Abolir l'enseignement moral pour mieux enseigner l'éthique

L'éthique est une discipline philosophique qui étudie et valide les principes à l'oeuvre lorsque nous formulons des jugements moraux. L'éthique, tout comme les sciences naturelles, a dû conquérir son indépendance en regard de la religion. Désormais, l'éthique est autosuffisante et capable de proposer des principes universels opérationnels, comme par exemple les droits de l'homme, qui sont à la base de nos institutions démocratiques. Les efforts rationnels de penseurs tels Aristote, Rousseau, Kant, Tocqueville ou Thoreau, entre autres, ont contribué à établir un corpus de connaissances qui peuvent et doivent s'enseigner dans nos écoles afin que les jeunes soient instruits de leurs droits et devoirs de citoyen. Et c'est pour cette raison que l'Unesco, qui encourage la production de matériel pédagogique adapté à l'enseignement de la philosophie aux enfants, a fait de l'enseignement de la philosophie une priorité pour tous les niveaux de scolarité (le texte de la Déclaration de Paris pour la Philosophie est disponible sur les sites  www.lanapac.org ou  www.unesco.chairephilo.uqam.ca).

Or, aucun programme d'enseignement moral produit par le Ministère de l'éducation du Québec  ne comporte de contenu significatif et pertinent en  philosophie éthique.

L'ignorance

Selon le Programme de formation de l'école québécoise, les élèves inscrits en enseignement moral (secondaire premier cycle) sont invités à « développer ce qu'il est convenu d'appeler la compétence éthique, qui favorise l'émergence des aptitudes à la recherche et au dialogue, à la critique et à la créativité, à l'autonomie et à l'engagement propres à soutenir ce processus de questionnement. Ces aptitude ne s'enseignent pas; elles se développent par la réflexion sur l'action et par le dialogue réflexif »( p.495). « Le dialogue lui permet de construire ses propres repères, mais également de participer à l'élaboration de repères collectifs qui pourront être réinvestis dans d'autres contextes. » ( p. 506) «  Or, dans la société actuelle, le pluralisme et la mouvance des valeurs provoquent une incessante remise en question des certitudes acquises » ( p. 495).

Ces citations témoignent du relativisme absolu inculqué aux jeunes; nulle trace de contenu philosophique significatif pouvant constituer un socle solide sur lequel pourrait s'appuyer la réflexion; on laisse croire que toute morale est relative à l'individu ou au groupe auquel il appartient.

À l'issue de cette formation morale déficiente l'élève aura en quelque sorte appris qu'il peut éventuellement se présenter devant un juge ou intervenir au conseil municipal en plaidant sa cause à peu près comme suit: « J'ai le droit de faire cela parce que c'est ce que je pense. et puis mon groupe est d'accord avec moi. » Est-ce que ce type d'argument est recevable? Certes non car cela est bien en deça des aptitudes argumentatives nécessaires à une participation citoyenne conséquente. Le programme d'enseignement moral et religieux catholique présente un contenu de cours plus élaboré. Chaque thématique abordée doit être illustrée par de nombreuses références aux textes religieux. Par exemple « les relations avec les autres » ou « le rapport à la consommation » seront illustrés par des récits tirés de l'ancien et du nouveau testament, des récits de vie de catholiques d'hier et d'aujourd'hui, quelques rites catholiques et quelques récits de la diversité religieuse.

Jamais, cependant, ne seront proposés, en guise d'illustrations, les contributions significatives et souvent mêmes décisives de certains philosophes. Ainsi, on propose l'exemple de « Martin Luther King, homme de foi et promoteur d'un changement de mentalité concernant les rapports entre les Blancs et les Noirs » Or, il est de notoriété publique que l'engagement politique de M.L. King fut d'abord et avant tout inspiré par Henry D.Thoreau, philosophe, théoricien de la désobéissance civile et de la
non-violence; conceptsqui ont été déterminants dans le succès de la lutte anti-ségrégationniste aux Etats-Unis. De même, le « rapport à la consommation » ne suscite aucune mention des stoïciens, philosophes de l'antiquité grecque, qui ont pourtant établis les bases philosophiques d'un mode de vie fondé sur la modération, notions qui furent par la suite intégrées aux doctrines chrétiennes et musulmanes.

