Ça existe encore ça?

Guilherme d'Amérique nous fait parvenir une traduction qu'il a effectué d'un texte de Jo“o Aurelio da Silva, un texte portant sur l'Espéranto, cette belle tentative de langue internationale. Il nous fait plaisir de le partager avec vous ici, en vous invitant à nous envoyer vos textes pour publication à l'adresse: webmestre@latribuduverbe.com. Guilherme écrit en avant-propos:

Dans le fin fond de la zone la plus pauvre du Brésil, dans une région qu'on appelle le Cariri, j'ai eu le bonheur de connaître un certain Aurelio. Il est de ce type de personne que l'on rencontre en voyage et avec qui l'on s'entend si bien que l'on réalise à nouveau qu'il est courant de trouver à l'autre bout du monde des gens avec qui on est davantage "compatible" qu'avec nos propres voisins de Montréal-Nord. J'ai appris bien des choses avec ce Aurelio de ce village d'à peine six mille âmes où j'ai vécu l'inoubliable expérience d'une élection municipale.

Mon ami brésilien m'a aussi introduit à l'Espéranto, cette langue construite qui voulait s'établir en langue internationale au début du siècle dernier et qui visait à protéger la diversité culturelle. Aurelio a fini de me convaincre de l'intérêt de ce vieux projet qui se renouvelle sans cesse en m'expliquant que l'Espéranto est si facile qu'il peut s'apprendre en six mois (mais qu'il permet néanmoins les discussions de n'importe quel niveau). Je lui avais promis de traduire l'un de ses textes en français.

Ça existe encore ça?

Les idées sont l'expression de ce qui existe de plus intime chez l'être humain. En vérité, l'homme est purement idées et la vie pourrait se définir comme l'agir pour réaliser nos idées. Hommes et idées, une relation qui ne peut être séparée. Des vies ont été perdues pour donner à l'Humanité quelque chose de plus évolué, des choses qui pourraient changer nos vies. Les grands inventeurs de l'Humanité ont réellement souffert pour que les gens s'aperçoivent d'erreurs grossières. Mais peut-être devrions-nous éviter d'utiliser le mot grossier parce que ces erreurs qui aujourd'hui paraissent évidentes, au XIXe siècle, ne l'étaient pas.

Les jeunes ont une plus grande propension pour le nouveau et il est dommage que durant cette phase ils n'aient souvent pas la maturité nécessaire pour percevoir tout le possible. Le jeune Zamenhof, qui tôt a senti la nécessité d'unir des personnes d'opinions différentes sur le monde était hautement inspiré dans la recherche de la concrétisation de ses idéaux (comme le racontent bien ses biographes, par exemple Walter Francini et l'Argentin Luna). Il est curieux que nous observions en lui, comme chez d'autres Prophètes, une certaine candeur dans l'espérance qu'il avait de voir accepté ici sur la Terre l'úuvre de sa vie, l'Espéranto.

C'est vers la fin du XIXe siècle qu'eût lieu la naissance de l'Espéranto et de l'Espérantisme. Il s'agissait d'une époque très agitée où l'expression des droits humains n'existait pratiquement pas. J'écris pratiquement parce que dans la tête de jeunes comme Zamenhof, on en voyait déjà les germes tels que nous le montrent ses écrits qui démontrent son dévouement, son action désintéressée et la valeur qu'il accordait à la pleine liberté humaine. Tôt, il nous a montré l'importance et la force de l'idéal lorsqu'il est bien déployé, et principalement lorsque le sentiment d'appartenance à l'Humanité et la raison s'entrelacent.

C'est dans cette même époque que sont nés de grands idéaux qui ont mobilisés et qui continuent toujours de mobiliser des foules et qui ont marqués et continuent de marquer la vie de tant de gens. Des hommes comme Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Léon Tolstoï, qui ont marqué la vie de l'Humanité, ont planté des semences qui ont porté fruits dans plusieurs pays. Aujourd'hui, nous pouvons demander à n'importe quel étudiant du secondaire en regard à ces hommes et ils sauront au moins quelque chose des Lumières, du communisme, de l'idéal liberté, égalité et fraternité, etc. Mais si nous les interrogeons sur un certain oculiste juif de Varsovie nommé Ludwig Lazare Zamenhof, j'ai la certitude que pas plus d'1% à 3% - pour être bien optimiste ñ pourrait nous en dire quelque chose.

