Bernard Landry, à contre-jour

Une entrevue exclusive pour les lecteurs et lectrices de La Tribu du Verbe!

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Q: Dans le film de Jean-Claude Labrecque "À hauteur d'homme", on vous voit, à la fin du film, téléphoner à Jean Charest et lui concéder la victoire. On vous entend lui dire: "non non, vous l'avez pas volée, vous l'avez gagnée".

Or, quand on regarde l'acharnement de certains journalistes à l'égard du PQ lors de cette élection; quand on pense au petit coup politique que le PLQ s'est permis avec le supposé scandale Parizeau, avez-vous vraiment encore l'impression que Jean Charest a gagné cette élection et qu'il ne l’a pas volée?

Bernard Landry: Eh bien, tout d'abord, "tu l'as pas volé", c'est une expression... Mais, j'ai réfléchi beaucoup, quand j'ai vu ce qu'ils ont fait, après... Moi j'avais toujours dit, toute ma vie, "en démocratie, le peuple ne se trompe jamais". Et puis depuis deux ans, j'ai rajouté une phrase, et c'est la suivante: "mais il peut être trompé". Et je pense que c'est ça qu'ils ont fait les libéraux.

Je regrette de le dire aujourd'hui, ce que j'ai dit à Charest, je l'ai dit de bonne foi, mais je pensais jamais qu'ils [les Libéraux] violeraient toutes leurs promesses systématiquement. Je pensais jamais que le genre de campagne qu'ils ont fait contre les institutions québécoises, contre la Caisse de dépôts, etc, était faite dans un but aussi pervers, aussi pernicieux, qui était uniquement la prise du pouvoir, quoiqu'il arrive au Québec après. Alors je corrigerais: en démocratie, le peuple ne se trompe jamais, mais il peut être trompé.

Q: Ce film de Jean-Claude Labrecque a connu beaucoup de succès, mais vous avez surpris beaucoup de monde en acceptant d'y participer, probablement à cause du côté télé-réalité qui s'y rattache. Pourquoi avez-vous accepté l'offre de Jean-Claude Labrecque?

Bernard Landry: Parce que chaque fois qu'on m'a demandé de contribuer à une pièce pouvant aider à la connaissance de l'histoire du Québec, j'ai dit oui. Des fois c'est un film, des fois c'est un historien qui veut me parler pendant 4 heures de temps, en quatre séances d'une heure; je veux servir l'histoire et je veux qu'il y ait des traces dans la vie publique québécoise de tout ce que les gens font. Alors dans mon cas, moi je contribue, j'espère que d'autres font la même chose. C'est pour ça que j'ai accepté. Et puis j'ai jamais regretté car c'est devenu un instrument pédagogique extraordinaire; il y a même des profs d'université et de cégep qui s'en servent dans leurs classes pour analyser le rôle des médias, etc.

C'était angoissant, j'y ai réfléchi avant; j'ai dit oui pour les raisons que je vous ai mentionnées, et je ne l'ai jamais regretté.

Q: Est-ce qu'il y eu quelque chose de particulièrement difficile dans ce tournage? Je sais que ça été une élection particulièrement difficile, mais...

Bernard Landry: Oui, c'était de rappeler le souvenir d'une élection qui a été difficile, effectivement.

Q: Il n'y a pas de happy end...

Bernard Landry: Il n'y a pas de happy end, effectivement, mais je ne suis pas sûr qu'il n'y en aura pas une un jour cependant... Je ne sais pas si Labrecque en refera un film...

Q: Lors de cette élection, il s'est passé quelque chose de très spécial au Québec, on a vu, en moins de 6 mois, l'opinion publique changer de façon drastique. Les québécois sont tombés en amour avec Mario Dumont, ils sont revenus vers vous, pour finalement accorder leur confiance à Jean Charest dans les deux dernières semaines de la campagne. En tant qu'homme politique, comment percevez-vous cette mouvance rapide de l'électorat?

Bernard Landry: Encore une fois, en démocratie, il faut faire confiance au peuple, et puis il y avait une constance qu'on avait pu voir venir: jamais un gouvernement avait eu trois mandats, depuis les années 50. Alors, les gens ont fait ce qu'ils font d'habitude, et l'ADQ a compliqué les choses car les gens ont cru avoir une alternative. Donc, là, l'ADQ a tellement mené dans les sondages qu'on pensait que Dumont serait premier Ministre. Et les gens qui ont fait ça, c'est des gens qui étaient pas satisfaits du PQ. Et quand ils se sont désillusionnés de Dumont, la moitié est revenue chez nous, et l'autre moitié est allée aux Libéraux et c'est ça qui a fait l'élection.

