L'Institut Economique de Montréal, les frais de scolarité, l'accessibilité et les médias: Une analyse

Nous avons reçu cet excellent texte, co-signé par Frédéric Lacroix et Patrick Sabourin, qui traite de notre think-tank de droite préféré, l'Institut Économique de Montréal. Nous vous invitons, comme toujours, à nous faire parvenir vos textes pour publication à l'adresse: webmestre@latribuduverbe.com.

L'Institut Economique de Montréal, les frais de scolarité, l'accessibilité et les médias: Une analyse

Par Frédéric Lacroix et Patrick Sabourin

Introduction

Un phénomène peu publicisé a tranquillement fait irruption au Québec depuis quelques années: des "think-tanks", des "boîtes de réflection", -regroupements de chercheurs appuyés par des capitaux privés et oeuvrant sur certains thèmes reliés à la politique ou à l'économie- ont été fondés et ont commencés à publier des études et d'autres publications, publications qui jouissent quelquefois d'une large diffusion dans les médias de masse. Le concept think-tank est originaire des États-Unis ou des centaines de ces créatures sont en opération et oeuvrent à façonner le cadre intellectuel dans lequel se déroulent les débats politiques américains.

Or, les chercheurs opérant dans le cadre de ces organismes évoluent dans un contexte bien particulier, à savoir: 1) les études produites par les chercheurs rattachés à ces institutions ne sont pas soumises à un processus de revue par des tiers avant publication; 2) les fonds et budgets de fonctionnement proviennent de donations de particuliers et d'entreprises; 3) aucun comité de chercheurs indépendants ne juge les projets pour déterminer si des fonds doivent être alloués ou non comme il est d'usage dans les universités, bref, les productions des think-tanks ne répondent pas nécessairement aux critères de rigueur, d'indépendance et de transparence habituels aux productions universitaires. Ceci provoque un malaise: qu'est-ce qui empêche les think-tanks de publier des études mal faites, biaisées ou carrément trompeuses?

Il est instructif de constater l'influence qu'ont ces boîtes de réflection aux États-Unis. Mentionnons par exemple que certaines politiques de l'administration Bush portent la marque de la "Heritage Foundation " un think-tank de droite également à l'origine des idées de la "révolution conservatrice" enclenchée par Ronald Reagan. Que le programme de baisses d'impôts de Bush est inspiré par le groupe "Americans for Tax Reform " un think-tank qu'on peut qualifier d'extrémiste étant donné sa détermination à vouloir abolir le concept même "d'impôts". Que Richard Perle, faucon néoconservateur qui a poussé pour la guerre en Irak et qui était membre du "Defense Policy Board" est un "fellow" de la "American Enterprise Institute ", think-tank de droite qui s'intéresse au Moyen-Orient. Que Donald Rumsfeld, le secrétaire de la défense américaine est associé de près à deux think-tanks: le Center for Security Policy qui milite pour un accroissement des capacités militaires américaines et Empower America qui milite pour une variété de sujets incluant une diminution des impôts et des réformes dans le filet de sécurité sociale (à la baisse bien sûr!). La liste des liens entre les membres de l'administration Bush, les idées qu'ils défendent, les milieux d'affaires et les think-tanks est très longue. Ces boîtes de réflection sont des lieux de convergence entre politique, idéologie et intérêts économiques qui permettent de court-circuiter les universités et de réduire l'influence des experts indépendants et des professeurs "libéraux" (de gauche dans le jargon américain). Certains intellectuels américains soutiennent que la mise en place de ces institutions, leur financement généreux par des capitaux issus des milieux d'affaires, l'exposition des idées qu'elles propagent par des médias complaisants ont permis au parti républicain de reprendre l'offensive et ont contribué de façon décisive à remettre les idées de droite à l'avant-plan, et ce faisant, à ramener les républicains au pouvoir aux États-Unis.