Pourquoi? Je le demande. Le mouvement socialiste, le Manifeste du Parti communiste, les idées libérales des penseurs anglais ou celles de Sigmund Freud ont trouvé écho dans la tête de nos contemporains et même si on ne les prêche pas, ils ont tout de même quelque chose qui mérite au moins d'être étudié et réfléchi. Alors pourquoi les idées de L. L. Zamenhof n'ont pas eu cette même résonance? Aurait-il mis sa jeunesse et ses possibilités de réalisations professionnelles par terre pour passer sa vie à créer quelque chose sans importance?

Ce qui me pousse à écrire sur ce sujet est une phrase d'un grand ami séminariste et psychologue :

-Ça existe encore ça ?!?!... J'avais compris que lui, un homme cultivé sensible aux nobles idéaux, ne m'a pas répondu ainsi pour mal faire. Le premier mot ñ Ça ñ je sais qu'il ne le disait pas pour mépriser l'idéal espérantiste. Il est difficile de traduire ce qui s'est passé dans la tête de mon ami, mais, comme j'ai déjà entendu tant de fois, ce n'est pas les mots mais les expressions chargées de préjugés sur le sujet qui attirent mon attention. Je me suis contenu et je lui ai amené du matériel pour que plus tard, qui sait, nous puissions en discuter davantage.

Un jour, j'ai lu un travail écrit par le psychologue français Claude Piron. Dans cet ouvrage, en se basant sur des articles et des livres traitant de l'Espérantisme, il montre les profondes idées préconçues qui existent face à l'Espéranto. Le pire, c'est que les arguments défavorable à l'Espéranto n'étaient pas ceux de personnes incultes mais d'écrivains, de journalistes et même de linguistes qui émettaient leur opinion sur ce qu'ils connaissaient peu ou pas. Piron montre, à la lumière de la psychologie, le pourquoi de ces argumentations.

Une autre chose que j'ai cru observer, c'est la tendance qu'on les gens de prendre l'Espérantisme comme un autre mouvement dit de libération. Des gens ont en effet investis leur vie ñ traduites en sang, en sueur et en larmes ñ et continuent de le faire avec l'objectif de tirer l'Humanité du retard dans laquelle elle se trouve. Mais qu'est-ce qui ne les empêchent à penser aux avantages de l'introduction d'une langue internationale pour tous les peuples de la Terre? Qu'est-ce qui les empêche de voir l'avance que donnerait à l'Humanité l'introduction de l'Espéranto comme langue internationale qui servirait à mettre sur un pied d'égalité linguistique (et de là atteindre d'autre type d'égalité) les États-Unis, le Brésil, la Zambie, l'Angleterre, le Pakistan, la Hollande, Tonga, etc?

Les défenseurs du socialisme pensent ou pensaient normalement que les libéraux anglais étaient des oppresseurs de la classe prolétarienne du XIXe siècle et ont vu dans les idées de Karl Marx et Friedrich Engels la suprême rédemption des opprimés. D'autres étudient les idées de Freud et sa contribution marquante aux recherches sur nos émotions, nos sentiments, etc. Normalement nous disons que ces penseurs, ces idées, ont apportés une grande avancée à l'Humanité. Pourquoi l'Espéranto n'a-t-il rien apporté de tel? Ils ont réellement marqués l'histoire de l'Humanité et pourtant les idées de Zamenhof pourraient être équivalentes en importance à n'importe lequel de ces hommes. Nous n'avons qu'à penser un peu à tous ces gens qui souffrent ou meurent dans des guerres motivées par des incompréhensions les plus diverses et incluant, linguistiques.

