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Notes sur la femme en Islam.
"Vos femmes sont votre semaille. Allez à votre semaillle de la façon que vous voulez. Tirez-en une avance pour vous-mêmes en vous prémunissant envers Dieu;..."(Sourate 2,223). "Vos femmes sont champ de labour pour vous. Venez à votre champ de labour comme vous voulez"...(autre traduction). Note: On distingue ici h.r.th. (ensemencer), de z.r. (faire germer), comme y engage Sourate 56,63 ("avez-vous idée de ce que vous labourez?", J. Berque, Le Coran, p.57). Jawhari croit que la distinction est de trop. Selon Berque "cela éviterait les gloses infinies qu'alimentent cette expression et la suivante." (Voir Sourate 4,1-43,127-130 et 176.)
Il y a quatre clés pour comprendre le sexe arabo-islamique selon Malek Chebel (anthropologue et psychanalyste).
Quatre clés:
Haram, l'interdit. Ce qui verrouille la forteresse du plaisir, signifiant central du dispositif de la jouissance.
Dérivés: harim, l'espace intime (voir le terme harem); hichma, honte, retenue, connotant pudeur féminine; haya, respect, bonne éducation, politesse.
Il y a toute une philosophie de la pudeur et une saisie des limites sous ces termes et qui précise ce qui est l'interdit. Voir la Sourate 24,31. "Dis aux croyantes de baisser les yeux et de contenir leur sexe; de ne pas faire montre de leurs agréments, sauf ce qui en émerge, de rabattre leur fichu sur les échancrures de leur vêtement. Elles ne laisseront voir leurs agréments qu'à leur mari, à leurs enfants, à leurs pères, beaux-pères, fils, beaux-fils, frères, neveux de frères ou de soeurs, aux femmes (de leur communauté), à leurs captives, à leurs dépendants hommes incapables de l'acte, ou garçons encore ignorants de l'intimité des femmes. Qu'elles ne piaffent pas pour révéler ce qu'elles cachent de leurs agréments." (trad. de J. Berque; note: "agréments", à entendre non seulement des parures, mais des appas corporels ... Le Législateur paraît ici soucieux de ménager à la femme ce qui fait partie de sa personnalité, en évitant seulement l'exhibition provocante. Si cela est vrai, on est loin des interprétations extensives de la coutume juridique. (autre traduction: "extérieur de leurs atours" ; "de rabattre leurs voiles sur leur poitrine" ; "leurs atours").
Ce dernier verset (extrait d'une sourate qui se serait étalée par fragments pendant une longue période) semble avoir comme visée de "prémunir les femmes de Mahomet de tout reproche lorsqu'elles devaient paraître dans des lieux publics". À l'origine, donc, le port du voile était bel et bien une prescription élitiste réservée à l'aristocratie musulmane. Quasiment un privilège! Les normes permettaient de distinguer ces femmes des débauchées. Ce n'est que progressivement que d'autres couches sociales seront visées. Exemple au temps des Mamelouks (1250-1517), en Égypte, les femmes "adoraient copier les bourgeoises qui sortaient drapées de leurs voiles multicolores." Une recherche sur la honte, la pudeur et la relation entre ces deux réalités et le corps serait nécessaire. En partant de la prémisse que les moeurs se bâtissent au gré d'une lente évolution et qu'ils s'ensouchent dans l'imaginaire: les humains créent des mythes sur tout. Pourquoi? Parce que tout perçu se transfère dans le champ des signifiants et des discours. Le travail de déchiffrement s'opère au sein même du discours, lieu des signifiances. La pensée demeure en travail dans sa matière.
Il y a dans ces représentations une captation du corps telle qu'une zone est désignée partie "aveugle" qui, chez le mâle, va du nombril aux genoux, alors que, chez la femme, c'est tout le corps. Il s'agit de la "aoura" (partie aveugle). Ainsi, le corps en sa nudité se fragmente en regard du voir: ce qui se voit et ne se voit pas. La nudité est sélective. Le corps recèle des limites. Ces limites demeurent franchissables, selon et selon, les prescriptions diverses qui, toutes, relèvent de l'imaginaire. Mais le corps de la femme ne doit pas être perçu sous la sphère des limites; en un sens, il doit être sans formes, d'où la nécessité de vêtements qui ne laissent voir aucune forme; il doit être ample tout en cachant. Le corps face au regard doit demeurer caché; le sentiment de pudeur, c'est en un sens, l'emprise sur le corps, le corps voilé; la honte, c'est le dévoilé, le déployé, le montré. C'est tout le corps qui est en regard de certains hors limite, interdit. Cette spécification suppose qu'il est définissable, non par le sujet, mais par celui qui a pouvoir de le définir : ici, le mâle, courroie du pouvoir, qui a la possibilité d'autojustifier ce pouvoir.
