Françoise David, à contre-jour

Une entrevue exclusive pour les lecteurs et lectrices de la Tribu Du Verbe!

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Q: Je vous propose de briser la glace avec deux petites questions un peu "stupides", des questions qui ne feront certes avancer aucun débat de société mais qui pourraient néanmoins peut-être nous aider à connaître un peu davantage qui est Françoise David.

Lors des récentes élections fédérales, un journaliste a demandé à Paul Martin quel était son mets préféré. Il a répondu qu'il s'agissait du Kraft dinner. On ne sait pas s'il s'agit effectivement de son mets préféré ou s'il ne s'agissait-là que d'une tactique populiste pour se rapprocher des moins nantis, mais peu importe, c'est à vous aujourd'hui que je pose cette question, à savoir, quel est le mets préféré de Françoise David.

F. David: Je trouve ça drôle. J'essaie de réfléchir. J'ai plusieurs mets préférés. Mais j'avoue être assez amatrice de poisson. Pour moi, un bon souper, c'est un filet de saumon avec du riz, des légumes verts, un petit verre de vin blanc, là là, je suis en congé, je mange bien et je suis de bonne humeur.

Q: Donc, pas de Kraft dinner pour Françoise.

F. David: Jamais, j'ai ça en horreur. Je ne suis pas quelqu'un qui mange de façon très très sophistiquée, mais je ne jouerai pas les prolétaires qui font "exprès" d'aimer le Kraft dinner.

Q: Je vais vous nommer 6 noms d'hommes avec lesquels, moi, je n'aurais vraiment pas envie d'aller souper. Imaginons qu'à la suite d'un pari perdu, vous soyez obligée se souper avec l'un de ceux-ci, lequel choisiriez-vous?. Alors voilà: Pierre Karl Péladeau, Jean Charest, Stephen Harper, Paul Martin, Don Cherry, et pour finir, le Mollah Mohammed Omar, le sympathique chef des talibans.

F. David: Avec lequel j'irais souper... Absolument obligée? J'ai pas le droit de dire aucune de ces réponses? Eh bien, puisqu'il le faut vraiment, à la limite Paul Martin... Mais je te jure qu'on mangerait pas du Kraft diner! Puis dans le fond, c'est le Premier Ministre du Canada, j'aurais la chance de lui poser pas mal de questions. Je pourrais le questionner sur la façon dont il a fait sa fortune et sur les politiques qu'il compte adopter.

Q: L'Estrie est la 5e région que vous visitez depuis le début de votre tournée. Quel bilan pouvez-vous en tirer, même si vous n'en êtes rendue qu'au tiers [de votre tournée].

F. David: Je dirais d'abord que partout on rencontre des gens qui veulent un changement réel au Québec; des gens qui sont souvent engagés socialement; qui sont en recherche; des péquistes déçus; mais vraiment, des personnes qui ne veulent plus être seulement désabusées, désenchantées, cyniques, qui sont tannées de l'impuissance et qui veulent essayer de croire qu'on peut changer la société. Moi ça, ça me frappe beaucoup beaucoup et ça me donne de l'espoir. Une autre chose qui me frappe aussi, c'est l'inquiétude pour l'environnement. Elle est très grande. Il y a vingt ans, presque personne n'en parlait, et aujourd'hui je sens que c'est vraiment en train de devenir un enjeu crucial au Québec. Ça, ça me réjouit parce que je partage cette opinion-là. Troisièmement, je rencontre beaucoup de gens qui sont dans les services publics, soit enseignants-enseignantes, infirmières, des jeunes retraitéEs, des étudiantEs, des gens des groupes communautaires, des agriculteurs, entre autres des gens qui font de l'agriculture biologique. On ne rencontre pas assez, à mon goût - mais peut-être que nos horaires ne nous le permettent pas - de travailleurs d'usine ou de travailleuses dans des commerces; qui sont des milliers de gens au Québec. Il y a tout un défi pour la gauche au Québec d'arriver à les rejoindre. Il va falloir réfléchir à la façon de faire. Pour le moment, ça serait à peu près ça [comme bilan].

Q: Au Québec comme à beaucoup d'endroits en Amérique et en Occident, de façon générale, on constate qu'un fort pourcentage de gens ne votent pas. Est-ce là un objectif d'Option citoyenne que de tenter de rallier ces gens à la chose politique?