Q: Donc, c'est comme ça que vous expliquez ça...

Bernard Landry: Bien, quand on gouverne, on déplaît. On plaît à beaucoup de monde mais on finit par additionner un taux de non-satisfaction, à travers les années, puis, juste un geste, qui était le bon - les fusions municipales, c'était un bon geste; si c'était à refaire on le referait - nous a coûté 15 comtés. On a perdu 15 circonscriptions à cause d'une chose qui devait être faite.

Ça prend du courage politique. On est pas là juste pour gagner des élections, on est là pour servir la population. Et puis on peut pas gouverner par sondages non plus. Si on gouvernait par sondages, la peine de mort aurait été rétablie au Canada. Alors, ce n'est pas cela qu'il faut faire.

Q: Jean Charest, nonobstant peut-être le cas du Suroît et le financement des écoles juives, il faut avouer qu'il reste fidèle à son plan de match, malgré la désapprobation de la majorité de la population. Doit-on le féliciter?

Bernard Landry: Il y a surtout une fatalité. Jamais un gouvernement n'est tombé si bas, si vite...

Q: Et sur une aussi longue durée...

Bernard Landry: Bien, en deux ans, ils sont allés à plus de 70% d'insatisfaction, alors, qu'est-ce qu'ils peuvent faire? Il a déjà renié à peu près toutes ses promesses. Qu'est-ce qu'il pourrait renier de plus pour s'enferrer davantage? Les promesses qu'il ne devait pas tenir, il les a tenues. Défusionner la grande ville de Montréal, par exemple. Le plus beau projet d'intégration des immigrants, peut-être, depuis 1960, nous l'avions réalisé. L'ancien maire de Côte-St-Luc, Robert Libman, est assis aux côtés de Gérald Tremblay pour construire la grande ville de Montréal, et ces irresponsables de Libéraux font sauter la ville - en terme d'institution. C'est une des fautes les plus graves de l'histoire politique du Québec. J'espère qu'ils vont payer pour et que les gens vont s'en rappeler.

Q: Monsieur Landry, vous êtes un grand lecteur...

Bernard Landry: Oui.

Q: Avez-vous lu le livre de Sheila Copps?

Bernard Landry: Non. Je me contente des grands auteurs. [rires] Ou des jeunes auteurs prometteurs, ce qui n'est pas le cas de Sheila Copps.

Q: Ça ne vous intéressait donc pas de lire sur les problèmes des Libéraux fédéraux...

Bernard Landry: Pas du tout, non.

Q: Avez-vous lu le livre de madame David?

Bernard Landry: Oui, j'ai lu le livre de madame David. Ça, je trouve que ça vaut la peine. J'ai trouvé que c'est une série de bonnes intentions, comme les gens de gauche - dont je fais parti - ont le secret.

Cependant, dans le cas d'une gauche de gouvernement, comme la nôtre - on a été au gouvernement pendant 18 ans - on a les mêmes rêves, les mêmes espoirs, la même générosité, que Françoise David, puis on l'inscrit dans le réalisme politique. Par exemple, dans le livre de Françoise David, la façon de créer la richesse, est pas vraiment présente. La redistribuer, parfait. Mais on redistribue, quoi?

Dans un parti comme le nôtre - en tout respect, encore une fois, pour madame David - j'aimerais bien qu'elle regarde de notre côté, parce que là, il n'y aura pas de vraie proportionnelle. Tous les sondages disent qu'ils ne feront pas mieux, ou à peu près pas mieux, que l'UFP la dernière fois. Alors, peut-être qu'il seraient mieux de venir avec une vraie gauche de gouvernement, faire la souveraineté, et après ça redéployer les forces politiques. En tous cas, beaucoup de respect pour madame David, sauf que, pour un homme comme moi, qui n'aie jamais cru que l'économie était le but ultime d'une société, il faut que la richesse soit là pour la redistribuer. La redistribuer à travers le système d'éducation, à travers l'aide sociale, à travers le système de santé; mais ça, ça prend des entreprises dynamiques, ça prend de la recherche et du développement, ça prend de l'exportation, ça prend du commerce extérieur, toutes sortes de mots que je n'ai pas vu beaucoup dans l'oeuvre de madame David.