À l'issue de cette formation morale déficiente, l'élève aura essentiellement appris à intervenir dans les débats publics de la manière suivante : « J'ai le droit de faire cela parce que c'est écrit dans la bible. » Est-ce que ce type d'argument est recevable? Absolument pas.

De toute évidence le jeune a encore été entraîné sur une fausse piste. Jamais nous n'accepterions qu'un juge soit nommé pour ses convictions religieuses ou que nos élus légifèrent en calquant les écrits religieux. Pourquoi voudrions-nous que nos enfants apprennent à justifier leurs décisions morales en fonction de principes auxquels nous n'accordons plus aucune validité dans le cadre de nos institutions démocratiques?

L'arrogance

Un enseignement moral religieux qui omet systématiquement de mentionner les contributions philosophiques aux débats éthiques ne peut qu'induire quantité d'idées fausses qui nourrissent l'arrogance des religieux en matière de morale.

L'illustration systématique des principes moraux par des exemples positifs tirés exclusivement de la religion inscrite au programme peut facilement inciter l'élève à penser que :

- « Seules les personnes qui partagent ma religion ont des principes moraux ».

- « Une personne d'une autre religion ne peut pas être aussi morale que mes condisciples »

(La place laissée aux « récits de la diversité » est tellement marginale qu'elle frise la condescendance.)

- « Une personne qui n'a pas de religion ne peut pas être morale. »

(L'absence systématique de références aux fondements philosophiques de l'éthique empêche de concevoir une moralité qui ne soit pas religieuse mais qui soit tout autant voire même plus respectueuse des droits humains.)

- « Tous les principes moraux trouvent leur origine dans ma religion. »

(On voit ici ressurgir le mépris envers tous ceux qui s'attardent dans des systèmes de croyance antérieurs à l'apparition de la « vraie foi » c'est-à-dire les « païens » et les non-convertis.)

- « Ma religion a toujours, par le passé,  respecté les principes moraux. »

(La sélection d'exemples passés, toujours positifs, équivaut à une réécriture de l'histoire; il semble en effet que jamais l'élève ne sera mis en contact avec les crimes graves qui ont été commis par le passé au nom de sa religion. Faire l'impasse sur ces données historique équivaut à de l'endoctrinement pur et simple.)

-« Ma religion respecte toujours actuellement les principes moraux. »

(La sélection d'exemples contemporains, positifs toujours, détourne le regard des atteintes aux droits et des cas de discrimination présentement commis au nom de sa religion, notamment en ce qui concerne les droits des femmes, des gais et des lesbiennes.)

Il y a un réel danger à inviter les autres religions à imiter un programme qui comporte de manière inhérente autant d'occasion d'endoctrinement.

Parce qu'ils perpétuent l'ignorance et l'arrogance, il faut abolir de toute urgence les programmes d'enseignement moral du premier cycle et renoncer à aller de l'avant avec le programme d'Éthique et culture religieuse du deuxième cycle, non encore publié, mais qui laisse présager un malheureux cumul des lacunes et perversions exposées ci-haut.

Le MEQ doit sans plus tarder concevoir de nouveaux programmes capables d'offrirà tous les élèves un même enseignement rigoureux de principes d'éthique philosophique qui soient en accord avec les institutions démocratiques auxquelles tous nos enfants auront à coeur de participer un jour.

Souhaitons enfin que, pour ce faire, le MEQ engage des personnes ayant une solide formation philosophique ce qui n'a, de toute évidence, jamais été le cas!

Marie-Michelle Poisson
Professeure de philosophie
Collège Ahuntsic, Montréal

Publié par Marie-Michelle Poisson le 28 janvier 2005 à 04:40 PM TrackBack Commentaires (0)