F. David: C'est 30% des gens maintenant au Québec. J'ai la conviction - non fondée sur des statistiques - c'est plus intuitif que d'autre chose - qu'une partie de ces gens-là ne votent pas justement parce qu'ils ne voient pas d'alternative qui les intéresse; ils ne voient pas de projet social, de politiques qui les intéressent. Alors, évidemment ça m'intéresse d'aller les chercherY´! Je soupçonne que parmi ces gens-là il y a probablement un bon nombre de jeunes. Je dis ça parce que j'en ai rencontré et je me rencontre qu'à 18 ans, 20 ans, 22 ans, plusieurs ne votent pas. Méchant défi! Je ne prétends pas qu'il va être facile à relever mais je pense quand même qu'en recrutant des jeunes - ce qui est déjà commencé - qu'en ayant des porte-paroles jeunes, on devrait réussir dans les prochaines années à convaincre d'autres jeunes d'être membre d'Option citoyenne ou à tout le moins de voter pour la gauche - une gauche écologiste, une gauche pacifiste.

Q: En théorie, ces idées-là devraient être en mesure de rejoindre les jeunes...

F. David: Oui, il me semble! Une gauche qui désire une justice sociale, l'égalité entre les hommes et les femmes... Je suis certaine qu'un grande partie de la jeunesse partage ces idéaux-là. Alors il faut les convaincre que ça vaut la peine d'aller voter parce qu'il y a des gens qui essaient de construire quelque chose de différent.

Q: Dans le but de vous "aider", Richard Martineau, dans le Voir, s'est permis il n'y a pas si longtemps, de vous prodiguer des conseils. Monsieur Martineau disait entre autres "soyez drôle, bordel". Il semble que Richard Martineau ne vous trouve pas drôle. Trouvez-vous que vous n'êtes pas drôle?

F. David: Ce n'est sûrement pas mon avisY´! En fait, l'article disait soyez drôle, soyez concrète et réaliste, soyez culturelle.

Q: En tous cas, culturelle, il semble que vous n'avez pas de difficulté à rallier des artistes à votre projet; Karen Young joue ce soir pour Option citoyenne, de façon complètement bénévole...

F. David: Et on a rencontré Richard Séguin hier à St-Venant qui est très intéressé par notre mouvement, donc, non, ça je pense que ça ne sera pas difficile. Mais sur un plan général, Richard Martineau n'a pas tort quand même. C'est vrai que dans son histoire - entre autres au Québec - la gauche n'a pas toujours été très rigolote. J'ai été marxiste-léniniste quand j'avais 25 ans, disons que c'était pas toujours très amusant de venir aux réunions. Je pense qu'on a un effort à faire pédagogique; un effort de vulgarisation de nos idées; c'est important qu'on se parle pas entre nous autres, que l'on parle un langage accessible. Oui, c'est important que l'on ne se prenne pas tout le temps au sérieux, que l'on soit capable de rigoler - de nous-même, de nos erreurs, de nos petits travers. Et moi je sais, mais peut-être que Richard Martineau ne le sait pas, que je suis une femme comme ça. Dans mes échanges avec les gens, dans les conférences que je donne, j'utilise beaucoup l'humour. Il me semble qu'on peut avoir du plaisir à travailler avec moi. En tous cas, ça doit être vrai puisqu'il y a des femmes avec qui j'ai travaillé des années de temps à la Fédération des femmes du Québec qui sont aujourd'hui à Option citoyenne et on s'amuse beaucoup ensemble.

Q: Quand Martineau dit "soyez réaliste", moi je suis tenté de vous poser une autre question, plus précise, que lui ne soulève pas. On a souvent l'impression que la gauche a de beaux idéaux, de belles idées avec lesquelles il serait difficile de ne pas être en accord. Mais en même temps, on a parfois l'impression qu'il s'agit-là, du moins en partie, de choses irréalisables. Pouvez-vous promettre à la population qu'Option citoyenne sera en mesure de déposer un cadre financier pour les prochaines élections provinciales?