Q: Peut-être que ça viendra...

Bernard Landry: Peut-être qu'il y aura un deuxième tome.

Q: Donc, visiblement, madame David serait bien accueillie au sein du PQ...

Bernard Landry: Oh, absolument. Je l'ai déjà rencontrée et je la trouve vraiment très bien.

Q: Or, parmi cette nouvelle gauche, il y a des gens comme Amir Khadir, qui s'est vu offrir, et plus d'une fois, des comtés gagnants, autant par le PQ que par le Bloc Québécois. Monsieur Khadir a toujours refusé cette invitation. Comment percevez-vous cela?

Bernard Landry: Eh bien, je perçois cela, disons, comme mon ami Jean-Pierre Chevènement, qui est au Parti Socialiste français. Ou les autres, un jeune facteur, qui s'appelle Besancenot, ou Noël Mamère, tous des gens de bonne foi, de bonne volonté, qui ont fait que Jospin s'est pas rendu au deuxième tour de la présidentielle. Vous vous rappelez de ça? C'est LePen, la droite, qui en a profité. Alors, il faut faire attention.

Il faut une certaine discipline républicaine. Surtout, tant que la souveraineté ne sera pas faite. Il faut que les souverainistes se regroupent et passent cette étape qui est devant nous, peut-être dans quatre ou cinq brèves années ce sera fait, et après ça ils se redéploieront comme ils voudront. Mais encore là, la discipline républicaine devra jouer. Fragmenter les progressistes, c'est faire le jeu des rétrogrades.

Q: En même temps, c'est une critique un peu acerbe, mais certaines personnes prétendent que vous voulez faire du Québec un pays pour mieux nous vendre aux américains. Que répondez-vous à ces personnes-là?

Bernard Landry: [Soupir] Je trouve que c'est à la limite d'être insultant. On fait le combat québécois pour l'identité nationale, l'identité culturelle, la langue et la culture qui vont avec; on fait le combat québécois justement parce que le Québec est à contre-courant des États-Unis et du continent; on a un taux de syndicalisation le plus élevé en Amérique et de loin, et il faut le garder et l'accroître; on a l'écart entre les riches et les pauvres le plus faible de tout le continent; on a le salaire minimum le plus élevé du continent par rapport au salaire moyen; on a été 18 ans au pouvoir et on a démontré qu'on voulait que le Québec soit radicalement différent des États-Unis.

Mais là, à un moment donné, je pense que c'est monsieur Amir Khadir, il dit "oui, mais vous êtes pour le libre-échange". Un instant! Le monde entier est pour le libre échange. Lula est pour le libre-échange aussi. Il était à Davos, Lula. Parce que le libre-échange c'est la création d'emplois surtout entre pays, comme les États-unis et le Canada, au développement économique élevé; c'est la possibilité de créer des emplois, chaque pays, dans sa spécialité, à l'avantage de l'un et de l'autre. Et celui qui en a le moins profité s'est le moins développé d'entre-nous: c'est le Mexique. Alors le libre-échange recoupe des intérêts sociaux comme économiques.

Regardez le libre-échange en Europe, qui était le coeur de la communauté Européenne, ça a profité d'abord à qui? Au Portugal, qui était moins avancé, à l'Espagne, et à la Grèce. Mais eux-autres, là, ils peuvent pas voir ça. Ils pensent que le libre-échange c'est une grande aventure capitaliste. C'est ni capitaliste, ni socialiste, les communistes eux-mêmes, quand ils existaient, préconisaient la spécialisation internationale du travail, qui est de favoriser le libre-échange entre les pays.

Q: En même temps, l'une des choses qui ont peut-être alimenté cette critique acerbe, concerne l'une de vos déclarations, il y a quelques années, à savoir que vous n'étiez pas contre l'idée qu'un Québec souverain puisse se doter de la monnaie américaine...

Bernard Landry:Ce que je préconise, c'est plutôt une unité monétaire des Amériques, suivant le modèle Européen. Parce que je crois que la monnaie n'est plus un signe de souveraineté nationale. La France est un pays souverain, elle a l'Euro comme monnaie, comme l'Italie, et les autres pays d'Europe, sauf un, la Grande Bretagne, qui veut y accéder.