La leçon a manifestement porté, et le même mécanisme a été mis en place au Québec. Ainsi, "l'Institut Economique de Montréal" (IEDM) a été établi en 1999 pour militer pour la diminution du rôle de l'état, la déréglementation des marchés (notons la déréglementation du secteur de la téléphonie et du prix des médicaments) ainsi que pour une plus grande participation du privé dans les services sociaux (particulièrement en santé). L'IEDM est un cas particulièrement intéressant étant donné son impact médiatique (788 citations dans les médias en 2003! Source : http://www.iedm.org/rapport03_fr.pdf), son budget impressionnant (825 198 $ de budget de fonctionnement en 2003. Source : http://www.iedm.org/rapport03_fr.pdf), et ses liens avec de grandes entreprises telles Power Corporation (Le président du conseil de l'IEDM est Adrien D. Pouliot, président de Entourage Solutions Technologiques. Un autre membre du conseil est Hélène Desmarais, femme de Paul Desmarais Junior, président du conseil de Power Corporation).

Sa structure et son mode de fonctionnement sont directement copiés des pionniers américains (L'IEDM va même jusqu'à utiliser la terminologie anglophone de "fellow", "senior fellow" pour désigner le grade de ses chercheurs à l'instar des think-tanks américains). Son énoncé de mission se lit comme suit: "un institut de recherche et d'éducation indépendant, non partisan et sans but lucratif. Il oeuvre à la promotion de l'approche économique dans l'étude des politiques publiques". La "promotion de l'approche économique" a le mérite d'indiquer clairement l'orientation idéologique de l'IEDM. La prétention de l'institut à l'indépendance et à la non-partisanerie est beaucoup moins convaincante. Le mode de fontionnement des think-tanks, leur dépendance à l'égard du financement privé ainsi que leur non-assujettisement aux règles de production intellectuelle en vigueur dans les milieux universitaires sèment un doute.

En consultant le site internet et les rapports annuels de l'IEDM, nous apprenons que :

1) Les sources de financement de l'IEDM sont occultes.

2) L'IEDM, malgré ses activités politiques, jouit du statut "d'entreprise charitable" conféré par Revenu Canada et Revenu Québec et peut émettre des reçus d'impôts à ses donateurs!

3) Hélène Desmarais, la femme de Paul Desmarais Junior, président du conseil de Power Corporation, siège au conseil d'administration.

4) Ronald Poupart, le chef de cabinet de Jean Charest, en a été membre.

5) Yves Séguin, l'actuel ministre des finances a siégé au conseil d'administration de l'IEDM en l'an 2000.

6) L'IEDM a validé le cadre financier du Parti Libéral du Québec, cadre financier qui s'est révélé totalement fantaisiste.

Ces quelques éléments nous apprennent que les prétentions de l'IEDM à la non-partisanerie et à l'indépendance sont au moins aussi fantaisistes que leur validation du cadre financier du PLQ. L'IEDM est clairement associé de près aux milieux d'affaires et au parti libéral du Québec.

Décortiquons une des "études" produites par l'IEDM, pour vérifier leur prétention d'être "un institut de recherche indépendantª.

Analyse d'une "note économique" de l'IEDM

Une "note économique", intitulée "La hausse des droits de scolarité réduirait-elle l'accessibilité aux études universitaires?", écrite par Norma Kozhaya et publiée par l'IEDM en février 2004 a connu une brillante carrière médiatique. Durant les jours suivants la publication de la "note", Norma Kozhaya a donné une douzaine d'entrevues dans autant de stations de radio. La presse écrite a cité ses conclusions dans plus d'une douzaine d'articles. Ses arguments clés ont été repris presque verbatim par, entre autre, Joseph Facal dans sa chronique du Journal Les Affaires, Morty Yavlovsky Vice-principal à l'administration et aux finances de l'université McGill et Heather Munroe-Blum, principale de l'université McGill. Norma Kozhaya a aussi pu présenter les résultats de son "étude" dans le cadre de la Commission parlementaire sur la qualité, l'accessibilité et le financement des universités qui s'est tenu durant le mois de mars 2004. En moins de 2 semaines, les conclusions de la "note" avaient été citées 26 fois dans différents médias. Ceci est une performance nettement supérieure à disons, le texte sur le même sujet publié par Pierre Dubuc dans l'Autjournal en février 2004 qui concluait qu'augmenter les frais de scolarité aurait un impact important sur l'accessibilité, et dont les conclusions ont été reprises un grand total de.... zéro fois (ou de cet article dont un résumé n'a trouvé preneur dans aucun média de masse).

