Éric Bondo, à contre-jour

Une entrevue exclusive pour les lecteurs et lectrices de la Tribu Du Verbe!

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Q: Éric, tu es le nouveau coordonnateur au Front Commun des Personnes Assistées Sociales du Québec, peux-tu nous dire depuis quand exactement?

Éric Bondo: J'y suis depuis le mois d'août 2004.

Q: Et comment ça s'est passé, qu'est-ce qui t'a emmené là?

Éric Bondo: En fait, je suis un ancien militant étudiant, depuis le début des années 90 je dirais. De 1992 à 1994, j'ai été dans l'Association étudiante du Cégep du Vieux Montréal, j'ai travaillé pour le journal étudiant, pour le café étudiant, j'ai milité en masse, j'ai été responsable aux affaires externes pendant un an, donc ça été mon implication politique, que j'ai délaissée par la suite.

Q: Tu étudiais en quoi?

Éric Bondo: J'ai étudié en arts et lettres au Cégep mais j'ai aussi commencé un bac en sciences politiques et histoire, que j'ai pas complété finalement, parce que j'étais trop occupé - et trop impliqué - et que je préférais être sur le terrain plutôt que sur les bancs d'école à écouter des théories.

Q: J'ai entendu parler que tu as déjà été gestionnaire de compagnies. Qu'en est-il?

Éric Bondo: Ben j'ai déjà eu une job de concepteur de jeux vidéos, et je me suis ramassé responsable de studio...

Q: Pour quelle compagnie?

Éric Bondo: Ubisoft. J'ai été responsable d'un studio qui a existé le temps que j'étais là, et puis après ça, je suis parti parce que c'était un peu bidon, y'avait pas de besoins à ce moment-là, et j'ai ensuite travaillé dans les bars. J'avais travaillé au Saint Sulpice avant de travailler pour Ubisoft, à Montréal, et je m'étais retrouvé adjoint de la directrice du St-Sulpice, qui est la plus grande terrasse de la ville; je me suis ensuite retrouvé au Diable Vert, comme gérant. Donc c'est un parcours qui m'a amené à gérer des équipes allant de 25 à 100 employés.

Q: Quel est le lien entre tes expériences passées et l'emploi que tu fais en ce moment au FCPASQ?

Éric Bondo: En fait, moi j'étais quelqu'un de très timide, et de travailler dans les bars, ça m'a apporté cette opportunité-là d'évoluer, de parler au monde, d'écouter, de m'intéresser à ce que les gens avaient à me dire. Parce que dans le fond, mon intérêt pour la politique, c'est de l'intérêt pour le monde. C'est un cheminement personnel; je me suis dit à un moment donné, je vais prendre toutes les opportunités dans la vie que j'ai pour apprendre et à un moment donné, il va se passer quelque chose. Et dans les bars, j'en ai vu de toutes les sortes. Des histoires de drogue, des histoires d'alcool, des batailles, je me suis fait casser la gueule une couple de fois...

La situation des personnes pauvres, ça m'a toujours interpellé; je suis un petit gars du quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal, mes deux parents se sont retrouvés à un moment donné en situation de pauvreté. On a toujours survécu à ça, mais je savais qu'il y en avait des plus pauvres que nous et ça m'a toujours fait rusher.

Q: Sachant que les assistés sociaux sont assez mal perçus au Québec, a-t-on essayé de te décourager de prendre cet emploi?

Eric Bondo: Pas du tout, bien qu'il ne le soit plus maintenant, mon père a longtemps été travailleur social et ma mère est éducatrice spécialisée à la retraite, alors chez moi, on a du respect pour tout le monde.

Q: On parle pas mal ces temps-ci dans les médias du projet de loi 57, peux-tu nous expliquer ce qui cloche dans ce projet de loiÝ?

Éric Bondo: Eh bien, suite à la loi 112, visant à éliminer la pauvreté et l'exclusion sociale, on s'attendait à beaucoup mieux comme travail d'un gouvernement. On s'attendait à ce que le gouvernement soit respectueux, un, de ses engagements, et deux de ses obligations vis-à-vis la loi.

[Les problèmes qu'on voit en ce moment], oui on pouvait s'y en attendre un peu, parce qu'il s'agit d'un gouvernement Libéral et ils sont en train de tirer sur tout ce qui bouge, mais on se disait qu'on avait quand même notre garantie, qui est la loi 112.

Quand c'est arrivé, c'était juste avant les vacances, et là c'était clair que le Ministre allait faire ses affaires tout seul, selon la planification du Parti Libéral et non pas en collaboration avec les groupes et les personnes qui vivent les situations de pauvreté. Alors ça, c'est inacceptable, au départ. Et en plus, quand on lit la loi, article par article, quand on voit le projet de règlement, qui est sorti on-the-side, on s'est rendu compte qu'il [le gouvernement] ne la respectait pas cette loi-là. Il change des mots, il change des virgules, il remodule des affaires et ensuite il [le ministre Béchard] amène ça devant la population en utilisant des préjugés pour vendre sa salade alors que c'est le ministre de la Solidarité SocialeÝ; alors ça c'est inacceptable pour nous.