Tony Blair, Premier Ministre socialiste de la Grande Bretagne, veut accéder à la monnaie commune. Pourquoi? Parce qu'on le voit bien en ce moment: les variations monétaires incontrôlées font perdre des emplois à des québécois et à des québécoises aujourd'hui. Ils perdent leurs emplois parce qu'on a pas la stabilité, et on l'aura jamais tant qu'on aura pas convergé vers une unité monétaire commune, et ça peut prendre, je ne sais pas, 10, 15, 20 ans, mais on va finir par se rendre compte de ça.

Je souhaite une unité commune pour les Amériques pour pas que les États-Unis aient une trop grande influence dans la zone. Si c'est juste Mexique, États-Unis, Canada, Québec, ça fait pas grand monde. Il y a 100 millions de mexicains d'accords, 30 millions de canadiens, mais il y a 300 millions d'américains. Tandis que si on rajoute à ça simplement le Brésil, les américains ne sont plus en majorité dans la zone. Vous voyez ce que je veux dire?

Q: En population, mais les américains...

Bernard Landry: Ah, mais pour la monnaie, la population c'est extrêmement important, dans un sens comme dans l'autre.

Q: Donc, vous ne pensez plus la même chose, ou est-ce qu'on a mal rapporté vos propos?

Bernard Landry: Ceux qui ont rapporté que je voulais une unité commune avec les États-Unis ont mal compris. Pour moi c'est une progression vers une zone commune des Amériques; d'ailleurs, j'avais même suggéré un nom pour cette unité: l'Améro. Et l'Améro, c'est l'ensemble des Amériques.

Q: Une question qui peut peut-être vous sembler un peu loufoque, mais c'est une image qui m'est venue... Tout à l'heure, nous parlions de littérature; vous êtes forcément quelqu'un de cultivé, quelqu'un qui possède un large vocabulaire, or, il y a un groupe de rap au Québec, qui s'appelle Loco Locass, et qui sont ouvertement indépendantistes...

Bernard Landry: Oui, je les écoutes, très souvent, et je les trouvent très bien...

Q: Or, si ces gens-là, qui prennent grand soin de la langue française, vous invitaient à jouer une partie de Scrabble, premièrement, accepteriez-vous, et deuxièmement, croyez-vous que vous possédez toutes les conditions gagnantes pour remporter la partie?

Bernard Landry: Ah, j'irais avec joie et j'emmènerais avec moi Chantal Renaud qui est une championne de Scrabble. [rires]

Q: Lors du Conseil national du PQ qui s'est tenu à Sherbrooke en octobre dernier, vous avez dit au sujet de votre candidat défait dans Vanier: "mieux vaut perdre dans l'honneur que de perdre dans le déshonneur"...

Bernard Landry: Oui, et je le redis encore. Ce qu'ils ont fait avec la station de radio, qui est devant l'instance du CRTC là, une station de radio dont on connaît le comportement... moi j'ai dénoncé cette affaire-là. Et puis ça nous a peut-être coûté des votes. Et puis j'étais fier de l'avoir fait et je le referais encore.

Q: Ce n'est pas tous les partis qui ont osé prendre parti contre cette station...

Bernard Landry: Moi c'est drôle, mais ni mon Parti, ni moi ne pouvons faire des sacrifices de principe pour avoir quelques votes de plus. D'ailleurs, Dumont a eu une expression très malheureuse: "le vrai monde". Comme si nous autres on était pas du vrai monde, voyons donc! J'aime mieux le monde qui dit vrai que le soi-disant vrai monde "faux" de Mario Dumont.

Q: Il y a des rumeurs qui circulent à l'effet que Jeff Fillion, dont le père a d'ailleurs déjà été député au fédéral, se présenterait aux prochaines élections provinciales, sous la bannière de l'ADQ. Que pensez-vous de cette éventualité?

Bernard Landry: Franchement, j'en sais rien; j'ai même pas entendu les rumeurs. Mais si il persiste dans ces idéologies, ben ça ressemble beaucoup à l'ADQ. Remarque que ça pourrait faire un tort incalculable à l'ADQ par exemple, quand on ressortirait les citations sur les handicapés intellectuels, et un certain nombre de citations sur des hommes et des femmes dont il s'est payé la tête, là, c'est pas sûr que ça aiderait l'ADQ. En tous cas, ça, c'est leur problème.

Q: Lors de ces partielles, l'UFP a devancé l'ADQ dans deux des quatre circonscriptions. Selon-vous, faut-il y voir le résultat propre d'une partielle ou la nouvelle gauche est-elle en train d'effectuer une percée au Québec?