Le graphique 1 présente le nombre de citations de l'article de Norma Kozhaya dans les médias canadiens en fonction du propriétaire du média. On peut remarquer le faible nombre de fois on son article a été cité "négativement" c'est-à-dire en critiquant ses conclusions ou sa méthode. La plupart des médias se contentent de relayer les conclusions de "l'étude". Les médias de Power Corporation se distinguent de par leur nombre élevé de citations positives.

Graphique 1: Nombre de citations positives, négatives et neutres pour la "note économique" de l'IEDM selon le propriétaire du média.

Quelques points à considérer:

1) L'IEDM est friande d'arguments d'autorité: Par exemple, elle use et abuse du terme "économique" pour se qualifier et pour nommer ses publications. "Note économique" fait en effet beaucoup plus sérieux que "Communiqué". Ce procédé rhétorique permet de cacher le politique, subjectif, derrière l'économique, qui se veut une science (ce qui est discutable!). Le sous-texte est clair: seuls les gens irrationnels peuvent s'opposer aux conclusions d'une étude "économique". L'IEDM manipule le langage pour faire taire les contestateurs.

2) L'IEDM utilise souvent les conclusions d'études produites par d'autres think-tanks similaires comme sources d'information, ce qui ressemble étrangement à un procédé d'argumentation circulaire: "c'est vrai parce que je l'ai déjà dit".

3) L'IEDM cible les thèmes en vogue et ses publications suivent généralement l'actualité politique (débat sur la santé, contrôle des loyers, universités, défusions municipales, etc.).

4) L'IEDM présente généralement des conclusions simples et accrocheuses qui sont difficiles à réfuter efficacement dans un espace médiatique restreint. Par exemple, "expliquer" que "les frais de scolarité n'ont aucun impact sur le taux de fréquentation universitaire" ne prend que quelques secondes, alors que réfuter l'indicateur "taux de fréquentation" utilisé par l'IEDM nécessite une analyse plus longue. En d'autres mots, déconstruire les notions telles que "taux de fréquentation", qui possèdent une connotation intuitive à l'avantage de l'IEDM, nécessite souvent plus de temps que celui disponible dans les courtes "capsules informatives" des médias contemporains. L'IEDM le sait et formatte ses publications pour répondre aux impératifs de cette "McInformation". Leur but est manifestement d'obtenir la plus grande exposition médiatique possible.

5) Environ 90% de la couverture médiatique de l'article de Norma Kozhaya est neutre ou positive, c'est-à-dire que les "résultats" de "l'étude" sont présentés comme tels, sans critique et sans être confrontés aux faits. Le simple fait d'accorder une tribune aussi importante à cet article n'est pas neutre, il permet, par effet de répétition, d'en imprégner l'esprit des lecteurs. Pour illustrer la puissance de la répétition, mentionnons par exemple qu'au mois de juillet 2003, 52% des Américains croyaient que les États-Unis disposaient d'informations crédibles établissant un lien entre Saddam Hussein et Al-Qaeda, ce qui s'est avéré totalement infondé. En diffusant les allégations trompeuses de l'administration Bush de façon systématique, les médias américains ont contribué à façonner l'opinion publique dans le sens souhaité. Le mécanisme est le même que celui utilisé par l'IEDM: une présentation "neutre" et fréquente des conclusions de leurs "études" leur donne un puissant ascendant sur l'opinion publique. Ascendant qui, au vu de l'extrême faiblesse logique de la "note" que nous analyserons, ne semble nullement mérité. Mais ascendant qui s'explique probablement par la proximité idéologique des propriétaires des médias de masse et de l'IEDM.

