Un texte de Sébastien Faure, sur les paresseux

QUE LA RÉVOLUTION RÉGALE AUSSI LES FAINÉANTS!

Par Sébastien Faure, 1921

Me voici au point culminant de mon exposé. La révolution sociale est faite. Du moins, nous le supposons. Le vieux monde d'iniquités, de misère de servitude, d'ignorance et de haine a succombé sous le poids de ses erreurs, de ses fautes et de ses crimes. Un vent de révolte a soufflé furieusement et, puissant, irrésistible, il a balayé la corruption sociale.

Les perversités engendrées par des siècles de servitude n'ont pas totalement disparu. Depuis si longtemps elles ont jeté dans l'âme humaine des racines si profondes qu'un bouleversement de courte durée n'a pas suffi à les balayer toutes. Cependant l'air est assaini, et les deux foyers de putréfaction ñ l'État, le Capital ñ ayant été atteints, peu à peu la plénitude se fait. Elle est en bonne voie. Ce n'est qu'une question de temps.

Sol, sous-sol, instruments de travail, moyens de production, de transport et d'échange, le capital dans toutes ses manifestations, la richesse sous toutes ses formes ont enfin fait retour à ceux qui ayant tout créé auraient dû de tout temps tout posséder. L'État, l'armée, la magistrature, la bureaucratie, l'administration bourgeoise, plus rien ne reste de ces institutions qui, depuis des siècles, ont meurtri et accablé l'humanité.

La vieille formule : ´Tout appartient à quelques unsª a fait place à la formule des temps nouveaux : ´Tout appartient à tousª. Et la devise autoritaire des siècles passés : ´Quelques uns commandent, tous obéissent´, a été remplacée par cette formule nouvelle : ´Personne ne commande, personne n'obéit et tous s'inclinent devant l'autorité personnelle de la raisonª. Tous participent et communient dans le souci ardent du bien public. (...)

Supposons maintenant tous les valides, tous ceux qui ne sons pas dispensés par l'âge, leur faiblesse, leurs infirmités ou par leur état de santé, de participer à la production, supposons-les appelés à un travail utile. Alors, ce travail sera de très courte durée et il sera par le fait même, agréable.(...)

À ceux qui nous disent :´Si le travail n'est pas imposé, personne ne travailleraª, nous répondrons d'abord par ce besoin d'activité dont j'ai parlé au début de cette conférence. Rappelez-vous que l'homme a besoin d'activité, que la dépense normale et régulière des activités que la nature a mises en lui est une dépense instinctive naturelle et que l'humain le fait spontanément. Rappelez-vous aussi qu'il est doué de sociabilité et que la sociabilité consiste pour lui, non seulement à vivre avec ses semblables, mais aussi à mériter leur estime, à se sentir entouré de leur affection. Et voilà pourquoi il me semble que, dans la société future, le nombre des paresseux sera tellement infime qu'on pourrait négliger cette objection. Cependant, elle est si fréquente et elle paraît avoir une telle influence sur la façon dont chacun envisage la société, que je vais m'y arrêter quelques instants seulement.

Prenons des chiffres. Supposons qu'il se trouve un paresseux sur quatre travailleurs. Voici donc quatre personnes, mettons quatre hommes, qui par leur âge, leur état de santé, sont parfaitement valides et appelés à prendre part à la production générale. Sur ces quatre, il y en a trois qui consentent à travailler, le quatrième ne veut rien faire, il se refuse systématiquement à toute besogne; ne lui proposez ni un travail ni un autre, il n'en veut aucun : il a mis dans sa tête de ne rien faire, il ne fera rien et il est impossible de le faire sortir de son inactivité.

Que vont faire les trois autres?

Ils auront à choisir entre deux solutions. Je vous mets au défi d'en trouver une troisième.

Première solution : puisque tu ne travailles pas, tu ne mangeras pas, puisque tu ne veux pas collaborer à la production, tu ne profiteras pas de cette production, puisque tu ne participes pas à l'effort, tu ne participeras pas au bien-être. Nous n'admettons pas de paresseux, nous ne voulons pas entretenir de paresseux, travaille ou meurs! Nous t'obligerons bien, du reste, à travailler si tu ne t'y décides pas : nous prendrons contre toi de telles mesure qu'il faudra bien que tu prennes le parti de produire comme les autres. Voilà la première solution.