Bernard Landry: Bien, dans une partielle, déjà dans Mercier, qu'on avait perdu, ils avaient fait un score qui était comparable au nôtre. Dans l'élection générale suivante, ils ont été lessivés et c'est Daniel Turp qui a tout ramassé.

Hélas, au nom de la discipline républicaine, ces gens-là font une grosse erreur, ils s'en vont encore une fois vers la marginalité à la prochaine élection; tout ce qu'ils font c'est grapiller un peu sur le PQ, peut-être nous coûter quelques comtés, en voix progressistes, peut-être même pas, ils sont tellement bas dans les sondages, ils sont en bas de 2%, alors...

Q: Quand vous avez traité cette gauche de "gauche rêveuse", vous avez évidemment touché quelque chose de sensible, ils ont trouvé cela insultant je crois, et Denise Veilleux, la porte-parole féminine de l'UFP, lors d'une entrevue accordée à La Tribu du Verbe, en me fredonnant les airs d'une chanson de Sylvain Lelièvre, se demandait si vous, monsieur Landry, vous vous permettiez encore de rêver, et si oui, quels sont vos rêves?

Bernard Landry: Eh bien, non seulement j'ai rêvé, mais j'ai réalisé des rêves. Parce que j'ai participé à un gouvernement qui a fait du Québec l'une des terres les plus progressistes du monde. Et sûrement l'une des plus progressistes d'Amérique.

Le gouvernement dont je fais parti, je rêvais qu'il soit juste pour les femmes. On a la seule loi d'équité salariale au monde. Le gouvernement dont je fais parti, je rêvais qu'il soit juste pour les travailleurs. On a l'une des seules lois anti-scab au monde. Je rêvais que le gouvernement dont je fais parti, fasse le zonage agricole. Il l'a fait. Je rêvais qu'on ait les CPE les plus exemplaires de notre continent, on les a faits. Je rêvais que le Québec devienne une puissance technologique. C'est fait. Je rêvais que la valeur ajoutée technologique du Canada vienne essentiellement du Québec. C'est fait. Je rêvais que Montréal devienne la capitale du multi-média, c'est fait. Et ainsi de suite. Alors j'ai réalisé beaucoup de rêves, et je rêve encore à beaucoup de choses, dont évidemment la souveraineté du Québec.

Et pour ces gens, qui étaient pas contents, je vais leur dire, j'aurais peut-être dû leur dire, mon inspiration, c'était un très grand homme de gauche, un des plus grands de l'histoire occidentale, qui a parlé des gauchistes français en disant: "vous rêvez la gauche, nous la vivons". François Miterrand.

Q: Vous disiez tout à l'heure que vous aviez confiance en la démocratie. Or, lors des dernières élections américaines, si on comptabilise le taux des abstentionnistes, on découvre qu'il y a davantage de gens qui ont choisi de ne pas voter que de gens qui ont choisi W. Bush ou Kerry... Ici au Québec, c'est peut-être moins pire, mais 32%, seulement, des ayants droit de vote, ont suffit pour mettre Jean Charest au pouvoir. Peut-on encore parler de démocratie lorsque la représentativité y est si peu tangible?

Bernard Landry: C'est très décevant. C'est très décevant, et ça n'a pas l'air à s'améliorer. Et ça c'est la principale angoisse, je pense, des démocrates d'aujourd'hui, que les gens votent moins qu'avant.

Remarquez qu'aux États-Unis, on aime pas le résultat, j'aime pas le résultat, mais ils ont voté plus cette fois-ci que la fois d'avant. Ils sont remontés à [près de] 70%, l'autre fois d'avant ils étaient à 50%. C'est la seule bonne nouvelle du soir de ces élections-là. Et puis aux élections fédérales ici, ça a encore continué à baisser, vraiment, c'est un problème qui m'angoisse, et je parle beaucoup à la jeunesse; j'ai fait mon 45e collège aujourd'hui, et dans tous les cas, je les ai suppliés de réfléchir à la démocratie, à la nécessité de voter. Les générations antérieures votent beaucoup plus que les jeunes. Quelle tristesse! Que leur dire?