Critique de la "note" de l'IEDM

Deux des arguments les plus communs des partisans de l'augmentation des frais de scolarité proviennent directement de cette "note". Leur détail va comme suit:

1) "... avec les droits de scolarité les plus bas au Canada, le Québec a également le taux d'accessibilité le plus bas; la Nouvelle-Écosse, avec les droits de scolarité les plus élevés, a le taux d'accessibilité le plus élevé. La stratégie actuelle est un échec: nos étudiants ont plus de mal que les autres à avoir accès à des universités qui sont plus mal financées que les autres" (M. Yalovsky, "Universités : des engagements à respecter", Le Devoir du 22 avril 2004).

2) ´Non seulement des droits de scolarité très bas ne modifient pas substantiellement la composition de la clientèle universitaire, mais ils reviennent à faire subventionner l'éducation de jeunes venant surtout de milieux favorisés par des contribuables dont les enfants n'ont pas leurs avantages sociaux de départ. Est-ce que c'est cela le progressisme?ª (J. Facal "Quand le corporatisme se déguise en progressisme", Les Affaires du 12 février 2004).

Ces arguments chocs n'ont pas, à notre connaissance, été critiqués et méritent pourtant qu'on s'y attardent étant donné le spectaculaire de leurs affirmations. Citons quelques failles de la "noteª de l'IEDM:

1) Le tout premier paragraphe commence avec une contradiction flagrante et illustre bien la rigueur de l'ensemble du document: "Les données disponibles pour les provinces canadiennes n'indiquent en effet pas de relation directe entre le niveau des droits de scolarité et l'accessibilité aux études universitaires. En d'autres mots, des droits de scolarité peu élevés ne sont pas associés avec des taux de fréquentation élevés. C'est même le contraire qui est vrai." Comment peut-on affirmer que les données disponibles n'indiquent pas de lien dans une phrase et dire le contraire dans la phrase suivante? Voilà qui n'assurerait pas la note de passage à Mme Kozhaya si celle-ci évoluait dans un contexte universitaire!

2) "Le taux de participation" est défini comme "la proportion de jeunes de 20 à 21 ans inscrits à temps plein dans une université". Il s'agit dont d'un vulgaire taux d'inscription d'une très mince tranche de la population totale en âge d'aller à l'université. Selon les données de la Fondation Canadienne des Bourses du Millénaires (une des sources de l'IEDM), les étudiants âgés de 20 à 21 ans ne constituent que la minorité de la population universitaire totale (Voir http://www.boursesmillenaire.ca/fr/recherche/pok/POK2Fr.pdf, figure 2.III.1.). Les étudiants qui préparent un DEC technique, qui choisissent de partir en voyage et de voir le monde ou de travailler avant d'entrer à l'université sont exclus et font baisser le "taux d'accessibilité" ! Ce taux d'accessibilité mesure en fait le degré de conformisme dans le parcours scolaire d'une classe d'âge. (Notons pour donner un exemple concret de l'absurdité de cette mesure que Louis Taillefer, professeur à l'université de Sherbrooke et éminent physicien, a travaillé dans une ferme en Estrie à l'issue de ses études collégiales. Selon l'IEDM, il contribue donc à baisser le taux d'accessibilité malgré son doctorat et ses post-doctorats en physique! http://www.prixduquebec.gouv.qc.ca/recherche/desclaureat.asp?noLaureat=285

r=0.6266, p>0.05.)

3) Le graphique clé de l'IEDM (graphique 1 dans leur document) superpose ce "taux de participation" aux "droits de scolarité" et effectue une régression linéaire (malgré la grande dispersion des données). Une simple corrélation assez lâche entre un taux de participation et des droits de scolarité se transforme en relation causale entre "l'accessibilité" et le niveau des droits de scolarité par la magie du graphique! Pourtant, un simple test statistique de base suffit pour démontrer que la fameuse droite n'est pas statistiquement significative, c'est-à-dire que les points sont trop dispersés pour en inférer une relation .