On n'a pas été consulté, on n'a pas pu faire partie du plan d'action, du processus. D'ailleurs ça a été un processus qui a été très court. Il y a eu un plan d'action et bing, il y a eu un projet de loi. Donc ça faisait pas mal copier-coller, avec une couple d'ajouts, une couple de retraits, mais toujours dans l'optique de donner toujours plus de pouvoir au ministre. Et ça, ça été la deuxième chose qu'on ne supporte pas. Car si un ministre agit comme ça avec les personnes pauvres, et qu'il sort un projet de loi où tout est à sa discrétion, on ne va pas s'attendre à ce qu'ils nous fasse de cadeau. Au contraire, on va s'attendre à ce qu'il y ait des coups de poignard dans le dos à tous les tournants.

Il [le gouvernement] avait l'obligation de faire une étude d'impact de cette loi - ce que nous, au Collectif on a fait - mais ils ne l'ont pas fait. Pourquoi?

Q: Probablement que Jean Charest marque des points ces temps-ci, en tapant sur les assistés sociaux; on a beaucoup de mépris au Québec pour les personnes assistées sociales; comment pouvez-vous conscientiser les gens sur cette problématique?

Éric Bondo: À chaque fois où on en a l'occasion, c'est de contredire ce message-là, de dire c'est quoi la réalité.

Les gens ne sont pas nécessairement au courant des montants et ils sont pour la plupart outrés de ça. J'ai fait des lignes ouvertes et ce que les gens disaient, en général, c'est "ceux qui en ont vraiment de besoin, devraient en avoir plus, et ceux qui en ont pas besoin, ne devraient pas en avoir." Mais, le monde qui en ont pas besoin, y'en a tellement pas beaucoup, on est incapable de les identifier, autant le Ministre que nous. Et de toutes façons, je vois pas quel trip quelqu'un pourrait avoir, de dire: "enfin, je m'en vais sur le bs, pis je me laisse aller". Parce que là, c'est pas une sinécure!

Là on va me dire, "Y'a du monde qui travaille au noir." Mais là, ces gens-là, c'est des travailleurs au noir, c'est pas des assistés sociaux! Et qui dit travailleurs au noir, dit employeurs au noir. Ça fait qu'encore là, faut faire attention; on ne peut pas se mettre à taper sur tout le monde parce qu'il y en a une couple qui essaie de déjouer le système! Et ça, au Front Commun des Personnes Assistées Sociales du Québec, c'est pas pour ça qu'on se bat. Parce qu'on est d'accord que la fraude c'est de la fraude, et que c'est quelque chose qui peut entacher la réputation de tout un groupe de personnes. Or, quand tous les chiffres te disent que ce n'est pas ça la réalité, quand c'est minime comme c'est là, y'a aucun gouvernement qui est en droit d'insinuer que les personnes assistées sociales sont malhonnêtes ou paresseuses.

[La réalité c'est] qu'il y a un ménage sur trois qui sort de l'aide sociale à chaque année; mais en même temps, il y en a un ménage, qui y entre.

On réussit à en sortir mais il en entre. Comment ça? Ben c'est l'emploi. C'est la croissance économique. L'économie va bien: les gens sortent de l'aide sociale. L'économie va mal: les gens entrent à l'aide sociale. Et quand l'économie ne va ni bien ni mal, tu as à peu près la même quantité de gens qui en sortent que de gens qui y entrent.

Q: J'aimerais connaître ta perception à savoir: est-ce que c'est par solidarité qu'on donne un chèque d'aide sociale aux gens ou est-ce que ça ne serait pas davantage pour acheter la paix sociale, au Québec?

Éric Bondo: Techniquement, ça devrait être de la solidarité, mais dans les faits, de la manière que c'est fait, on coupe les coins ronds, c'est du patchage.

Parce que ça n'apporte pas la survie, ça n'amène pas l'épanouissement; on ne donne pas la chance aux personnes de s'en sortir, on les maintient toujours dans un cycle pour permettre aux autres qui travaillent de continuer à travailler - et que les gens sans emploi restent tranquilles.

Ça, c'est insidieusement. Car il n'y a pas des quantités astronomiques de gens créatifs dans les partis politiques traditionnels. Alors c'est très facile d'arriver devant une page blanche, et de se dire: "non, c'est impossible". Alors là ils vont voir leurs consultants, des gens qui font partie du patronat, d'une certaine façon, et les firmes leur disent: "faites ça, faites ça", et les gouvernements sont tellement occupés à faire d'autres choses qu'ils les écoutent et ils appliquent la recette.

Q: Et pour ajouter à tout ça, ces firmes contribuent à la caisse électorale du parti...

Éric Bondo: Ben oui, ils financent la caisse et ensuite le parti leur donne des contrats. Et ces firmes travaillent aussi pour des grosses entreprises, des grosses compagnies, et qu'est-ce qu'elles font? Elles essaient d'allier les deux puisqu'elles se retrouvent en conflit d'intérêts. Parce que c'est pas les personnes assistée sociales qui paient pour l'entreprise de consultants...

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Entrevue effectuée à Sherbrooke le 13 octobre 2004.

Publié par Sébastien Aubé le 19 octobre 2004 à 03:06 PM TrackBack Commentaires (1)