Des explications? J'en ai des explications. C'est que souvent, les grands combats existentiels sont derrière nous. Les femmes ont eu le droit de vote en 1954. Avant ça, tu pouvais te battre comme un déchaîné pour le droit de vote des femmes, c'est une grande chose, réglée. Il n'y avait pas de système de prêts et bourses, quand j'étais à l'Université de Montréal. J'étais président d'étudiants, on se battait pour obtenir un système de prêts et bourses. On était déchaînés! Parce qu'on disait, aie, dans le village d'où je viens, il y en a des jeunes, qui auraient pu faire des doctorats, mais qui n'ont même pas pu aller à l'Université, parce que leurs parents ne pouvaient pas payer. C'était révoltant, donc on se battait. Aujourd'hui, on dirait que la vie étant devenue plus facile, les jeunes voient moins les enjeux. Mais il y en a des maudits enjeux.

La globalisation, si on se laisse rouler par ça, là, et d'aller vers les gouvernements des multinationales, ces jeunes-là ils vont payer cher en maudit, aussi cher que du temps où on avait pas de prêts et bourses! Mais on dirait qu'ils ne l'ont pas saisi encore. Alors c'est notre devoir d'en parler, et d'expliquer.

Q: Puisque vous parlez de globalisation, votre déclaration au sujet des Wal Mart en a fait sourciller plus d'un. Beaucoup doutent que vous y soyez déjà allé; mais si c'est le cas, vous rappelez-vous de ce que vous y aviez acheté?

Bernard Landry: Oui, je suis allé une fois... Peut-être une ou deux fois... Parce qu'il y en a 50 au Québec, et puis moi je suis économiste, et puis Wal Mart, c'est un monstre économique. Et les spécialistes aiment toujours voir ce qu'il y a de monstrueux dans leur discipline. C'est vrai pour les zoologistes, comme c'est vrai pour les économistes. Alors je suis entré dans un Wal Mart, et je me rappelle que j'ai acheté une petite barboteuse pour mes petits enfants, en plastique. Ça m'avait coûté pas cher.

Q: Croyez-vous que cela pourrait vous causer des ennuis, d'avoir osé vous élever contre une puissance économique comme Wal Mart?

Bernard Landry: Pas du tout, pas du tout. D'abord, il y a des dizaines et des dizaines de millions d'américains aux États-Unis qui haïssent Wal Mart plus que moi encore. Alors, je suis pas tout seul. Et, les gens sont libres d'aller chez Wal Mart ou pas. Moi je les juge pas. Mais je les invite à réfléchir, pour qu'ils se décident à ne pas y aller.

Les travailleurs sont libres de se syndiquer ou pas. C'est nos lois. Je les invite à réfléchir, pour qu'ils se syndiquent. C'est une question de solidarité, parce que même les non-syndiqués, profitent du syndicalisme. Parce que les syndicats traînent vers le haut, les conditions de travail et les salaires. Alors là, il y a des gens présentement, anti-syndicaux, qui sont payés plus chers, parce que les syndicats existent. C'est un paradoxe. Alors j'invite tout le monde à réfléchir, que, le syndicalisme, c'est l'un des meilleurs instruments de répartition équitable de la richesse.

Q: Un autre paradoxe au sujet de cette histoire-là, réside peut-être dans cette pluie de révoltes contre Wal Mart, venant de gens comme André Pratte, Alain Dubuc et Jean-Luc Mongrain, des gens qui sont habituellement très anti-syndicaux, mais qui tout d'un coup, ont subitement changé leur fusil d'épaule...

Bernard Landry: Parce que là, Wal Mart franchit la limite... C'est un peu comme quand les erreurs sont trop grandes, ça fait l'unanimité. L'affaire des écoles privées juives, [rires], là, tout le monde a vu que le Gouvernement s'était fourvoyé lamentablement. Alors c'est devenu gênant, même pour les partisans libéraux, d'essayer de soutenir une telle absurdité. Alors, pour Wal Mart, j'imagine que c'est la même chose.

Q: Moi, j'aurais souhaité que le débat aille un peu plus loin sur cette question [des écoles juives]. C'était une absurdité de faire passer le financement des écoles juives privées de 60% à 100%, mais je me questionne s'il ne s'agit pas là d'une autre absurdité, que de voir nos écoles privées financées à 60%, alors que notre système d'éducation public actuel, souffre dangereusement de sous-financement. Ça me semble quelque peu questionnant...

Bernard Landry: Ça, c'est un héritage du passé. Ça a été établi vers 1968, par Daniel Johnson, le père, et il a tenu compte de l'histoire du Québec.