4) L'IEDM ment par omission en négligeant de prendre en compte les données qui contredisent leurs conclusions. De toute évidence, les conclusions précédent les données pour parler en termes existentialistes. Ainsi, alors qu'ils utilisent certaines données de la Fondation Canadienne des Bourses du Millénaire pour indiquer une relation entre les frais de scolarité et le taux de fréquentation, ils omettent d'autres données disant, selon cette même source, que la relation ne tient pas pour les provinces dotées d'un important réseau collégial (soit le Québec, l'Alberta et la Colombie-Britannique). Le taux de fréquentation universitaire de ces provinces seraient plus bas parce que (1) plus d'étudiants choisissent l'alternative moins coûteuse de poursuivre des études collégiales et (2) ´l'existence d'importants programmes collégiaux a pour effet de limiter les ressources pouvant permettre d'accroître le nombre des places dans les universités pour répondre à une demande plus forte.ª Ainsi, le taux de fréquentation moins élevé du Québec n'aurait rien d'un ´échecª, mais témoignerait plutôt d'une différence structurelle entre son système d'éducation post-secondaire et celui des autres provinces du Canada selon cette source.

5) Ce taux d'inscription ne donne aucune idée du taux de diplomation, c'est-à-dire du pourcentage d'étudiants qui terminent leurs études. Qu'importe un taux d'inscription de 50% si la moitié des étudiants abandonnent leurs études par manque de ressources financières en cours de route?

Notons de plus que sur le graphique 1 de la "note", il n'y a que le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l'Ontario qui se démarquent. Il est donc faux d'affirmer comme le fait M. Yalovsky de l'université McGill sur la base de l'étude de l'IEDM que "le Québec possède le taux d'accessibilité le plus faible au Canada" (voir M. Yalovsky). Les données montrent plutôt que le Québec se situe dans la moyenne canadienne (la Colombie-Britannique, l'Alberta, le Manitoba, l'Ile du Prince Edouard, ont des taux plus bas).

On peut se demander quelle est la véritable "accessibilité" du système universitaire québécois? Une étude sérieuse et définitive sur l'accessibilité mesurerait la variation dans la composition socio-économique des cohortes qui fréquentent le milieu universitaire en fonction des frais de scolarité. Par exemple, une diminution du nombre de candidats provenant de milieux moins favorisés indiquerait clairement que l'accessibilité baisse quand on augmente les frais de scolarité. Comme ces données n'existent pas, il faut se rabattre sur d'autres variables pour peindre un portrait de la situation.

Le taux de diplomation

Voyons donc ce qu'il en est du taux de diplomation, c'est-à-dire le pourcentage de la population à avoir décroché un diplôme universitaire. Le taux de diplomation est en effet une variable répertoriée par Statistiques Canada et est un des facteurs qui semblent importants dans ce débat : le pourcentage de la population qui détient un diplôme universitaire est-il plus faible au Québec? Voici les chiffres de Statistiques Canada (Statistique Canada, document 97F0017XCB01006. Pourcentages calculés par l'auteur):

Graphique 2: Proportion de la population âgée de 15 ans et plus avec un diplôme universitaire selon le recensement de 2001

Si on considère l'ensemble de la population âgée de 15 ans et plus, le Québec se retrouve légèrement derrière la Nouvelle-Ecosse, mais est tout de même en cinquième place au pays pour le taux de diplomation. Cinq provinces se retrouvent donc derrière le Québec. Celui-ci semble avoir un profil assez normal en égard aux autres provinces. On remarque aussi que le Québec a gagné deux places depuis 1986.

Rappelons un fait historique élémentaire. Le rapport de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme publié en 1965 avait révélé que les francophones arrivaient au 12e rang sur 14 dans l'échelle des revenus selon l'origine ethnique, avant les Italiens et les Amérindiens. Très peu de francophones avaient accès à une éducation post-secondaire à l'époque. Cette cohorte plus âgée continue d'infléchir le taux de diplomation global à la baisse. La situation change drôlement quand on découpe les chiffres sur le taux de diplomation en fonction des tranches d'âge pour observer l'évolution qu'il y a eu dans les dernières décennies. Le graphique 2 illustre ce fait. On constate que plus on monte dans les groupes d'âge, moins le nombre de détenteurs de diplômes universitaires est élevé.