F. David: Honnêtement, c'est une chose à laquelle on a pas réfléchi jusqu'à présent, alors je ne voudrais pas m'engager pour Option citoyenne de façon précise mais ce que je peux déjà dire c'est que dans le petit livre que j'ai écrit, je parle d'utopies réalisables. Est-ce contradictoireY´? Moi je réponds à ça: en apparence oui, en réalité, peut-être pas. Parce qu'une utopie, dans le fond, c'est quoi? Souvent on va traiter d'utopique une vision à long terme d'un projet social - et même d'un projet culturel - qui ne paraît pas réalisable à court terme. Les femmes qui proposaient, au début du 20e siècle l'abolition du travail des enfants passaient pour utopistes parce que les patrons disaient "nos entreprises vont faire faillite". Les premiers qui ont proposé l'abolition de l'esclavage des noirs aux États-Unis passaient pour des rêveurs parce que les propriétaires de plantation disaient "si vous faites ça, c'est la fin". Et pourtant l'esclavage des noirs a été aboli, le travail des enfants a été aboli au Québec, et l'économie du Québec ne se porte pas si mal. Autrement dit, je souscris à ce que Victor Hugo a écrit: "les utopies d'aujourd'hui seront la réalité de demain". Une fois qu'on a dit ça, ça ne nous dispense pas de réfléchir aux étapes à franchir pour arriver au projet qui paraît utopique pour un certain temps. Il faut y aller étape par étape. Il faut y aller cas par cas. Un gouvernement de gauche qui serait élu au Québec ne pourrait pas du jour au lendemain réaliser le maximum de son programmeY´; je pense que les gens en sont conscients et préfèrent qu'on leur dise la vérité.

Q: Les gens ne sont pas habitués à ça.

F. David: Eh bien, nous allons nous y habituer! On se dit la vérité, on regarde la situation du Québec en rapport aussi avec les autres pays du monde, et puis on regarde les étapes qu'on est capable de franchir et on est au clair avec les gens là-dessus. S'ils sont d'accord, ils embarquent avec nous; s'ils ne sont pas d'accord avec nous , ils voteront pour quelqu'un d'autre! On n'essaie pas de faire des promesses irréalisables, ce n'est pas correct. Parce qu'évidemment qu'on ne les réalisera pas si elles sont irréalisables! Par contre, je crois qu'il faut aussi dire aux gensY´: arrêtons de penser que rien n'est possible, qu'on n'a aucun choix, qu'on ne peut rien faire.

Q: C'est défaitiste comme pensée.

F. David: C'est plus que défaitiste, c'est faux! On le voit bien avec Jean Charest depuis un an, il pose des paquets de gestes qu'il n'est pas obligé de poser du tout !

Q: Vous avez assisté il n'y a pas si longtemps, à titre d'observatrice, à une assemblée générale de l'UFP. Au-delà des communiqués officiels diffusés par l'UFP sur l'assemblée et votre présence à celle-ci, pouvez-vous partager avec nous vos impressions et vos inquiétudes (s'il y en a) qui vous ont traversé l'esprit au terme de cette fin de semaine.

F. David: D'abord, on n'est pas resté toute la fin de semaine, ça c'est important de le dire. Il y a à peu près la moitié du congrès à laquelle on n'a pas assisté. Je ne peux me prononcer sur le congrès lui-même parce que j'en n'ai pas vu l'aboutissement. Il y a peut-être un point qui a relevé des interrogations chez nous, et on en a fait part par la suite à l'exécutif de l'UFP, c'est la façon d'aborder la question nationale. On a eu le sentiment d'un discours extrêmement nationaliste, qualifiant l'idée d'indépendance du Québec de lutte de libération nationale... contre l'oppresseur fédéral. À Option citoyenne, on n'est vraiment pas là. On a simplement souligné à l'UFP que là-dessus, on pensait qu'il y aurait des discussions à avoir. Mais de façon plus générale, indépendamment du congrès, je dirais qu'on est en train quand même de s'apprivoiser mutuellement entre Option citoyenne et l'UFP. Je pense qu'on réalise nos différences. La question nationale... Le fonctionnement peut-être. À l'UFP, on laisse énormément de place aux tendances, à des sièges réservés pour les tendances reconnues; il y a une adhésion individuelle et de groupe. Et ça, à Option citoyenne, on n'a pas fait complètement notre lit mais je sens qu'on est réticent. Ça va mériter de grosses discussions. Il y a peut-être aussi la pédagogie. Comment dirais-je... le langage parfois, la façon de s'exprimer. Parfois j'ai l'impression qu'on se parle entre nous autres, avec notre langage un peu convenu, un peu gauche traditionnelle - quoique ça change quand même - mais je pense qu' on peut résoudre ça facilement. Aussi, les femmes étaient minoritaires au congrès de l'UFP. Elles ont cependant une présence réelle. Elles ont des leaders qui interviennent, mais ça, ça m'a frappé. Je sais qu'il y a des efforts qui sont mis là-dessus à l'UFP. À Option citoyenne on vit le contraire. Des femmes il y en a plein. Et parfois j'ai envie de dire aux garsY´: entrez donc vous autres aussi. On est féministes mais on ne mange personneY´! - l'UFP aussi est féministe d'ailleurs. Cette présence minoritaire des femmes à l'UFP et majoritaire à Option citoyenne traduit des cultures différentes l'UFP étant un regroupement, une fédération au départ de partis de gauche, Option citoyenne étant issue d'une longue histoire du mouvement des femmes et des mouvements communautaires. Et je pense que ça explique beaucoup de choses.

