Jean-Yves Desgagnés, à contre-jour

Une entrevue exclusive pour les lecteurs et lectrices de la Tribu Du Verbe!

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Q: Monsieur Desgagnés, j'ai appris quelque chose qui m'a semblé étrange: vous avez été attaché politique de Louise Harel. Pendant combien de temps avez-vous fait ce travail?

Jean-Yves Desgagnés: J'ai fait ça pendant à peu près un an. J'ai été un an à son embauche; c'était lors de la réforme de l'aide sociale de 1989.

Q: Dans quel contexte vous êtes-vous retrouvé à ce poste?

Jean-Yves Desgagnés: C'est vraiment un concours de circonstancesÝ; j'avais cumulé cinq années d'emploi au Centre populaire de Roberval, de 1981 à 1985, j'y travaillais dans le cadre d'un groupe de défense des droits de personnes assistées sociales. Au bout de cinq ans, je suis parti un an, je suis retourné aux études et je suis allé en Amérique latine pendant 6 mois. À travers mon engagement, j'avais pris conscience aussi de la pauvreté, des inégalités, de l'exploitation dans les pays du sud. Je voulais vivre une expérience de solidarité internationale, alors je suis allé là 6 mois et quand je suis revenu, je n'ai pas été capable de me retrouver du travail dans ma région. Je me suis alors retrouvé à Montréal. Et là, comme par hasard, quelqu'un m'a mis en contact avec Louise Harel; elle était porte-parole de l'opposition en matière d'aide sociale; et elle se cherchait un recherchiste qui connaissait un peu les enjeux à ce sujet pour l'alimenter.

Je pense que ça servait bien Louise Harel d'avoir auprès d'elle quelqu'un qui était capable de tenir un discours critique, puis en même temps, je me disais, étant donné que c'était pour l'opposition, je me disais que cela pouvait être utile, en solidarité avec les personnes assistées sociales, avec qui j'avais toujours travaillé, et avec qui je m'étais battu pendant 5 ans. C'était donc un concours de circonstances, et c'était toujours dans le but de faire avancer la cause des personnes assistées sociales.

Q: Est-ce vous qui avez pris la décision de quitter cet emploi, s'agissait-il d'un contrat qui se terminait ou vous a-t-on carrément offert de démissionnerÝ?

Jean-Yves Desgagnés: C'est moi [qui suis parti]. J'ai bien aimé travailler à l'Assemblée nationale, comme attaché politique - pendant 6 mois - et après, je me suis retrouvé au bureau de comté. Je voulais connaître ce que c'était le travail de bureau de comté. Et là, j'ai trouvé ça dur. L'expérience que j'ai vécu là, j'ai appelé ça la cour des miracles. Les gens venaient nous voir pour toutes sortes de problèmes, et des fois il fallait presque faire accroire au monde qu'on les aidait. Pour donner un exemple, des fois les gens venaient nous voir parce qu'ils avaient été refusés pour un HLM. Et là il fallait leur écrire une lettre de recommandation pour l'Ofice Municipal d'Habitation... Mais en fait, c'était complètement inutile cette lettre, on leur faisait accroire qu'on pouvait intervenir, alors que le problème, c'était le manque de place. J'avais bien plus envi de référer les gens à un groupe logement que de leur écrire une lettre qui ne servait à rien... Je trouvais qu'il y avait une forme d'hypocrisie dans le travail que je faisais et j'aimais pas ça. Donc après 1 an, dont 6 mois au bureau de comté, j'étais content de partir.

Q: Considérez-vous que vous auriez eu plus de pouvoir pour aider les gens si le parti pour lequel vous travailliez à ce moment-là aurait été, justement, au pouvoirÝ?

Jean-Yves Desgagnés: Ben je pense que j'aurais pas aimé ça autant. Parce qu'en étant avec un parti à l'opposition, je pouvais un peu transposer ce que j'avais fait pendant 5 ans dans un groupe de défense des droits. Mais au pouvoir, je suis pas sûr. Car j'étais conscient que le PQ, au pouvoir, n'appliquerait pas ces recommandations-là.