Voir, par exemple. Le code d'honneur renvoie au rapport premier entre l'homme et la femme. Voir, selon certaines traditions bédouines, l'homme de valeur se vante plus de la chasteté de sa femme que de ses propres trophées de guerre. Selon certains hadiths, la relation avec Allah est juste si rien dans la vie de l'homme ne lui cause de honte. (Ici, la honte chez l'homme suppose un rapport de domination ou de possession de la femme, car il y a introjection de la norme qui régit le corps de la femme. D'où les nombreuses sanctions liées aux limites de l'interdit. (Cette analyse, évidemment, à poursuivre. )
La liberté de la femme "ne peut se déployer qu'à l'intérieur du harim, l'espace clos de la famille, interdit à tous." C'est le coeur inviolable de la cité, le lieu de l'intimité et de discrétion. Inviolable, comme celles qui y demeurent. Cependant, il faudrait mettre tout ceci en contexte, celui de la façon dont on vit la sexualité. Malek Chabel souligne combien le musulman est devenu "bien plus timoré que les textes de sa tradition!" Aujourd'hui ajoute-t-il, aux déséquilibres sociaux et politiques des pays musulmans, il y a "la culpabilisation des naïfs savamment entretenue et orchestrée par les militants intégristes." (Recherches possibles: examen des codes dans divers pays -- Algérie, Tunisie, Maroc, etc., dont certains rendent la femme mineure à vie. D'autre part, s'intéresser à l'anthropologie de l'homme : quelle représentation sous-tend la relation à la femme à laquelle tant de normes s'appliquent, normes conçues seulement par les hommes. N'entrons pas non plus dans les représentations d'Allah, qui ont été forgées pendant les premiers siècles en même temps que la codification finale du texte sacré, le Coran, et les hadiths de diverses traditions ainsi que pendant des luttes de pouvoir assez complexes, luttes que chaque tradition enveloppera de leur imaginaire autojustificateur.
Voir Jacques Berque (essai de traduction, édition revue et corrigée), Le Coran, Paris, Albin Michel, 1995, 844 p.
Malek Chabel, "Ah! Cet insupportable objet de désir!", L'Événement, 11-17 février, 1993.
Idem, L'Esprit de sérail, (Lieu commun) Paris, Petite bibliothèque Payot.
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Autres notes :
Dans le verset dit du kursi (siège), versait du Trône, on donne les attributs de Dieu, le Sublime, le Grandiose; le verset qui suit : "point de contrainte en matière de religion". À partir de là, l'Islam de la pensée (ijtihad) pouvait s'épanouir. Or, selon certains, cet Islam de la responsabilité et de la liberté est fermé depuis neuf siècles. La pensée est prisonnière sous les interdits des théologiens. Au début (les premiers siècles), entre les quatre écoles juridiques, il y avait échanges et discussions: échanges de savoirs, d'arguments; le pluralisme quoi! Rien n'était définitivement acquis. Puis, ce fut mille ans d'obscurantisme ou d'orthodoxie. Le libre examen du Coran devint impensable.