Q: J'ai des amies qui ont été un peu choquées en lisant votre livre car elles ont trouvé que vous étiez "soft" sur la question féministe.

F. David: C'est intéressant ça! Car plusieurs disent le contraire...

Q: Où en est rendu le féminisme, selon vous, aujourd'hui?

F. David: Moi je pense qu'il se porte pas si mal. On a un mouvement des femmes au Québec quand je le compare à l'échelle de la planète, qui est extraordinaire, qui recrute des milliers de femmes. Il y a des groupes de femmes dans toutes les régions du Québec, je trouve que le mouvement des femmes se porte bien. Le féminisme par contre, n'a pas toujours bonne presse, c'est le moins qu'on puisse dire. Par contre, une fois qu'on parle avec les gens, au-delà des mots, beaucoup de gens vont nous dire, "moi je suis d'accord avec l'égalité entre les hommes et les femmes", mais le mot féminisme fait énormément peur. Option citoyenne reçoit plusieurs courriels où on nous dit "ah non, pas un parti féministe, quand même!" Et pas seulement des hommes mais de femmes aussi. Des gens qui ne se définissent pas comme anti-féministes mais qui disent "vous ne trouvez pas que c'est un peu dépassé? On est rendu plus loin que ça, on veut travailler ensemble les hommes et les femmes." C'est sûr qu'on va travailler ensemble!

Q: Il y a des gens qui voient dans ça [un parti qui se dit féministe] quelque chose de "sectaire"; qu'avez-vous à dire à ces gens-là?

F. David: Les gens trouvent ça sectaire parce que ce qu'ils comprennent, c'est que ça va vouloir dire qu'on va recruter seulement des femmes, qu'on va parler seulement des femmes et je leur réponds qu'on ne s'est pas compris. On est un parti de gauche qui va aussi tenir compte d'un regard féministe sur la société. Qui va, par exemple, se demander, quand on fait un virage ambulatoire, qu'on renvoie les gens à la maison après une petite opération au bout de quelques heuresY´: qui va les accueillir? Généralement les femmes. Et si monsieur Rochon et son équipe s'étaient posé cette question-là avant, ils auraient mis en place beaucoup plus rapidement des services de maintien à domicile. Dans les faits, les femmes se sont ramassées avec la responsabilité des enfants, de leurs vieux parents, du beau-frère malade, etc. C'est ça être féministe dans un partiY´; c'est aussi vouloir - dès maintenant - recruter des candidatures féminines pour les prochaines élections et avoir 50% de candidates. Si on le réussissait, ce serait historique.

Q: On sent qu'avec Option citoyenne, les décisions vont se prendre collectivement et c'est à mon avis une très bonne chose. N'empêche, j'aimerais connaître le point de vue personnel de Françoise David au sujet de la question nationale. Sur le site web d'Option citoyenne, j'ai lu dans l'un de vos documents une question qui allait comme suit:

"Que pensez-vous de l'idée de travailler avec les progressistes canadiens sur le renouvellement de la fédération pour y instaurer un système asymétrique où le Québec, partie prenante du Canada, serait reconnu comme nation et possèderait l'autonomie et l'argent nécessaire pour mener ses projets à terme ?". Moi quand j'ai lu ça, je me suis dit, c'est pas possible, ça se peut pas qu'on revienne à ça; ça fait longtemps qu'on souhaite ça au Québec mais ça a toujours été une fin de non-recevoir du côté du Canada anglais. Croyez-vous vraiment que le fédéralisme radicalement renouvelé - comme vous l'appelez - que ce soit possible, ça?

