Maman, je reviendrai

Nous avons reçu ce splendide texte de Karyne Landry, qui évoque les difficultés de la Gaspésie. Il nous fait plaisir de le partager avec vous, en vous invitant comme toujours à nous faire parvenir vos textes pour publication à webmestre@latribuduverbe.com.

Maman, je reviendrai

Elle a les yeux qui coulent, respire difficilement et s'étouffe. Mais elle ne gémit pas, ne crache pas, elle ravale sa misère et demande de l'aide subventionnée. Ensuite, elle se sent mieux, s'endort et retombe dans l'oubli. La Gaspésie est une malade imaginaire, une hypocondriaque. Le sujet est tellement chaud qu'on présentera, cet été, une tragi-comédie qui portera le titre : Quand vient l'hiver maman feel mal et dans la salle on vendra aux touristes des goélands frits, de l'air salin en bouteille, des hot-dogs d'orignaux et de la morue séchée au CO2.

Alors, faut pas s'en faire le printemps s'en vient. Et quand on y pense, l'usine de Chandler, La Gaspésia, n'employait pour ainsi dire que très peu de travailleurs de la région. Que les investisseurs ne soient pas en mesure de régler leurs dettes envers les dépanneurs, les restaurants et les stations-service, etc, qu'à cela ne tienne, le gouvernement (Investissement Québec) s'engage à leur octroyer à chacun un prêt de manière à rembourser la dette qu'on leur doit et ensuite ils n'auront qu'à payer ce prêt dans un an. Merci beaucoup! Génial! Bravo! Merveilleux! Yes sir! Depuis une semaine, les gaspésiens chantent, dansent et célèbrent cette solution à grandes lampées de Dom Pérignon en arrière de la cravate (on sait boère en Gaspésie, vous savez!).

Et en plus, avec la construction de l'usine de Belledune qui déferlera bientôt des tonnes de BPC dans la Baie-des-Chaleurs, j'vous dis qu'on a hâte de s'baigner cet été. On pense rien qu'à ça. La Gaspésie, c'est les vacances. Oui, madame! Néanmoins, avant de me convaincre qu'il y a des choses bien plus importantes que la Gaspésie; comme par exemple sauver ma peau avant celle des autres, je me dis que l'abandonner comme ça, sans oser rien faire, au fond de son trou semble tout simplement impensable. Alors, si vous me le permettez, ma modeste contribution sera de vous raconter une petite histoire.

Depuis qu'on lui a appris qu'elle n'en avait plus pour longtemps, maman ne fait que dormir et attendre sa fin. Semblable à une vieille peau ratatinée prête à rendre l'âme et qui n'a plus les moyens de se défendre, maman fume et regarde la télé. Historiquement, lorsqu'elle était encore jeune et belle, maman fut prise en charge par un mari trop insistant qui voulait make money now sur son dos. Toujours parti, son mari la cloîtrait avec des paroles en l'air, l'a tenait en vie avec des solutions à court terme et violait ses avoirs à maintes reprises. L'impact socio-économique de cet abus de confiance commença à se faire sentir dans les années cinquante : " Mais l'odeur des frites remplace de plus en plus celle de la morue et on peut parler de Percé comme de l'Old Orchard Beach du Québec [...] Dans un but mercantile, on détériore et on détruit des sites. La cuisine est plus américaine que gaspésienne et l'artisanat se fait volontiers japonais."*

Parfois, elle lui demandait : Chéri, où sont les chevreuils, où sont les épinettes, où sont les morues, où sont mes enfants? C'est bizarre, je ne les vois plus nulle part. Et le fâcheux mari déjà impatient de repartir dans la grande ville lui répondait, à travers la fenêtre baissée de sa BMW, que ses ressources économiques allaient bientôt revenir, qu'il fallait voir cela comme de l'argent à la banque. Please darling, don't worry. Et elle l'a cru encore une fois. Après 400 ans, la pêche à la morue est interdite, il reste moins de 100 000 personnes sur le territoire, la moyenne d'âge est d'environ 45 ans et il n'y a tellement plus d'arbres que les ours et les chevreuils se rapprochent de la mer pour se nourrir et que dire du développement régional. Alors pour survivre, maman s'endetta à défaut de faire sa vendetta. La vengeance est douce au cúur de l'indien, mais comme il n'y a presque plus de micmacs alors...

Et c'est ainsi que nous, sa dernière portée d'enfants, sommes partis avec notre père après le secondaire. Toutefois, n'allez pas croire que maman se soit enragée contre nous lorsque nous l'avons quittée. Par contre, elle a beaucoup pleuré. Grâce aux belles paroles de papa, elle était convaincue qu'elle n'avait plus rien à nous offrir. Maintenant, nous savons que c'était tout le contraire. Ce père nous a crée une vie artificielle dans ses bureaux de Montréal. Aujourd'hui, plus que jamais, maman se sent seule. Certains d'entre nous se demandent franchement si le temps est venu de la placer dans un centre d'hébergement pour personnes âgées? Orgueilleuse et fière, maman rétorque qu'elle est encore en forme et que si elle doit mourir, ce sera à la maison. Patiente et idéaliste, elle espère encore le retour de ses enfants, sa cure de jouvence.

Selon papa, elle ne possède plus rien. Ma mère est une assistée sociale, une chômeuse invétérée, une travailleuse saisonnière et une pauvre agricultrice. C'est une forêt dégarnie, une morue malade, une louve anémique, une ourse agonisante, une plage polluée. Plus que jamais, elle est incapable de nous faire vivre. Papa nous répète inlassablement que nous avons pris la bonne décision. Ici, en ville, le travail est partout et la moindre chose est à la portée de la main. Et le soir, quand nous allons au lit, papa nous raconte que bientôt maman ne sera plus là pour nous rappeler notre passé, ainsi nous pourrons marcher avec lui vers l'avenir, la technologie et le béton et oublier nos remords, purger notre peine et vivre enfin. Nous savons qu'il n'en est rien. Nous ne sommes pas dupes. Nous ne sommes pas idiots. Nous sommes en exil. Et moi, la cadette, je veux retourner vivre avec ma mère. Mais avant, j'attends comme vous quel sera le sort réservé à la Gaspésia le 8 avril. Dernière question : Le temps arrange-t-il encore les choses?

Karyne Landry

*Bélanger, Jules et al, Histoire de la Gaspésie, Boréal/Express, Montréal, 1981, p.620

Publié par La Tribu du Verbe le 10 mars 2004 à 10:38 AM TrackBack Commentaires (1)