Q: Vous pensiez cela, même à cette époque, en dépit que vous travailliez pour eux?

Jean-Yves Desgagnés: Oh, oui oui! Même à cette époque-là, j'étais d'ailleurs membre du Parti Mouvement Socialiste. En même temps que je travaillais pour Louise Harel, j'étais membre du Parti Mouvement Socialiste.

Q: La croisez-vous, parfois, Louise Harel?

Jean-Yves Desgagnés: Oh, ça fait longtemps qu'on s'est pas vu.

Q: Et si vous la rencontrez demain, comment sera le contact? Cordial?

Jean-Yves Desgagnés: Ben disons que ça va être cordial, parce que je te dirais que ça a été agréable de travailler avec elle - en tant qu'être humain là - c'est une personne avec qui j'ai eu beaucoup de plaisir et avec qui j'ai beaucoup appris sur les rouages politiques là, mais disons que y'aura pas de grandes accolades là, ça sera pas très chaleureux parce que dans le fond, elle m'a beaucoup déçue comme Ministre quand elle s'est retrouvée au pouvoir. Ça m'a énormément déçu car là, j'ai compris que c'était d'abord une femme de pouvoir et qu'elle était prête à piler sur ses principes, sur ses valeurs, au nom du pouvoirÝ; et dans ce sens-là ça m'a effectivement déçu.

Q: Vous êtes membre d'Option CitoyenneÝ; il ne s'agit pas encore d'un parti politique mais c'est clair qu'Option Citoyenne se dirige vers l'action politique. On dit parfois que le pouvoir corrompt les idées; vous l'avez d'ailleurs constaté avec le Parti Québécois de l'opposition en réaction avec le Parti Québécois au pouvoir. Mais la question que je me poseÝ; admettons qu'Option Citoyenne puisse prendre le pouvoir, qu'est-ce qui garantit qu'Option Citoyenne ne deviendra pas comme les autres partis, une fois au pouvoir.

Jean-Yves Desgagnés: Ça sera pas demain matin, on peux-tu s'entendre? Moi ma perspective, c'est que le défi présentement c'est de développer un parti politique de gauche, pacifique, altermondialiste, féministe, écologiste, de masse. Ça c'est le défi. On a énormément de travail à faire. Il y a beaucoup de gens qui ont décroché de la politique, des élections, qui ne vont plus voter carrément, et ça m'inquiète énormément, on voit des gens qui se garrochent à l'ADQ parce qu'ils sont insatisfaits du Parti Libéral et du Parti QuébécoisÝ; sans se rendre compte que l'ADQ c'est pire encore que ces deux partis-là ; bref on sent qu'il y a une recherche, les gens cherchent des alternatives mais en même temps il y a de l'éducation politique à faire.

Alors moi je pense que... J'y vais plus pour une approche prudente, j'aime mieux qu'on prenne plus de temps pour faire de l'éducation politique, pour s'enraciner. Pour moi, l'urgence de présenter des candidats et des candidates, elle n'est pas nécessairement là. Pour moi c'est pas nécessairement aux prochaines élections qu'on doit avoir 125 candidats ou candidates... La gauche a une responsabilité. Les gens sont déjà assez humiliés, il faut que notre parti soit crédible et fasse un score intéressant, pour que les gens sentent que dans le fond, ils ont du pouvoir.

Q: À ce sujet, puisque vous parlez de crédibilité, si vous fusionnez comme ce sera probablement le cas avec l'UFP, j'imagine que ça aidera forcément la gauche, car aux têtes d'affiches que possède déjà l'UFP, on verra s'ajouter des gens comme Françoise David, François Saillant et vous, Jean-Yves DesgagnésÝ; car je présume que vous serez candidat...