D'autres reconnaissent que c'est le Coran qui est pris en otage. En ce sens, aucun intégrisme ne saurait strictement être islamique. Il y eut des califes intellectuels. Une école de dissidents allait jusqu'à soutenir que le Coran était une oeuvre tout humaine: il fallait le relire à la lumière de la raison (invoquée d'ailleurs 800 fois). Il y eut 22 ans de rationalisme au pouvoir (fils d'Haroum al-Rachid). Et ces fameux intégristes, pourquoi ne font-ils pas un voyage dans le temps pour retrouver l'empire abbasside et ses cours où on pouvait humer le parfum de Voltaire : "le parfait musulman, arabe par sa religion, irakien par son savoir-vivre, juif par son expérience des choses, chrétien par sa méthode, grec par sa science, hindou par sa clairvoyance, souverain dans sa réflexion et divin dans ses connaissances." (manuscrit du temps). Mais, mais ces fameux motazilites, ces libertaires, furent après 1030 traqués (l'hallali). Toutes sortes de circonstances, sociales, politiques, économiques à partir du 11e siècle provoquent l'enfermement des esprits à tous les plans. Imaginez, on brûle les manuscrits de la grande bibliothèque des Omeyyades; à Cordoue, on brûle les oeuvres de AlGhazali; en Iran, ceux d'Avicenne. Après la mort d'Averroès (savant en tous points et philosophe, commentateur d'Aristote), il est oublié; c'est l'Occident qui va puiser dans son héritage! et quel héritage (voir en livre de poche svp.) Averroès, L'intelligence et la pensée. Grand Commentaire du De Anima(d'Aristote), livre III, traduction, introduction et notes par Alain de Libera, Paris, GF Flammarion,1998, 413 p. et aussi en livre de poche Thomas d'Aquin, Contre Averroès (L'unité de l'intellect contre les averroïstes suivi de Textes contre Averroès antérieurs à 12370, texte latin. Traduction, introduction, bibliographie, chronologie, notes et index, par Alain de Libera, Paris, Flammarion-GF, 1994, 397 p.)
L'historien Mohammed Arkoun "L'échec d'Averroès, c'est le symbole du naufrage de la pensée musulmane, de la mort définitive de la modernité." Henri Corbin, grand spécialiste de l'Islam : "Quelque chose a fini avec Averroès, quelque chose qui ne pouvait plus vivre en Islam, mais qui devait orienter toute la pensée européenne". Bagdad tombée aux mains des Mongols, c'est l'Islam qui se renferme en autre chose: parlons d'un repli vers la lettre et le ritualisme. Ce qui équivaut à un suicide culturel collectif. C'est dire, selon certains, que le politique prend le dessus sur le religieux. C'est plus grave encore, car il s'agit d'une cassure, c'est le pouvoir pour le pouvoir qui s'empare des esprits, le religieux est aliéné. Autant dire que formellement, il n'existe plus. Écoutez cette phrase: "la communauté des croyants de son plein gré, reniait sa propre civilisation et se livrait à un exercice d'autodestruction dont l'histoire offre peu d'exemples." (Fereydoun Hoveyda, cité par Martine Gozlan, L'Événement, ibid.). Depuis, c'est de déclin en déclin.
Deux attitudes aujourd'hui, soit le refus de ce que l'on nomme à tord d'ailleurs la modernité, refus plutôt de la liberté de l'intelligence: en ne s'appropriant pas du renouveau scientifique dans les sciences dites humaines et de tous les savoirs; soit, vivre la liberté en la réinventant à la lumière de toutes les lumières. Ce qui nécessite une relecture radicale du Coran et des traditions juridiques. Mais la quête du pouvoir bloque les esprits qui préfèrent s'enfermer dans l'immobilisme de la pensée, une littéralité de fait déformée.
Que les occidentaux reconnaissent ceux et celles qui tentent cette aventure de quête d'une liberté première. Donc, dépasser le blocage sur les intégristes même s'ils sont majoritaires. Du côté musulman, c'est de l'héroïsme que d'affronter ceux et celles qui sont hantés par le pouvoir pour le pouvoir et qui s'autoproclament intègres et purs tout en réclamant la possession des origines et qui gardent dans l'ignorance les fidèles. Faudrait voir comment se manipule la Sunna par les "petits esprits", la Sunna, immense laboratoire juridique (quelques milliers d'hadith) lu sans contexte, comme si aussi, 3000 hadith apocryphes n'interrogeaient pas l'esprit.
La résistance devant cette redécouverte de l'autre Islam est profonde, enracinée, nourrie de divisions et même par des esprits qui se disent ouverts. Ce ne serait pas le moment disent-il, de remettre en cause les certitudes, de reviser les textes sacrés, car il faut tenir compte des musulmans tels qu'ils sont aujourd'hui. Mais encore, est-ce un refus d'éducation? À la limite, on peut dire un refus de l'histoire. Paradoxalement, du point de vue de la croyance, Mahomet aimait tellement la vie et la liberté que seule sa libération pourrait lui redonner vie au-delà de tout enfermement dans la lettre inventée par le pouvoir.
(Ce sont des notes en marge de lectures, dont principalement le numéro de l'Événement cité plus haut. Certaines brèves analyses ou pistes viennent de moi et ne sont pas imputables à l'auteur de l'article ou aux divers savants cités. )
Publié par Hermès le 20 octobre 2004 à 01:44 PM
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