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À la une ce jour-là !

Darfour. Darfour: réalité ou anniversaire, récit, image, discours, examen, analyse, intervention. L'ONU, près de 190 nations représentées, réunies dans la grande salle de la grande assemblée. Discours après discours offrent un portrait du monde: le monde écoute le monde. Aucun poste de télévision, à ma connaissance, a présenté l'intégralité de ces discours. Ce qui est révélateur. Puis il y a Bagdad, Khaboul, Beslan, et encore, et hier.

On a maintenant les techniques pour établir une spectographie de tous les lieux de la planète Terre avec tous les tableaux imaginables: encyclopédie de l'État du monde à tous les plans. Voir, c'est facile. Nous ne connaissons pas tout, pas encore croient certains qui y aspirent. Comprendre et agir, c'est tout autre chose.

Tenons comme principe qu'une horreur est une horreur de trop. Les images de l'intolérable ont depuis l'invention de la caméra (1839) forgé un espace du visuel qui a transformé les mémoires, les archives, ainsi que les regards, sur l'intolérable, certes. (Sontag, Susan, Regarding the Pain of Others, Picador, farrar, Straus and Giroux, New York, 2004, 131 p.)

On s'habitue de moins en moins à l'intolérance verbale ainsi qu'à celle entre les espaces dits culturels ou religieux. Le discours sur les droits le rappelle sans cesse comme l'a fait Kofi Annan devant l'assemblée des terriens. Quelle intolérance sous les images de dévastations, d'ignominies, de barbaries, de ces champs de morts, de blessures, des âmes tragiquement meurtries? Quelle tolérance devant ces images! Ces images qui sont de la chair virtuelle et qui n'ébranlent pas nos chairs parce que de chair à chair s'est établie une nouvelle distance: entre ici et là-bas, on conserve l'espace de l'irréel. Pourtant, il y a virtuel et virtuel: les jeux et les films de guerre constituent un nouveau seuil à franchir dans le virtuel. Ce peut être vrai, mais c'est de fabrication, ou il faut des transpositions: parfois multiples pour atteindre le vrai du moment où je peux ressentir et saisir ce qui se déploie. Quel sentiment cependant?

Les images d'Hiroshima en ruine avec cet enfant hagard tel un ange du rappel de ce qui fut; les images de Buchenwald et ...; les images de toutes les guerres depuis un siècle et demi; et cette image ici de l'exécuté (Vietnam) et là, de l'agenouillé devant les cagoules des bourreaux. Et Abu Ghraib !

Une horreur de trop? Faites le tour du monde ici, maintenant, en suivi, et dites, trop ou assez.

Les nations assemblées ont toutes entendu l'appel de l'unique question chez les humains, que signifie le règne du droit? C'est la forme sociale de l'interrogation : qui suis-je ?; en choeur, qui sommes-nous?

L'agora des cerveaux politiques manifeste qu'une communication est possible, qu'existent des interréférences, que chaque univers culturel, au sens plein du terme (langue, moeurs, institutions, etc.), recèle une traductibilité, non pas seulement au niveau de la lettre, mais au plan du mystère de l'anthropos. *

Et pourtant, l'espace des échanges, celui où circulent tous les biens, les idées et les personnes, le monde maintenant, comporte d'énorme failles. Selon le jargon en usage, les humains n'ont pas mondialisé l'empathie. Donc, ni la compréhension, car pour l'empathie, il faut l'écoute, puis saisir ou comprendre. Redisons-le d'une façon symbolique. Les bourreaux revêtent une cagoule. L'agenouillé est visible, on lui tranche la tête. Ces mots sont terribles. Du coup, on vient de trancher la famille -- la famille a fait un plaidoyer --, la nation, puis l'humain et la vie. Ce qui est le plus sublime, le cerveau insécable du corps, insécable de la personne : symbole du lieu même de toute invention et création.

Le bourreau se voile la tête, il n'est qu'un exécutant. Un instrument; il y a derrière lui une autorité, qui se nomme en dernière analyse, la cause, celle qui se réalise au nom de. L'autorité en appelle une autre: ose-t-on dire, celle du droit et de la loi. Quelle est la nature de cette autorité qui donne une telle emprise et qui mène à la décapitation d'un cerveau, et du cerveau?