F. David: Personnellement, je crois que ce n'est pas possible dans les prochaines années. Mais le chapitre du livre Bien commun recherché pose effectivement la question nationale en disantY´: "pour réaliser notre projet social, avons-nous besoin 1) de la souveraineté ou 2) du fédéralisme radicalement renouvelé." Tout de suite après avoir posé la question du fédéralisme renouvelé, j'ajoute, dans le livre que depuis des années on a essayé de proposer ça et que ça a toujours été non. Et je suis assez choquée parce qu'il y a eu un article de l'Aut' journal qui a paru pour juillet / août, qui ne parle que de la partie fédéralisme renouvelé [du livre] et qui ne mentionne pas qu'on pose aussi la question de la souveraineté. Il y a une forme de malhonnêteté intellectuelle là-dedans que je ne peux pas supporter. Dis-moi que tu n'es pas d'accord avec moi, c'est correct, mais ne fais pas exprès de biffer la moitié du chapitre simplement parce que ça soutient ta thèse.

Alors, si tu me demandes mon opinion à moi personnellement, et on s'entend que le débat n'est pas terminé à Option citoyenne, moi je me définirais comme une souverainiste par défaut. Ce que je veux dire par là c'est que le Canada anglais me ferait une proposition de fédéralisme réellement asymétrique donnant au Québec les moyens politiques, fiscaux, économiques et culturels de ses choix, j'accepterais, comme, je pense, une très grande partie des québécois. Mais le Canada anglais ne le propose pas. Incluant le NPD qui est quand même, au niveau des valeurs, le plus proche de nous. J'en arrive donc à la conclusion qu'il va falloir aller vers la souveraineté, c'est la position que je vais moi, personnellement défendre. Cependant, j'aimerais qu'on définisse cette souveraineté très différemment de ce qu'on se disait entre nous, dans le peuple québécois, il y a 35 ou 40 ans. Je n'ai plus envie, moi, de parler de lutte de libération nationale, je trouve qu'on en est très loin. Je n'ai pas envie de faire une mobilisation contre les anglais.

Q: [sur un ton sarcastique] Raymond Villeneuve, qui va foutre le bordel lors du Canada Day avec Falardeau, vous aimez pas ça?

F. David: Ça ne m'intéresse pas. Ce que j'ai envie de faire, moi, c'est de se dire ensemble, est-ce qu'on a le goût de construire un Québec social qui suppose tout un ensemble de pouvoir et d'argent qu'on n'a pas . Ceci dit, oui j'aimerais réfléchir ça en solidarité avec des progressistes canadiens. Ça existe des progressistes canadiens. Certains, comme Judy Rebick, Canadienne anglaise très connue de Toronto, écrivaine, animatrice de télé, journaliste et tout, sont pour le fédéralisme radicalement renouvelé. Ça existe des gens comme ça. Le problème c'est que l'expression politique la plus intéressante au Canada anglais qui est le NPD n'est pas capable d'y arriver. J'avais un espoir avec Jack Layton, il a essayé d'avancer, il s'est fait chicaner par ses membres, il a reculé, encore une foisY´!

Q: En 1995, vous étiez présidente de la Fédération des femmes du Québec et la FFQ s'est prononcée en faveur de la souveraineté. Comment est-ce que ça a été reçu ? Parce que statistiquement, les femmes au Québec ne sont pas majoritairement favorables à l'idée de la souveraineté du Québec. Quand on est porte-parole comme vous, au nom des femmes...

F. David: Ah, écoute, il y a eu deux périodes dans ma présidence de la FFQ où ça a été vraiment très difficileY´: la période référendaire et le procès de Gilbert Rozon. Au moment de la période référendaire, les gens qui me soutenaient me téléphonaient très peu. Quand tu soutiens, t'appelles pas. Mais il y avait des tonnes de téléphones enragés. C'est tellement émotif [cette question là], ça n'a pas de bon sensY´! Mais ceci dit, moi j'ai pris soin de le dire pendant toute la campagne référendaire, je ne représentais pas les femmes du Québec, je représentais les membres de la Fédération des femmes, qui après une consultation qui a duré un an, ont voté en faveur de la souveraineté à 80 %.