L'histoire du Québec, c'est à l'effet que des institutions en apparence privées, comme le Collège de Joliette, où j'ai étudié, où tous les séminaires étaient en fait notre système public. C'était l'église catholique qui assumait ce rôle à la place de l'État. Et quand j'étais à l'Université de Montréal, un, c'était une université pontificale, et son recteur était monseigneur Irénée Lussier. Alors, on a eu, à la révolution tranquille, à franchir des étapes très très rapidement. Et je pense que c'était pas possible pour nous, historiquement, de dire, fini le séminaire de Joliette, fini le séminaire de St-Hyacinthe, fini le Collège Brébeuf, ça existe plus. Alors on a eu ce compromis, de dire "l'État va faire sa part", mais retenons bien que le séminaire de Joliette, où j'ai étudié, avait déjà toutes les caractéristiques d'une institution publique. Il faudra un jour ou l'autre, réfléchir de nouveau à cela.

Q: Nous parlions de Wal Mart, il y peut-être 60 secondes; moi j'y vois un lien avec la SAQ. J'étais un peu déçu de voir monsieur Bouchard agir dans ce conflit... On dirait qu'à chaque fois où monsieur Bouchard vient s'immiscer dans un conflit syndical, les syndiqués n'y gagnent pas grand chose, pour demeurer poli...

Bernard Landry: Alors là, il fait son métier d'avocat, je peux pas juger. Son client c'était Vidéotron l'autre coup, et cette fois-ci, c'était la Société des Alcools. Moi j'ai une énorme admiration pour l'intégrité de Bouchard dans tout ce qu'il fait, y compris comme avocat. Alors, quand il est avocat, il travaille pour son client.

Q: Ok, posons la question différemment: Bernard Landry, pendant ce conflit là, est-ce qu'il a été solidaire, est-ce qu'il n'a bu que de la bière?

Bernard Landry: Non; pourquoi?

Q: Vous étiez en Europe!

Bernard Landry: Non, il y a plus de 20 ans, j'ai commencé, avec des petits moyens, à me constituer une cave. Alors là, si la SAQ est fermée, je vais dans ma cave. Ce que j'ai fait. D'ailleurs, tiens, je me suis marié, en juin dernier, et comme Chantal et moi, nous n'avons plus 22 ans, recevoir des toasters puis des cafetières, bon... Alors, on a dit: "du vin, du vin, uniquement du vin". Alors, ça a redonné un second souffle à ma cave. [rires]

Q: On parle de syndicats, selon-moi, la modification portée à l'article 45, c'est l'une des graves erreurs du gouvernement Charest...

Bernard Landry: Je le crois aussi.

Q: Or, on vous a entendu parler contre ça, mais en même temps, beaucoup de gens s'entendent pour dire que le PQ a beau critiquer cette décision des Libéraux, d'aucuns croient que vous remettrez l'article 45 à son aspect originel une fois au pouvoir.

Bernard Landry: On n'y a pas réfléchi encore, mais j'ai l'impression qu'on va devoir agir parce que là on va pouvoir constater les méfaits statistiques. Ils ont changé une chose, faudra voir les conséquences du changement de cette chose, ce qui pourra nous donner une argumentation plus serrée encore, et plus puissante. Mais j'avoue que notre examen n'a pas encore été fait, et les syndicats ne nous en ont pas parlé encore.

Q: C'est surprenant.

Bernard Landry: C'est surprenant, parce qu'on a un dialogue à peu près constant sur tout, avec les syndicats, et là-dessus, peut-être qu'eux aussi attendent de voir les résultats statistiques.

Q: Donc, ça pourrait possiblement être une promesse électorale?

Bernard Landry: Oui; on en est pas encore à rédiger la plate-forme électorale, mais on est à quelques années seulement des élections. En deux ans et quelques mois, ce sera fait. Alors, après le congrès, de juin, là on va avoir les grandes lignes du programme, et là on passera à la plate-forme électorale, et c'est sûrement une chose qu'on examinera.

Q: Une autre chose qu'on a beaucoup critiqué des Libéraux, mais dont le PQ avait aussi fait dans le passé, c'est le recours au bâillon.

Bernard Landry: Ah, on avait presque réglé le problème. Les années où j'ai été Premier Ministre, moi, on avait instauré une nouvelle façon de faire où ça devenait marginal, l'utilisation du bâillon. Et je ne comprends pas pourquoi les Libéraux ont pas sauté sur une aussi belle occasion de continuer, on avait changé déjà, la façon de faire. Ils avaient juste à continuer, tout le monde était d'accord. Mais non, ils sont revenus à l'ancienne méthode, que nous avons utilisée autrefois, mais comme on l'a changée, c'est qu'on a avoué qu'elle n'était pas adéquate.