Jean-Yves Desgagnés: Y'a des chances... C'est sûr qu'Option Citoyenne va amener de la visibilité en terme de porte-paroles. Je pense que c'est aussi important, dans une lutte politiqueÝ; il faut que tu aies des leaders - ça ne veut pas dire qu'il faut des leaders qui ont tous les pouvoirs - mais ça prend des leaders vers qui les gens peuvent se reconnaître, et absolument, là-dessus, je pense qu'Option Citoyenne va aider énormément. Mais en même temps, il ne faut pas aller trop vite. Parce que le danger, si on n'a pas des bases solides, et si on prend le pouvoir pis qu'on est pas prêt, c'est de se retrouver avec des opportunistes. Parce qu'il peut y en avoir des gens qui viennent à Option Citoyenne en se disant "le vent va dans ce sens-là"... Moi je veux qu'on ai des candidats et des candidates qui adhèrent au bien commun, des personnes qui ont fait leur preuve, dans leur engagement militant-militante.

Q: Aux dernières élections fédérales, on a vu des spécialistes nous entretenir sur la coupe de cheveux des chefs de parti, sur leurs cravates, leurs vestons, on a publié des pages de commentaires et de suggestions au sein de journaux aussi "sérieux" que La Presse. D'autre part, la plupart des politologues s'entendent pour dire que les élections se gagnent avec les indécis, que ces gens-là représentent souvent de 30 à 40% de la population, qu'il s'agit de gens, pour la plupart, qui n'ont aucune conviction politique et qui vont, justement, voter pour la plus belle coupe de cheveux.

On n'a qu'à penser aux dernières élections fédérales, où le chef du NPD, Jack Layton, a beaucoup fait rire de lui à cause de sa moustache. On a préféré dire de lui que ce n'était plus à la mode plutôt que de parler des idées de son parti. À l'époque où on vit, je me demande si la gauche sera prête à jouer cette game-là, cette game de l'image - pas forcément au détriment des idées et des valeurs, mais tout de même, de jouer cette game de l'image qui est assurément superficielle, mais qui est peut-être nécessaire, aujourd'hui, pour pouvoir penser prendre le pouvoir. Et j'irai plus loin même, en vous demandant si vous seriez prêt, vous, à vous faire couper la moustache si on pouvait vous garantir...

Jean-Yves Desgagnés: [rires] Absolument pas! Ça c'est clair! Ça non, jamais je ne me ferai couper la moustache! Moi je me dis, dans le fond... Oui l'image est importante. Quand on livre un message, je pense que le contenant est aussi important que le contenu, alors donc, notre attitude, la façon de défendre nos idées, notre manière d'être, c'est sûr qu'à travers ça aussi on passe un message, soit de confiance, soit de crédibilité, mais moi justement, je pense que la meilleure façon de passer le message, c'est de rester soi-même, d'être transparent et cohérent, de ne pas essayer de vendre quelque chose à laquelle tu ne crois pas. Pour moi, c'est plus important et c'est plus gagnant à long terme. Moi je pense que c'est les idées qui sont les plus importantes, et le comment on les communiques.

Je pense qu'une des erreurs de la gauche, dans le passé, ça a été, justement, la difficulté de communiquer ses idées, pour que monsieur-madame tout-le-monde comprennent. On n'est pas obligé de dire le mot socialiste pour parler de partage de la richesse.

Q: Vous dites ça mais en même temps, Option Citoyenne se dit féministe. Même parmi les féministes c'est un mot qui n'est pas nécessairement populaire. Il y a une petite contradiction là-dedans...

Jean-Yves Desgagnés: Il y a des mots qui font peur, des mots qui brisent la communication.

Q: Ça, c'en est un qui fait peur, malheureusementÝ; beaucoup de gens s'entendent sur le principe mais le mot leur fait peur.

