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Depuis quelques jours, tous les individus et les groupes sociaux vigilants et responsables ont dénoncé vivement sur toutes les tribunes la décision du Ministre de l’éducation Pierre Reid de financer à 100% les écoles de « culture religieuse » juive. Par delà cette protestation quasi unanime, il faut porter notre regard sur l’instance gouvernementale qui aurait dû, de par son mandat spécifique, prévenir le ministre des conséquences néfastes de cette décision et l’empêcher de commettre une telle erreur.
Le Secrétariat aux affaires religieuses ( SAR) a été créé il y a environ 5 ans par la loi no.118 pour remplacer les anciens Comités catholiques et protestants qui participaient d’office à tous les travaux du Conseil Supérieur de l’éducation et avaient droit de regard sur tous les programmes d’enseignement. Mme Christine Cadrin-Pelletier, théologienne de formation, ''sous-ministre associée de l'Éducation à la foi catholique au Québec'' , avant que la loi no.118 ne soit adoptée, en est aujourd’hui la secrétaire.
Le mandat de Mme Cadrin-Pelletier est le suivant :
1) Fournir les ressources et l'expertise nécessaires au Comité sur les affaires religieuses pour lui permettre d'exercer le mandat prévu dans la Loi sur l'instruction publique ( essentiellement rédiger les programmes d’enseignement religieux).
2) Établir les concertations et les collaborations nécessaires entre le Comité sur les affaires religieuses et toute instance appropriée, relativement aux questions touchant la religion en éducation.
3) Observer l'évolution socioreligieuse du Québec et alimenter la réflexion sur les enjeux liés à la religion en éducation.
4) Soutenir la prise de décision ministérielle en matière de religion en éducation.
5) Fournir l'information pertinente et à jour sur l'évolution du fait religieux en éducation, ici et ailleurs.
6) Veiller à la cohérence des actions ministérielles relatives à toute question touchant la religion en éducation.
Le poste de sous-ministre associé aux affaires religieuses est donc un poste clé dans l’affaire qui nous occupe. La décision de subventionner à 100% certaines écoles de « culture religieuse » juive est normalement le genre de décision qui doit être soumise pour évaluation au préalable à ce haut fonctionnaire expérimenté qu’est un sous-ministre surtout si on a prévu dans la structure-même du ministère, et cela est un immense privilège, un poste spécialement dédié « aux affaires religieuses ».
Dans l’ordre normal des choses, Mme Cadrin-Pelletier aurait dû être consultée par le ministre. Alors pourquoi aurait-elle approuvé une décision aussi lourde de conséquences? Comment une femme qui compte autant d’année d’expérience dans ce milieu, qui connaît les tenants et aboutissants de toutes les études qui ont été faites concernant la place de la religion dans les écoles au Québec aurait-elle pu encourager le ministre à aller de l’avant ? Incompétence ou complaisance?
Ces dernières années Mme Cadrin-Pelletier s’est fait l’apôtre de la stratégie qui consiste à maintenir les contenus religieux au sein de l'école publique en les travestissant en « enseignement culturel des religions ». L'astuce de cette pseudo réforme ayant été de faire disparaître la référence explicite à une confession particulière pour rencontrer les exigences de la loi de l’instruction publique et des chartes. Mais ce stratagème, n’ayant trompé personne, a mené le MEQ dans une impasse et c’est pourquoi les nouveaux programmes d’Éthique et culture religieuse du deuxième cycle du secondaire, obligatoires pour tous, tardent toujours à être publiés.
Par ailleurs, l’un des mandats de Mme Cadrin-Pelletier étant d’ « établir les concertations et les collaborations nécessaires entre le Comité sur les affaires religieuses et toute instance appropriée, relativement aux questions touchant la religion en éducation » on voit mal comment elle n’ait pas informé ou bien été interpellée par les « instances appropriées », comme par exemple l’Assemblée des Évêques, qui aurait pu s’inquiéter de l’inéquité crée envers les écoles privées catholiques et s’indigner qu’on accorde de fait aux communautés juives ce qu’on refuse par ailleurs aux communautés catholiques en refusant la création d’écoles confessionnelles séparées dans le réseau public ( ou financées entièrement par le public, ce qui revient au même, tout le monde l’aura compris.)
Il est aussi possible que Mme Cadrin-Pelletier n’ait pas été consultée par le ministre et alors cela équivaut à un désaveux ministériel envers son secrétariat (qui n’aurait d’ailleurs jamais dû exister…à mon avis). Mais en ce cas, ce sont les autorités religieuses catholiques et protestantes qui comptent toujours sur cette instance pour les représenter qui devraient s’insurger et réclamer des comptes au ministre de l’Éducation faute de quoi leur silence pourra être interprété comme un assentiment tacite à la politique du ministre. Mais alors pourquoi les autorités religieuses seraient-elles d’accord, contre tout bon sens, avec la décision de financer à 100% les écoles privées de « culture religieuse » juive?
En subventionnant certaines écoles privées confessionnelles, le MEQ crée un précédant qui permettra éventuellement de concrétiser LE scénario qui avait été proposé par les autorités confessionnelles catholiques lors des États Généraux de l'Éducation à savoir la création d’un réseau d'écoles publiques confessionnelles en plus des écoles linguistiques laïques qui existent désormais.
Le problème pour les tenants de l’école publique confessionnelle c’est que ce scénario, non seulement mène à la fragmentation communautariste de la société, mais il est jugé totalement irrecevable en vertu de la charte canadienne des droits et libertés.
Comme l’échéance de la clause dérogatoire qui permet exceptionnellement de maintenir quelques contenus religieux dans les écoles publiques pour faciliter la transition vers la laïcité complète est imminente, il faut s’attendre à ce que le lobby catholique se lance dans la mêlée avec un autre plan de match. Une stratégie politique inspirée du modèle éminemment pervers des PPP est tout à fait envisageable; en subventionnant à 100% des écoles privées confessionnelle, l’État confie au privé des responsabilités qui échappent ainsi à certains contrôles réglementaires ou législatifs auxquels devraient normalement se soumettre les services publics. Dans un tel contexte il est tout à fait plausible d'imaginer que le lobby religieux catholique ( qui comme on l’a vu a toujours ses contacts privilégiés au sein du MEQ via le SAR) y ait vu l'opportunité de faire avancer sa cause masquée derrière le bon sentiment d’ouverture aux communautés culturelles en utilisant le militantisme de ces communautés et l’apparence de légitimité politique dont elles disposent pour obtenir, par simple effet d'entraînement, des écoles catholiques séparées subventionnées à 100% comme il l'a toujours souhaité.
Malheureusement, au vu de l'histoire récente du Québec, et au vu de l’organisation même du ministère de l’éducation, une telle stratégie est tout à fait possible et peu d'indices permettent de le démentir.
J’en arrive enfin à cette conclusion : si l'assemblée des évêques du Québec ne pose pas bientôt un geste concret qui puisse mettre les autorités catholiques au dessus de tout soupçon, comme par exemple en faisant une déclaration officielle allant dans le sens de dénoncer publiquement, à l’instar de tous les groupes sociaux sensibles aux conséquences sociales de cette politique qui, selon toute vraisemblance, se présente comme un autre habile stratagème visant délibérément à contourner l’application de la Charte canadienne des droits et liberté, nous pourrons considérer cette « instance appropriée » comme moralement responsable de la détérioration du climat social dans le monde de l’éducation.
Marie-Michelle Poisson
Professeure de philosophie
Collège Ahuntsic, Montréal
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