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Libre opinion: Est-ce un crime d'être arabe et musulman après le 11 septembre 2001?
Marie-Eve Lamy Coalition Justice pour Adil Charkaoui
Edition du mercredi 24 novembre 2004 (Le Devoir)
Adil Charkaoui, père de deux enfants et étudiant en littérature française, est détenu depuis près de 18 mois dans une prison de Montréal. Il n'a jamais été reconnu coupable, ni même accusé d'aucun crime. En vertu d'un ´certificat de sécuritéª, le gouvernement a le pouvoir d'emprisonner des réfugiés et des résidants permanents sans accusation, sur la base de preuves secrètes. Privé de sa liberté ainsi que de son droit à la présomption d'innocence et à un procès juste et équitable, M. Charkaoui, tout comme quatre autres hommes musulmans détenus en vertu d'un certificat de sécurité, fait face à l'expulsion même s'il existe de sérieux risques de torture.
Dans sa toute première lettre au public, écrite depuis la prison, M. Charkaoui s'inspire de la célèbre lettre d'?mile Zola, J'accuse, écrite en 1898 en rapport avec l'affaire Dreyfus. Dans une France où régnait un climat profondément antisémite, Dreyfus, d'origine juive, avait servi de bouc émissaire pour satisfaire certains intérêts politiques. Dreyfus avait subi un procès devant une cour martiale secrète. Faisant le parallèle avec son propre cas, M. Charkaoui s'inspire de deux incidents récents : ses codétenus qui lui ont demandé s'il était relié à Zarqaoui, de la résistance irakienne à Fallouja, et une remarque du juge lors d'une récente audience, comme quoi un simple plaidoyer d'innocence de la part de Charkaoui serait suffisant pour le voir enfin libéré.
Voici cette lettre.
J'accuse
Tout de go, une précision : mon nom est Charkaoui et non pas Zarqaoui. Les sons ch et z sont certes des constrictives palatales; cependant, la première est sourde tandis que la seconde est sonore. Cette mise en garde s'adresse à toutes les personnes souffrant de paranoïa, pour ne pas dire d'incompétence tout court, et ce, ici comme à l'étranger.
Lui, selon des rumeurs, dirige la résistance irakienne à Fallouja et est le cerveau d'une pléthore d'attentats à travers le monde. Moi, je n'ai jusqu'à maintenant dirigé qu'une pizzéria ´2 pour 1ª, et les seuls attentats dans lesquels j'ai trempé par le passé sont des ´attentatsª à la pudeur de quelques midinettes à la morale rigoriste !
Lui, selon l'imagination débridée des médias de l'embedment, est l'instigateur de boums à répétition. Moi, le seul boum auquel je veux contribuer, c'est le boum démographique ! (Ma femme et moi souhaitons ardemment au moins doubler le nombre d'enfants que nous avons déjà.)
Lui, toujours selon l'oncle Sam, passe ses journées à mélanger poudre et dynamite. Moi, je fais plus dans le mélange des genres, littéraires bien entendu !
Recherche justice désespérément
A la proposition de l'honorable juge S. Noël (plaidoyer de non-culpabilité en échange de la liberté inconditionnelle), je réponds par ce qui suit : depuis 17 mois, je crie sur toutes les tribunes à qui veut l'entendre que je suis innocent de toutes les accusations du SCRS, que je n'ai jamais été et que je ne suis pas membre d'al-Qaïda et que je rejette toute forme de terrorisme -- y compris celui des Etats.
Et pour la énième fois, je défie le SCRS de fournir des preuves corroborant ses allégations dans le cadre d'un procès juste et équitable selon les règles du droit international.
Je ne demande ni la liberté ni la protection mais à être jugé selon les mêmes règles de droit qui s'appliquent aux pires des pédophiles ou tueurs en série.
Je réclame :
- la présomption d'innocence;
- le droit constitutionnel de voir lesdites preuves secrètes à mon encontre;
- le droit constitutionnel de contre-interroger les prétendus délateurs;
- le droit d'appel.
Je dénonce :
- les procès secrets;
- le profilage racial;
- l'ex-parte et le huis clos;
- la tentation de l'arbitraire;
- l'instrumentalisation de la peur;
- l'imbrication du politique et du juridique.
Enfin, j'accuse le SCRS de cibler les communautés arabe et musulmane (harcèlement, intimidation... ) après le 11 septembre 2001, de sous-traiter la torture dans des pays tels la Syrie ou la Jordanie (comme la ´torture par procurationª dans l'affaire Maher Arar).
J'accuse les ex-ministres Denis Coderre et Wayne Easter d'avoir signé contre moi un certificat de sécurité me privant de tous mes droits civils sans que les allégations du SCRS soient prouvées par un tribunal indépendant.
J'accuse le ministère des Affaires étrangères d'avoir obtenu en faveur du SCRS des garanties diplomatiques afin de faciliter ma déportation vers ce que le ministère de la Citoyenneté et de l'Immigration Canada, Amnistie internationale et Human Rights Watch ont qualifié de risque majeur à la vie, torture et traitement cruel et inhumain.
J'accuse l'agence des services frontaliers, qui relève du nouveau ministère de la Sécurité publique, de cautionner la déportation vers des pays pratiquant la torture et appliquant la peine de mort.
Adil Charkaoui
Pétition d'appui pour Adil Charkaoui
Publié par Tartagnan le 10 décembre 2004 à 01:32 PM
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