Jean-Yves Desgagnés: Absolument, c'est indéniable. Moi ça me fait pas peur, mais il y a des gens pour qui ça fait peur, et ça peut les désintéresser de notre parti en dépit qu'ils soient d'accord avec nos principes. Je pense qu'effectivement, il faut faire attention aux mots qu'on utilise; pour donner un exemple, moi j'ai été membre du Parti Mouvement Socialiste. Tu vois-tu un nom bizarre? On es-tu un mouvement ou un parti, et le mot socialisteÝ? Quand tu te disais socialiste, les gens faisaient le lien avec communiste et là, c'est la dictature... Là t'étais incapable de parler de nos idées à cause de cette étiquette-là....

Je pense qu'Option Citoyenne peut se décrire comme féministe, parler de l'égalité dans les rapports hommes-femmes, sans utiliser le mot féministe dans chacune des entrevues. Pour moi, ce qui est plus important que le mot féministe, c'est que dans nos structures, et dans nos candidatures, qu'il y ait autant d'hommes que de femmes. Le défi est bien plus grand comme organisation ainsiÝ; pour moi les actions sont bien plus importantes que les mots. Des fois tu peux avoir des mots qui sont vides de sens.

Q: Si on peut parler de mots qui ne sont pas vides de sens nécessairementÝ; ça se pourrais-tu ça, j'espère que vous allez me dire la vérité, et peut-être que vous en avez déjà parlé avec Françoise, mais quand on regarde ça: l'Union des Forces Progressistes et Option Citoyenne, ça pourrais-tu faire parti du concept ça, ça se pourrais-tu qu'une fois fusionnées, que ça devienne l'Union Citoyenne?

Jean-Yves Desgagnés: [rires] Je le sais pas. Moi j'aimerais ça qu'on se trouve un nom de parti poétique, qu'il n'y ait même pas le nom parti dedans. Moi j'aimerais ça que le nom du parti reflète le rêve qu'on a. Moi je suis encore quelqu'un qui rêve de justice sociale, qui pense que c'est possible encore de changer les chosesÝ; oui je refuse la pensée unique du néo-libéralisme et le dogme du marché, je le refuse et je pense que déjà, d'être capable de rêver aujourd'hui, c'est important. J'aimerais ça que le nom du parti soit original, peut-être multi-culturel, qu'il reflète le Québec qu'on veut.

Q: Question un peu plate, vous parlez de néo-libéralisme, vous dénoncez avec raison ce courant-là, il reste qu'en politique, on dit parfois que l'argent, c'est le nerf de la guerre. Comment un parti de gauche, qui prône la solidarité sociale, la redistribution de la richesse, ces choses-là, comment un parti pourra-t-il réellement jouer sur le même tableau que les partis traditionnels? Avec des principes comme ça, on peut d'ores et déjà dire qu'il n'y aura pas beaucoup de compagnies prêtes à contribuer à votre caisse électorale!

Jean-Yves Desgagnés: Moi je pense que c'est la force du nombre. Si on vient à avoir 100 000 membres, 200 000 membres, à la gang, ça va faire passablement d'argent. Refaire ce que le Parti Québécois a fait. Le Parti Québécois, à son origine, c'était un parti de masse, soutenu par un financement populaire. Si le Parti Québécois l'a fait, je pense que notre futur parti peut le faire. Mais c'est un gros défi.

Q: Le Parti Québécois a beaucoup changé, il est maintenant beaucoup moins à gauche, beaucoup moins socialiste... Mais c'est peut-être ce qui leur a permis de survivre, financièrement parlant...

Jean-Yves Desgagnés: Ben financièrement, c'est sûr... Ils ont été au pouvoir puis, moi je pense qu'ils ont privilégié le pouvoir sur le projet d'indépendance. Moi je pense qu'à un certain moment donné, il aurait été préférable qu'ils démissionnent.

Q: Démissionner du pouvoir ou de l'option souverainiste?

