Bush et la pensée

Le département américain du Trésor demande aux sociétés savantes et aux éditeurs de ne pas publier les résultats des chercheurs travaillant dans les pays sous embargo commercial. La mesure illustre le fossé qui se creuse depuis deux ans entre la Maison Blanche et le monde de la recherche.

À la circulation des savoirs et des connaissances, l'administration Bush veut appliquer les règles qu'elle impose à la circulation des biens et des services. Au cours d'une réunion tenue le 9 février au département américain du Trésor, il a été rappelé à une trentaine d'éditeurs que toute édition de contenus provenant des pays sous embargo américain (Soudan, Libye, Iran, Cuba, Corée du Nord) devait être soumise à une autorisation préalable. Celle-ci devant être émise par l'Office of Foreign Assets Control (OFAC), la division du Trésor chargée de veiller à la stricte application des sanctions commerciales.

Cette restriction est susceptible de s'appliquer à tous les secteurs de l'édition. Cependant, les éditeurs de revues scientifiques sont les plus directement visés. En témoignent plusieurs courriers de mise en demeure qui parviennent, depuis plusieurs mois, aux sociétés savantes chargées de la publication des journaux spécialisés. Après réception de tels avertissements, plusieurs institutions ont déclaré avoir cessé d'examiner, en vue de leur publication, les manuscrits scientifiques qui leur sont soumis par des chercheurs travaillant dans des pays sous embargo des Etats-Unis. (extrait Le Monde 9 mars, voir le site www.lemonde.fr)

Il faut dire que plusieurs revues et associations scientifiques ont refusé de se plier à cette ingérence éhontée du politique.

Un aspect de cette position, c'est l'obscurantisme cammouflé sous la grandeur et gloriole impérialistes. Pourquoi? Parce que cette politique proclame que l'observation du réel (essence de la démarche scientifique, pour faire un peu court) est de fait télécommandée par l'appartenance à telle tribu et que seul le pouvoir sanctionné par la puissance militaire détermine quelle tribu est acceptable ou pas. Mais du coup, c'est aussi révéler la qualité de sa propre observation scientifique, car elle aussi se trouve tribalisée. Seul le pouvoir peut départager ce qui est acceptable, juste et "vrai" ou pas. Cette position dénie à la démarche scientifique sa souveraineté et liberté propre. La conséquence de cette vision des choses est que de fait il n'y a pas d'accès universel ou universalisable au réel; tout accès étant d'emblée habillé par la tribu elle-même: les résultats sont "colorés", seules les couleurs admises ont droit de cité. L'administration Bush vient de révéler encore une fois ses assises: le machisme militaire élémentaire.

Publié par Hermès le 09 mars 2004 à 12:24 PM TrackBack Commentaires (0)