Q: Omar Aktouf s'est présenté aux élections provinciales sous la bannière de l'UFP et aux dernières élections fédérales sous celle du NPD. Dans les deux cas, monsieur Aktouf était absent du pays et n'a pu, incidemment faire campagne. Malgré le respect que beaucoup de progressistes ont pour Omar Aktouf, ça a choqué plusieurs personnes, qui ne trouvaient pas sa candidature crédible, dans ce contexte-là. Pouvez-vous promettre qu'Option citoyenne n'aura pas de candidatEs "bidon" lors des prochaines élections provinciales?

F. David: S'il n'en tient qu'à moi, si des personnes décident de se porter candidats ou candidates aux prochaines élections, ces personnes-là vont faire campagne. Si elles n'ont pas envie de faire campagne, ils ou elles ne se présenteront pas. Maintenant, ceci dit, là on n'en est même pas encore à définir les statuts du parti. La façon la plus démocratique de travailler, me semble-t-il, c'est que les associations de comté décident qui va être candidat ou candidate. J'espère cependant que la candidate ou le candidat choisi soit connu du milieu, soit proche des gens, et accepte de faire vraiment campagne.

Q: Était-ce donc une erreur selon vous, qu'Omar Aktouf se présente dans ce contexte là?

F. David: C'est pour le moins questionnant. Avec tout le respect que je lui dois, pour ce qu'il est, pour les idées qu'il défend, je trouve ça extrêmement questionnant.

Q: Vous parlez d'unifier la gauche; l'UFP avait tout de même plutôt bien réussi à faire cela. Il y a des gens qui vous écoutent et qui se disent, lorsque vous parlez d'unifier a gauche, qui ont l'impression que ça veut dire "je veux unifier la gauche, venez à moi les enfants"; certaines gens ont l'impression qu'ainsi, vous vous auto-proclamez cheffe de la gauche au Québec. Qu'est-ce que vous dites de cela? Est-ce que ça vous choque, est-ce que ça vous fait de la peine?

F. David: Non, ça ne me choque pas, et ça ne me fait pas de peine puisque je pense que je comprends cette réaction-là. C'est vrai que moi j'arrive deux ans plus tard, deux ans après la fondation de l'UFP; l'UFP aurait aimé que je rallie ses rangs bien avant, finalement. Et tout d'un coup j'arrive - et je n'arrive pas toute seule - on était une centaine, au départ, on est maintenant à peu près 500, et effectivement, plutôt que de rallier l'UFP, on fonde un mouvement politique. On effectue une tournée, on recrute des membres, et on publie un livre... je comprends qu'il y a des gens que ça puisse choquer parce qu'ils se disent, regarde, on a déjà commencé à faire des efforts d'unification de la gauche; il me semble que ça serait plus simple si vous veniez avec nous. Et la seule réponse que je peux faire - c'est aussi la réponse des membres d'Option citoyenne - c'est qu'on avait des réserves au sujet de l'UFP. On en avait, on en a encore. Beaucoup de femmes n'avaient pas envie de rallier les rangs de l'UFP et j'en faisais partie; à cause de ce qu'on a dit [précédemment]. Alors on leur a suggéré de respecter notre démarche, sachant qu'après notre rencontre nationale de novembre prochain, nous entamerons un processus d'unification avec l'UFP.

Q: Êtes-vous confiante que ça va fonctionner?

F. David: Ah oui! Parce qu'il y a une très grande volonté de part et d'autre;

Q: Est-ce que ça pourrait signifier, si l'UFP se montrait à l'écoute et consentait à modifier ce qui vous agace chez elle, qu'Option citoyenne pourrait se rallier à l'UFP dans ces conditions-là?

F. David: On ne voit pas les choses comme ça. L'UFP avance dans sa démarche, son action et nous autres nous avançons, nous évoluons, nous clarifions nos idées. Après novembre, on va se rencontrer, d'égal à égal, avec chacun de notre côté nos opinions, nos orientations, notre fonctionnement, mais c'est bien évident que pour s'unir, il va falloir discuter, il va falloir faire des compromis de part et d'autre. On va tabler sur nos convergences. Tabler sur nos acquis, sur ce qu'on peut mettre ensemble. Je ne sais pas comment ça s'appellera. UFP? Option citoyenne? Ou un autre nom peut-être, qui reflétera ce qu'on est ensemble. Ce qui est important c'est qu'on arrive à s'unir. Il faut créer un outil capable de ratisser large, d'aller chercher monsieur-madame tout-le-monde dans la population.