La deuxième consiste, tout simplement, à faire ce que j'appelle la ´part du feuª et, en l'espèce, la ´part du fainéantª.

Comparons ces deux solutions l'une à l'autre et nous verrons celle qui, logiquement, doit être choisie par nous.

Première solution. Les producteurs restent trois sur quatre; il y en a un, c'est bien entendu, qui ne veut rien faire. On veut l'obliger à travailler, et, pour cela, il faudra employer la violence, la force. Vous dites : ´S'il ne travaille pas, il ne consommera pasª, mais alors, il faudra l'empêcher de prendre sa part; de là, la nécessité, d'un côté, de veiller à ce qu'il ne vole pas, et d'autre part, à ce qu'il ne consomme pas au détriment de la communauté. Il ne suffit pas de dire : ´Tu ne mangeras pasª, il faut aussi prendre contre lui des précautions; il faut que quelqu'un l'empêche de consommer. Alors, les trois autres, qui restent au travail, se disent :´L'un de nous doit se dévouer. C'est embêtant, mais ce gaillard-là ne veut rien faire. Dis donc, Untel, tu vas te charger de lui, veille à ce qu'il ne consomme rien, puisqu'on ne peut l'obliger à travaillerª. Donc, des trois travailleurs qui restent, en voilà un dont la mission spéciale sera de surveiller le paresseux afin de l'empêcher de consommer indûment et, si c'est possible, de l'obliger à travailler. Il ne restera plus, par conséquent, pour la production effective, que deux hommes sur quatre.

Si nous supposons, par exemple, que la production à obtenir des quatre hommes soit représentée par le chiffre 16. Si tous les quatre travaillent, la production de chacun est de 4 (4 fois 4 font 16!). S'ils ne sont plus que deux, cette production de chacun doit être représentée par 8 pour atteindre le chiffre 16, puisque 2 fois 8 font 16. Il faudra donc, dans ce dernier cas, que chaque travailleur produise deux fois plus. Tandis que, si nous nous étions contentés de faire la part du feu (je conviens que c'est bien désagréable de nourrir un fainéant, mais en somme, il vaut mieux rester trois à travailler que de ne rester que deux), voici ce qui se serait passé : à quatre, chacun devra produire 4, à trois, chacun devra produire 5 1/3, et à deux chacun devra produire 8, toujours pour arriver au chiffre 16 que nous avons adopté. En d'autres termes : 8 heures de travail si nous ne sommes que deux, 5 heures 20 minutes si nous sommes trois. Le calcul serait donc mauvais que de vouloir empêcher le paresseux de consommer ou l'obliger à travailler. Sans compter que ce serait le rétablissement des tribunaux, de la police, des gendarmes, des prisons, sans compter également que, si vous enfermez ce paresseux, si vous le condamnez à la prison, vous serez encore obligés de le nourrir, car nous ne pouvons être plus barbares que la société bourgeoise et nous ne condamnerions pas à la faim ceux que nous aurions jugé à propos d'enfermer...Croyez-moi, entre deux maux, il faut choisir le moindre.

***

Sébastien Faure (1858-1942)

Libertaire pacifiste et grand orateur, la bibliographie de ce pédagogue est abondante et les titres de journaux ou périodiques qu'il fonda ou auxquels il a collaboré sont nombreux. Il attira ainsi l'attention de la police et fut plusieurs fois arrêté, condamné et emprisonné pour ses propos subversifs. En 1904 il fonda la fameuse école La Ruche. Sa pédagogie prenait en compte l'autonomie de l'enfant, l'épanouissement individuel, l'absence de classement, la coéducation, l'éducation permanente et l'éducation sexuelle. Son éducation se voulait rationnelle, anti-dogmatique, anti-autoritariste, athée et polytechnique. Avant-gardistes, les nombreuses innovations de ce genre d'école - il y en a eu d'autres, à l'époque - sont aujourd'hui devenues pour la plupart courantes - mixité, refus de l'usage de la force physique. École très populaire, l'administration de celle-ci reposait sur un modèle d'autogestion mais la guerre de 1914-1918 désorganisa la vie paisible de La Ruche et Sébastien Faure dut se résoudre à fermer l'institution à la fin de février 1917.

Publié par Tartagnan le 16 octobre 2004 à 02:13 PM TrackBack Commentaires (6)