Il y a plusieurs manière pour un peuple d'en dominer un autre. L'histoire nous offre des exemples. Il y a la domination intellectuelle des nombres et des chiffres (systèmes économiques) ou de la domination par la bouche des canons (militaire). Et il y celle plus subtile du langage tel que l'anglais, le français, le portugais ou l'espagnol (linguistique). Nous devons donc nous apercevoir que la langue est un pouvoir. Il est inscrit dans l'histoire que les Romains ont dominé la Grèce militairement mais que les Grecs qui possédaient une culture des plus riches, les ont dominés culturellement. La pire des dominations est la culturelle parce qu'elle est silencieuse; c'est celle dont on ne se rend pas compte. Et lorsque qu'au lieu de dire que l'on va au Centro de compras, on dit qu'on va au Shopping center, au lieu de dire que tem experiêcia, on dit qu'il a du know-how et qu'un lieu d'écrire leiser on écrit lazer, et même si l'on trouve que cela paraît mieux, l'on ne s'aperçoit pas qu'il existe derrière tout ça un intérêt économique qui déplace des milliard de dollars annuellement, donc un intérêt à ce que l'on continue de penser ainsi. Je dirai qu'il est impossible qu'un pays exerce une influence sur un autre sans qu'il fasse de sa langue une langue importante chez ceux qu'il veut soumettre. C'est ce que nous apprend l'histoire.

Lorsque j'écris cela, on pourrait imaginer que je suis contre l'étude des langues. Bien au contraire, je crois que nous devons connaître et parler le plus grand nombre de langues possibles, cela me paraît important. Mais, lorsque quelqu'un commence à nous mettre de la pression, à nous faire avaler de force sa langue, à ce moment, il ne s'agit plus d'une option mais d'une imposition.

Normalement, le motif le plus invoqué est celui de la mondialisation de l'économie, une recherche de qualifications professionnelles pour ne pas être avalé par le marché du travail. Il y a quelques années, nous entendions constamment que Fisk, Fisk, l'anglais c'est Fisk , alors que maintenant l'espagnol est entré plus amplement dans notre milieu en raison de certains intérêts politiques reliés au Mercosul. Je ne vais pas approfondir davantage ce sujet dans ce texte. Je me contenterai de poser quelques questions qui cherchent à faire réfléchir. Pourquoi est-ce, il y a peu de temps, seul l'anglais était une langue importante dans notre pays et qu'aujourd'hui l'espagnol a gagné en importance? Si certains disaient que l'anglais est une langue internationale, pourquoi est-ce que l'ONU possède six langues officielles et que la tendance est d'augmenter ce nombre? La mère des sciences, l'histoire, nous montre que jamais une langue naturelle ne sera internationale, c'est-à-dire, acceptée par tous les peuples, ce qui accorderait un pouvoir unique à ceux qui ont su la faire accepter. Leur culture serait étudiée et imitée dans le monde entier et l'histoire contient des exemples qui prouve cela.

L'Espéranto me paraît une solution viable. Si un jour les gouvernements ou les gens ñ indépendamment de l'opinion de ses administrateurs ñ s'aperçoivent de cela, l'histoire pourrait devenir différente. Aujourd'hui même nous pouvons profiter de ce système linguistique intelligent qui est plus qu'une langue : c'est un pont qui favorise la fraternité. La diversité des cultures que défend l'Espéranto est impressionnante. Lorsque vous apprenez l'espagnol, vous apprenez sur les pays qui parlent cette langue (sa culture, ses coutumes, sur ses parcs, ses musées, ses fêtes, ses marchés publics, etc); lorsque vous apprenez l'anglais, idem. Mais lorsque vous apprenez l'Espéranto, c'est différent. Cette fois, vous apprenez sur le monde entier et sa vaste culture. Vous ne privilégiez aucun pays en particulier, mais bien tous à la fois. C'est pour cette raison que l'Espéranto, riche des connaissances de ceux qui le parle, existera toujours et que cette langue n'est pas pour le futur mais bien pour aujourd'hui, pour maintenant.

Jo“o Aurelio da Silva

Camala™, ParaÌba (Brasil)

Traduit par Guilherme d'Amérique

Publié par La Tribu du Verbe le 21 décembre 2004 à 11:24 AM TrackBack Commentaires (12)