les immigrants, qu'une nouvelle gradation fût apportée: celle de moron. Le terme moron est donc une invention américaine, originaire de Vineland, New Jersey. Le moron possède un QI de 50 à 75, pour un âge mental de 7 à 10 ans. Malgré sa "faible activité cérébrale", il peut fonctionner en société (il peut même devenir Président du pays).

Mais le test de QI ne mesure pas plusieurs facteurs, comme la maturité émotive, le sens pratique, l'instinct, le sens de l'humour, ainsi que plusieurs autres qualités que les gens utilisent pour traverser l'existence. On peut être bardé de diplômes et stupide à la fois. Et comme il nous arrive à tous et toutes à un moment ou un autre de poser des gestes stupides, il devient évident que le quotient intellectuel n'est pas un gage d'intelligence, comme aiment le penser les membres de Mensa. La notion de stupidité se brouille encore un peu plus lorsqu'on songe que des gens intelligents jouent les morons afin d'en appeller au dénominateur le plus commun, que ce soit pour interpeller le téléspectateur, l'électeur ou le public-cible.

Les exemples sont nombreux. On dit que Marylin Monroe était une femme intelligente qui jouait les idiotes afin de satisfaire son public. Adam Sandler est considéré comme un homme intelligent qui, film après film, joue les imbéciles au grand coeur afin de donner au public ce qu'il veut. On n'a qu'à penser à des films comme Forrest Gump, Fubar ou Jackass, qui valorisent la stupidité, afin de déceler l'ampleur de l'industrie de la bêtise.

La politique n'y échappe évidemment pas. Que l'on pense au personnage de pitre de Jean Chrétien, qui lui donna l'aura populiste qui garantit des victoires électorales écrasantes, ou le moron suprême qu'est George W. Bush, avec ses chapeaux de cowboys et sa façon de dire nukuler au lieu de nuclear, la culture populaire conçoit l'intelligence comme ennuyante, élitiste et prétentieuse, et la stupidité comme "sexy". Même la Bible considère la connaissance comme le pêché originel. Comment se fait-il que la culture populaire valorise ainsi la stupidité, alors que nous sommes bombardés d'informations, que des millions de sites internet sont à portée de main et que notre accès à la connaissance n'a jamais été aussi grand? Sommes-nous tous stupides?

Albert Neremberg interroge toute une brochette de personnalités à ce sujet. Selon Bill Maher, la société actuelle voue un culte à la jeunesse (et par le fait même à l'adolescence); Nous en sommes venus à une glorification de la stupidité, puisque l'adolescence est justement caractérisée par l'inexpérience. Pour John Cleese, les humains sont fascinés par le spectacle d'actes stupides pour la simple valorisation que ça apporte. Noam Chomsky explique que les écoles enseignent la passivité et l'obéissance plutôt que la curiosité et l'initiative, et que cette fascination pour la stupidité démontre la difficulté que nous avons à affronter la réalité, en se réfugiant ainsi dans l'absence de pensée et le tittytainment. David Suzuki utilise cette image pour décrire la situation: nous sommes dans une voiture gigantesque qui roule à 120 milles à l'heure tout droit vers un mur, et nous nous chamaillons tous et toutes pour savoir ou s'asseoir.

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Malgré le sujet traité, ce documentaire est intelligent et apporte une réflexion stimulante sur le sujet de la stupidité dans nos sociétés modernes, en plus d'offrir un montage dynamique parsemé d'illustrations vidéos pertinentes. Il s'agit d'une oeuvre très dense, qui compacte énormément de contenu en 70 minutes. Je vous conseille très fortement de voir ce film, qui révèle le talent de documentariste d'Albert Neremberg. Souhaitons qu'il produise moins de fausses bandes-annonces et davantage d'oeuvres percutantes comme celle-ci...

STUPIDITY

2003, Canada

Écrit, monté et réalisé par Albert Neremberg

Co-produit par Documentary Channel et Trailervision

Publié par Bob L'Aboyeur le 19 janvier 2004 à 02:11 PM TrackBack Commentaires (11)