Graphique 3: Taux de diplomation selon la tranche d'âge pour le Québec selon le recensement de 2001

On voit clairement que le taux de diplomation est passé de 6.2% pour les 65 ans et plus à 24.1% pour les 25-34 ans, soit une multiplication par presque quatre en l'espace de trois décennies.

Voyons maintenant ou le Québec se situe par rapport au reste du Canada.

Graphique 4: Proportion de la population avec un diplôme universitaire selon le recensement de 2001

En examinant le taux de diplomation des 25-34 ans, le Québec se retrouve en troisième place, tout juste derrière la Colombie-Britannique mais devant la Nouvelle-Ecosse. Le taux de diplomation du Québec est supérieur à 7 provinces sur 10. Seule l'Ontario se démarque nettement du lot et tire à la hausse la moyenne canadienne.

Le Québec arrive en deuxième place pour ce qui est de l'écart entre le taux de diplomation des 25-34 ans et des 55+ ans (voir graphique plus bas).

Graphique 5: Nombre de points d'écart entre les tranches d'âges selon la province selon le recensement de 2001

Le progrès accompli par le Québec en trois décennies est supérieur à 8 provinces sur 10 et est supérieur à la moyenne canadienne.

La situation du Québec ainsi que sa progression sont enviables. Rien ne justifie de qualifier la situation du Québec "d'échec lamentable" (M. Yalovsky, Le Devoir du 22 avril 2004).

Le "faux" progressisme.

"L'étude" de l'IEDM affirme également: "En subventionnant davantage l'éducation supérieure de façon généralisée, les contribuables moyens se trouvent en pratique à financer de nombreux jeunes de familles aisées et les hauts salariés de demain". Notons que "contribuable moyen" ou "famille aisée" ne sont pas définis, mais passons, faisons seulement remarquer qu'un mécanisme permettant de faire payer les riches existe déjà: il s'appelle l'impôt progressif sur le revenu!

Les familles plus aisées paient déjà beaucoup plus d'impôts pour financer les services publics, dont l'éducation de leurs rejetons, que les familles moins aisées. Notons qu'au Québec, les 12.6% des particuliers de 15 ans et plus qui gagnent plus de 50 000$ par année supportent à eux seuls 60% du fardeau fiscal. Il faudrait intégrer ces données dans l'analyse avant de tirer des conclusions.

Conclusion

A la lumière de cette analyse, l'étude de l'IEDM nous apparaît comme dénuée de toute crédibilité. Comment ne pas penser que les thinks-tanks comme l'IEDM sont mis en place pour échapper aux impératifs de rigueur intellectuelle communs aux universités et pour permettre d'arroser les médias avec des "études", collages de chiffres en support des opinions de leurs riches donateurs? L'analyse de "l'étude" prouve hors de tout doute que celle-ci a été construite pour obtenir le maximum d'impact médiatique et pour véhiculer certaines convictions existantes a priori: des chiffres ont été trouvés et "arrangés" pour donner une façade de logique à certaines idées. Ces convictions sont résumées en une seule: le "marché" est plus apte que les hommes à gérer le bien commun. Peut-être est-ce vrai, mais encore faudrait-il le prouver avec autre chose que des études trompeuses et superficielles.

Il est intéressant de constater qu'une "étude" aussi fragile a pourtant pu être citée 26 fois dans différents médias après sa publication. Comment ne pas penser que les médias de masse québécois sont inféodés aux biais idéologiques de leurs propriétaires? Et en constatant que l'IEDM milite, entre autre, pour une agumentation majeure des frais de scolarité qui pénalisera probablement les plus pauvres, pourquoi cet organisme bénéficie-t-il du statut "d'entreprise charitable"?

Frédéric Lacroix et Patrick Sabourin

Publié par La Tribu du Verbe le 10 septembre 2004 à 12:00 PM TrackBack Commentaires (19)