Jean-Yves Desgagnés: Du pouvoir. Parce que tant que tu acceptes de gérer dans le carcan fédéral, t'es prisonnier. Alors si vraiment la souveraineté, c'est la seule solution pour faire avancer la société québécoise, ce parti-là aurait dû démissionner, à un certain moment donné, et laisser le pouvoir aux Libéraux pour qu'ils fassent la preuve que c'est possible ou non de fonctionner dans ce fédéralisme-là. Quand il y a eu l'affaire du déficit zéro, ça n'aurait pas dû être Lucien Bouchard qui aurait dû l'appliquer, ça aurait dû être Jean Charest. Le parti Québécois aurait dû faire appel à la population, leur dire: "nos finances publiques ne le permettent plus, on est plus capable de gérer parce que le Fédéral nous saigne à blanc". Mais par rapport à la question de départ, je pense que tu as raison, l'argent c'est le nerf de la guerre, mais dans les mouvements communautaires et populaires, on est capable de faire beaucoup avec peu de choses.

Q: Pour le moment, Option Citoyenne n'a toujours pas pris position sur la question nationale, et ça soulève des débats. Pour votre part, je présume que vous êtes un ancien souverainisteÝ; où vous situez-vous par rapport à cette question-là?

Jean-Yves Desgagnés: Je vais être très honnête avec toi, moi je suis effectivement souverainiste, je pense que le Québec est une nation et que nous devrions être maître de tous nos pouvoirs. Mais une fois que j'ai dit ça, il reste que des référendums au Québec, on en a déjà eu 2. Alors là, je me dis; c'est sûr que le deuxième on est passé proche, alors dans ce sens-là je pense que c'est encore important la souveraineté, mais pas la souveraineté pour qu'on devienne le 53e état américain, ou qu'on s'adapte au néo-libéralisme, là. Moi je suis pas sûr, avec Bernard Landry là, que je voterais oui au référendum. La souveraineté pour le patronat, pour faire en sorte que la bourgeoisie québécoise s'épanouisse encore plus là...

Q: Donc, selon qui est au pouvoir, vous seriez prêt à voter contre la souveraineté si c'est le PQ qui vous l'offre? Par exemple, imaginons que le PQ soit au pouvoir, qu'Option Citoyenne soit un parti et qu'on vous offre une alliance comme ils en ont fait une avec l'ADQ lors du dernier référendum?

Jean-Yves Desgagnés: Ben écoutes, je fermerais pas la porte à une alliance, mais ça serait vraiment conditionnel à, une part, qu'on s'entende sur les bases de ce pays-là; il faudrait qu'il s'agisse d'un projet social avec lequel nous sommes en accord. Je ne donnerais pas un chèque en blanc à Bernard Landry ni à son successeur, je ne voudrais pas d'une souveraineté pour une souveraineté.

Q: Dans le dictionnaire des canadianismes, on y retrouve le mot béesse. De savoir ça, est-ce que ça vous fait sourire, est-ce que ça vous choque?

Jean-Yves Desgagnés: Ça me choque. C'est tellement méprisant, c'est le mot que j'haïs le plus parce que moi, quand j'entends ce mot, j'entends Gilles Proulx - car ça fait des années que Gilles Proulx crache son venin contre les personnes à l'aide sociale. Alors ça me désole, car je trouve que c'est comme cautionner les préjugés à l'égard ces citoyens et des citoyennes les plus pauvres. Je pense pas que ça fasse avancer l'humanité.

Q: La loi 112, cette loi pour lutter contre la pauvreté, vous êtes l'une des personnes qui ont travaillé d'arrache-pieds pour faire instaurer cette loi. Or, elle est maintenant en vigueur et ça n'a absolument rien changé. Que pouvez-vous dire aux gens pour les emmener à croire, hors de tout doute, que cette loi n'est pas inutile et qu'elle nous permettra réellement à faire reculer la pauvreté au Québec?