Q: On a l'impression au Québec, qu'à chaque élections, on se retrouve en référendum même si ce n'est pas le cas. La question nationale divise les votes en deux, entre le PQ et le PLQ. Afin de régler cette question autrement; croyez-vous qu'il serait possible et/ou souhaitable d'adopter dans une plate-forme politique, l'idée de pouvoir faire des référendums, un peu comme on le voit en Suisse, sur des questions collectives [pas seulement sur l'idée d'indépendance]?

F. David: Peut-être, il faut y réfléchir. J'ai une amie très proche qui a passé un an en Suisse récemment et qui m'a dit, "tu sais, c'est bien beau ça, le droit d'initiative populaire mais ce n'est pas toujours si démocratique que l'on pense." Et en plus, quand il s'agit des droits fondamentaux - droits des femmes, droits des minorités ñ tu peux être surpris parfois des résultats. Alors, à tout le moins, si on adopte cette idée-là, d'un droit d'initiative populaire, il va falloir le baliser en s'assurant que, par exemple, des deux côtés, dans les deux camps, il y ait des moyens égaux de promouvoir une idée.

Q: Si vous le permettez, on va terminer avec deux petites questions un peu salées... Il y a des rumeurs qui racontent que l'une des raisons principales qui font que vous n'avez pas rallié les rangs de l'UFP serait que vous seriez à couteaux tirés avec Paul Cliche. Qu'en est-il?

F. David: [Éclat de rire] Ben voyons! Je ne suis pas à couteaux tirés avec Paul Cliche. On a de temps en temps de petits désaccords - qui n'en a pasY´? - mais de toutes façons, on se voit très peu, on se connaît peu, on s'est croisé quelques fois... Je ne sais pas d'où ça sort cette affaire-là. C'est crampant ce qui peut se dire! Moi ça me fait mourir de rire! Je trouve ça ridicule. Bref, non, je ne suis pas à couteaux tirés avec Paul Cliche, comme avec personne à l'UFP d'ailleurs.

Q: Vous avez reçu en 2002 un prix honorifique de la part de la gouverneure générale Adrienne Clarkson. Il y a des gens que ça a choqué, parce qu'ils considèrent d'une part que c'est un peu reconnaître la monarchie, et d'une autre, certaines personnes auraient apprécié que vous refusiez ce prix ou que vous vous serviez de cette opportunité pour faire un coup d'éclat, pour faire avancer une cause...

F. David: Ça va me faire bien plaisir de répondre. J'ai accepté le prix parce que le comité de sélection qui remet ce prix-là est formé de femmes tout à fait indépendantes des partis politiques fédéraux et de la gouverneure générale; c'est un prix dont les candidatures sont soumises par des femmes et des hommes de toutes les régions du pays pour consacrer les efforts de femmes Canadiennes à l'atteinte de l'égalité entre les hommes et les femmes. Mais c'est sûr que je suis contre la monarchie, j'abolirais le Sénat, j'abolirais les postes de gouverneur Général et de lieutenant-gouverneur, c'est bien clair. Mais ceci dit, ça existe, et ce prix-là est remis par elle; je l'ai accepté et je dois dire que je n'ai pas détesté avoir affaire à une gouverneure générale qui est par ailleurs féministe et une amie des arts et de la culture. J'ai parlé à des artistes québécois qui me disent l'apprécier beaucoup - la vie est pleine de contradictionsY´! Mais ce que je veux surtout te dire, c'est qu'on avait le droit de faire un speech très court et j'en ai profité - on était en octobre 2002 - pour remercier la Fédération des femmes du Québec, mais surtout pour lancer un appel au gouvernement canadien et à la gouverneure générale pour que nous n'allions pas en guerre contre l'Irak. C'est là-dessus que mon speech a porté presqu'entièrement. Donc oui, j'en ai profité pour dire ce que j'avais à dire et je dois dire que ça a été bien reçu. Je comprends qu'il y en ait qui ne soient pas d'accord, comme il y a des artistes québécois qui refusent des prix canadiens, etc, c'est une question que je me suis posée. Mais je l'ai accepté, et après les remerciements d'usage, j'ai passé mon message.

Q: Françoise David, merci beaucoup!

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Entrevue effectuée à Sherbrooke le 12 juillet 2004.

Publié par Sébastien Aubé le 20 juillet 2004 à 07:30 PM TrackBack Commentaires (19)