Derrière les têtes voilées, cagoulées, existe un ou des médiateurs qui eux ont dans leur dos un meneur de jeu auquel ils en appellent pour faire justice, disent-ils. Ils invoquent un personnage auquel ils sont assujettis : pour décider de tel ou tel meurtre. L'autojustification est limpide; la loi est autoroborative. Ce personnage est réel, plus réel que le réel, disent-ils toujours. Il faut qu'il soit une autorité incontournable, sans cela ce serait la suite indéfinie des autorités, ce qui est un non sens. En simplifiant, voici la chaîne de légitimation: du bourreau ou des bourreaux au clerc médiateur (variable à souhait, individu, groupe, État, église, temple, etc.), à la cause, puis au Dieu ou divinités ou la Nature.

Or, il s'agit en fait d'un "humain" qui décapite "l'humain". Selon la réalité des exécutants: l'exécuté est moindre qu'un humain; il n'est pas humain selon le code de leur cause, de leur vision, de leur saisie de la réalité. Cependant, cette conception des choses est devenue locale, limitée, non universalisable et fondée dans le sollipcisme de l'autoproclamation; en dernière instance, ne peut s'imposer que par la force. Pourquoi? Parce qu'elle n'est manifestement pas le fruit d'une communication où la persuasion aurait été soit spontanée (tous acceptant la rationalité ou le bien fondé parce que ce serait universel) ou négociée (tous acceptent parce qu'il y a consensus fondé sur la traduction possible des significations au coeur de toute communication et entente entre les cultures). C'est dire en clair que le bourreau et tout ce qui le légitime est une réalité purement subjective, imaginaire, locale et ne peut s'imposer que par la violence puisqu'il n'y a pas d'autres voies que celle choisie. Ladite violence est un refus radical de l'autre: ce que signifie radicalement la décapitation.

L'appel de Kofi Annan a été un plaidoyer pour que les nations du globe se transcendent et deviennent porteuses d'une loi commune et d'un droit commun issus d'une communication interculturelle. Ce qui proposait et indiquait à tous les peuples qu'il est possible qu'une rationalité commune les habite et les habilite à fonder un Droit et une Loi négociés par tous. C'est déjà une ouverture à une autoconnaissance de chacun et d'un soi collectif. Sinon, nous ne sommes là, réunis, que pour nous décapiter les uns les autres sous l'empire de chacune de nos visions érigées en absolu. Question: "vous qui êtes réunis ici, allez-vous devenir des humains prêts à créer un avenir commun ou demeurerez-vous cantonné sous le cycle infernal des violences, guerres, meurtres, exterminations, qui est le véritable réseau de la terreur, celle qui tranche la tête de l'autre?" **

Ce qui est en otage, en fait, c'est l'humanité. Par l'inhumanité. Le grand paradoxe : un "animal" étrange s'est inventé une sphère visionnelle qui, tout en étant singulière, particulière, locale, proclame une universalité qui justifie tout acte de domination, jusqu'aux violences les plus abjectes. De plus, c'est dans cette sphère qu'il affirme se connaître; dans cette sphère, il n'y a aucune place pour l'altérité, parce que le lieu est proclamé unique. C'est dire que sous cette sphère, aucune distance critique n'est possible, donc, aucune pensée. Comment alors cet animal a-t-il secrété cette sphère? Comment peut-il y demeurer enfermé au point de reconnaître une impossibilité d'en sortir puisque, dit-il, c'est la vérité? Le bourreau cagoulé est sourd, aveugle, muet, sans visibilité, complètement emmuré!

Il est aussi sans tête : toute sa sphère autojustificative n'est qu'une cagoule proclamant qu'il est sans visage, sans "masque", sans "personna" : il s'affiche sans humanité.*** Ce qui est le ressort essentiel de toute violence. Devant la foule des terriens, l'humanité demeure à inventer.


*Faut ici une réflexion sur la transcendance inhérente à toute traduction entre les langues et entre les langages. Ce que certaines cultures ont nommé l'esprit.

** Par exemple qui cherche à détruire les symboles d'identification.

***Voir Hobbes, Le Leviathan, chapitre 16 : "Of Persons, Authors, and things Personated"; Edgar Morin, La méthode. 5. L'humanité de l'humanité. L'identité humaine, Paris, Seuil, 2001.

Publié par Hermès le 23 septembre 2004 à 12:37 PM TrackBack Commentaires (0)