Jean-Yves Desgagnés: Première des choses, la loi qui a été adoptée, ce n'est pas la loi qui a été proposée par le Collectif [pour un Québec sans pauvreté], c'était une pâle copie de l'originale. Malgré tout, cette loi-là, c'est comme une police d'assurance. C'est une loi sur laquelle on peut s'appuyer, si un gouvernement, quel qu'il soit, là, allait dans le sens contraire de cette loi-là. Présentement, je ne dirais pas qu'elle n'a pas eu d'effet. Elle a eue des effets pour les familles. Car même dans le dernier budget du Québec, cette loi-là a quand même réussi à arracher des améliorations pour les familles les plus pauvresÝ; ce n'est quand même pas à dédaigner, c'est pas le klondike là, mais ça emmène quand même des améliorations. Mais avec le projet de loi 57, avec le projet de règlement, je pense que c'est évident qu'on assiste à une opération de détournement de cette loi-làÝ; je pense que le Parti Libéral révèle maintenant son vrai visage.

Car quand elle a été votée unanimement, moi je n'étais pas naïfÝ; quand j'ai vu que tous les députés votaient en sa faveur, c'était clair pour moi que tous les députés se sont fait du capital politique avec la pauvreté. Sauf que là, elle a quand même été votée cette loi-là. Et maintenant, c'est notre responsabilité à nous de nous en servir. Le temps nous dira si cette loi vaut quelque chose. Il reste encore quelques mois devant nous pour tester le poids de cette loi-là.

Pour moi, une loi c'est pas n'importe quoi; les gouvernements règnent par les lois, alors donc, si cette loi-là ne veut rien dire, on aura alors des conclusions à tirer sur nos institutions démocratiquesÝ; on aura des grosses questions à se poser.

Q: Que pensez-vous de l'émission Les Bougons?

Jean-Yves Desgagnés: Les Bougons! Quelle ode à la bêtise humaine, à l'individualisme, au cynisme, au néo-libéralisme... Pour moi, c'est un peu le triomphe de toutes ces choses-là. Et je ne trouve pas que c'est avec une émission comme ça qu'on va élever le niveau de conscience de la population québécoise.

Q: Mais c'est avec des émissions du genre qu'on fait des cotes d'écoute...

Jean-Yves Desgagnés: Effectivement, c'est avec des émissions comme çaÝ; mais en même temps, je trouve ça dommage que nos créateurs en soient rendus là, qu'une femme comme Fabienne Larouche, qui se dit à gauche, sociale-démocrate, et même l'autre, là, François AvardÝ; non moi je pense que c'est pénible, c'est désolant. Pour moi c'est évident que ce n'est pas le portrait d'une famille à l'aide sociale, mais c'est le message... Je peux bien croire qu'on a besoin de rire au Québec, mais bon... Je pense que de mettre en vedette des fraudeurs, des crosseurs... Je ne vois pas là-dedans de grandes valeurs de solidarité.

J'avais bien aimé, il y a quelques années, l'émission Chez Freddy, une émission qui traitait de la pauvreté, ça se passait dans un quartier populaire, mais ça parlait de la résistance, de la solidarité, de la dignité, de gens pauvres qui s'organisent, qui luttent, qui résistent.

Q: Même si vous n'êtes plus coordonnateur au Front Commun des Personnes Assistées Sociales du Québec, je suis certain que vous avez encore les statistiques bien fraîches en mémoireÝ; combien y a-t-il de gens sur l'aide sociale, présentement au QuébecÝ; et quel pourcentage de ces gens-là sont déclarés aptes ou inaptes au travail?

Jean-Yves Desgagnés: il y a présentement aux alentour de 543 000 femmes, hommes et enfants. Si on y va plus en nombre de chèques émis, c'est plutôt autour du chiffre de 343 000 chèques émis, chaque mois. On peut donc parler d'environ 343 000 ménages.

Pour ta question sur les aptes et les inaptes, sur ce nombre, 3 ménages sur 10 sont des ménages à qui on reconnaît qu'ils sont inaptes. Je fais des nuances parce qu'il y en a qui ne le sont pas [aptes] mais pour qui le système ne le reconnaît pas.

Q: Vous avez passé 8 années comme coordonnateur du Front Commun des Personnes Assistées Sociales du Québec, j'imagine que des Ministres, vous en avez connu beaucoup; j'aimerais que vous donniez une cote à celui qui cumule présentement cette fonctionÝ: monsieur Béchard, une cote de 1 à 5Ý- vous pouvez pas dire zéro - et comment le situez-vous par rapport aux autres?

Jean-Yves Desgagnés: Béchard, on va le coter 2. Parce qu'il y en a eu des pires. Il y a eu Bourbeau et ParadisÝ; eux autres c'était des 1, c'était des tyrans, des dégueulasses.

Q: "des tyrans, des dégueulasses", j'espère que vous n'allez pas censurer ça, là!

Jean-Yves Desgagnés: Non non, absolument pas! Et puis Louise Harel, André Boisclair, Blackburn, c'était des 2 aussi.

Q: Combien ça coûte l'aide socialeÝ? Je ne veux pas savoir le prix de toute la machine, des fonctionnaires qui prennent les décisions discrétionnaires, mais le prix des chèques émis, annuellement, en terme de pourcentage de notre budget d'État?

Jean-Yves Desgagnés: C'est entre 4 et 5 pourcent du budget de l'État.

Q: C'est le Ministère de l'Emploi et de la Solidarité Sociale qui s'occupe de ça...

Jean-Yves Desgagnés: [rires] Et de la Famille! Et de la Famille! [rires]

Q: Oui, et de la Famille, vous avez raison; selon-vous, parce qu'il y a le mot Solidarité dans ce Ministère, j'aimerais connaître votre perception à savoir: est-ce que c'est par solidarité qu'on donne un chèque d'aide sociale aux gens ou est-ce que ça ne serait pas davantage pour acheter la paix sociale, au Québec?

Jean-Yves Desgagnés: Dans le fond, c'est absolument abusif d'utiliser le mot solidarité, puisque le système d'aide sociale, ce n'est pas du tout un système qui encourage la solidarité sociale.

Quand le gouvernement coupe des gens qui s'entraident, quand le gouvernement vole la pension alimentaire - qui est pourtant versée au bénéfice d'un enfant - pour moi ça ce n'est pas de la solidarité sociale.

Un système d'aide sociale devrait encourager l'entraide, mais c'est tout le contraire. Et non seulement on pénalise les gens qui s'entraident, mais on pénalise aussi les gens qui sont débrouillards. Car les gens qui ont le plus de difficulté avec le système d'aide sociale ce sont les gens qui vont travailler et qui déclarent des revenus de travail. L'État leur permet des gains totalisant 200,00$ par mois; or on les soupçonne presque systématiquement de ne pas tout déclarer, on les écoeure, on leur envoie des petits papiers, on les menace, c'est vraiment un système de pourriture sociale, d'humiliation sociale, de contrôle social, et ça devrait être aboli par un revenu de citoyenneté. Je pense que c'est là qu'on en est rendu.

Avant, le travail c'était une façon de partager la richesse, mais maintenant, on est plus capable de produire autant d'emplois qu'avant. Mais les gens qui ne travaillent pas ont le droit de vivre quand même aussi. Alors moi je pense qu'il faudrait en arriver à un seul programme, qui ferait que dans ta vie, peu importe ce qui t'arrive, on te garantit un revenu, et que ce revenu-là soit en mesure de couvrir les besoins essentiels. Mais pour le moment, le meilleur régime d'aide sociale pour les néo-libéraux, c'est le système qui amène les personnes à se blâmer de leur situation...

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Entrevue effectuée à Sherbrooke le 13 octobre 2004.

Publié par Sébastien Aubé le 19 octobre 2004 à 05:31 PM TrackBack Commentaires (1)