Q: Croyez-vous que c'est vraiment une nécessité, aujourd'hui, que le droit d'avoir recours au bâillon?

Bernard Landry: Nous autres, on avait réduit ça à la possibilité pour une loi, seulement. Alors là, c'était raisonnable, parce que des fois il peut y avoir des urgences absolues. Mais pas d'urgences absolues sur 15 ou 20 lois! Y compris des choses qui touchent la Caisse de dépôt, des trucs structurels qui auront des effets pour des années, alors...

Q: Vous avez été débouté en cour pour une histoire de diffamation, il y a très peu de temps. Désirez-vous nous parler de cela?

Bernard Landry: C'est délicat... D'abord, j'avais gagné mon procès. Ils m'avaient réglé. C'est la Gazette, qui a reparlé de ça après. Alors, non. J'aime autant... [hésitation] Parce que si je te disais vraiment ce que j'ai envie de dire, ça ferait une explosion considérable.

Q: Parlant de médias, que pensez-vous de la convergence des médias?

Bernard Landry: C'est dangereux. Dans une petite société comme la nôtre, là, avoir à peu près deux grands propriétaires de médias, dont, on l'a vu, certains n'ont pas respecté leurs promesses... Quand ils ont fait ça, moi j'avais fait un appel à l'éthique capitaliste. Et puis, je me suis rendu compte que... j'avais été un peu optimiste.

On pensait que les médias achetés garderaient leur personnalité propre, et que les articles ne seraient pas transposables d'un médium à l'autre. Mais, on s'est trompé. On s'est trompé. Et ça, je comprends que c'est bon pour les profits des entreprises mais dans l'univers médiatique, c'est pas les profits qui comptent. C'est le lecteur ou la lectrice ou le consommateur d'information. Parce que c'est devenu l'un des fondements de la démocratie, l'univers médiatique. Et là, ce qui s'est passé est devenu assez angoissant. Je viens justement de faire un exposé à des étudiants de collège ce midi sur cette question-là. Et ça va être à réviser, dans plusieurs sociétés, comme au Québec, où c'est plus grave qu'ailleurs en un sens, parce que l'on est très peu nombreux, et puis on est abreuvé aux mêmes sources.

Q: Une idée qui circulait, il n'y a pas si longtemps, au sein de vos rangs, était de mettre sur pied une "Radio-PQ"... Ce projet se réalisera-t-il?

Bernard Landry: Oui, par l'Internet. Ça, c'est un bel avantage de la technologie. La technologie peut défier la concentration en permettant à des gens de peu de moyens, et à peu de frais, d'avoir leur médium. Ça c'est un avantage de la révolution technologique. C'est un contre-poison à l'autre poison.

Q: Le CHUM, on ne peut pas faire autrement qu'en parler; il y a Pauline Marois qui a osée appuyer le projet du site d'Outremont. Vous, avez-vous un parti pris, ou une quelconque préférence?

Bernard Landry: Nous autres, on avait un parti pris pour le 6000 St-Denis. Et si notre décision avait été acceptée, la construction serait en cours et les patients seraient servis quelques années plus tôt. Pour le reste, on est pas buté, on est prêt à regarder, à condition d'avoir toutes les informations. Mais notre instinct n'est pas à Outremont.

La porte-parole de mon parti, en matière de santé, c'est madame Louise Harel. Et je pense que Pauline Marois est revenue un peu, d'ailleurs, sur ses premières déclarations. Nos préférences sont rue St-Denis. La première, 6000; et la deuxième, 1000. Mais pas Outremont.

Q: Que pensez-vous de ça, de voir autant d'argent qui se dépense sans que rien ne se fasse, de voir des supposés experts, même en vacances à l'extérieur du pays, se pencher supposément sur la question... Il me semble que la population est un peu dupée là-dedans...

Bernard Landry: C'est signé Jean Charest. Comme à peu près tout ce qu'il a fait. L'improvisation, l'avance, le recul, mais au moins il a accepté une commission parlementaire où on va pouvoir tenter d'aller au fond des choses et avoir toute l'information.

Q: Quand le gouvernement Libéral de Jean Charest a annoncé sa décision de faire grimper le tarif quotidien des Centres de la Petite Enfance de 5$ à 7$, cela a été décrié par plusieurs. Au-delà du mirage du petit deux dollars, une augmentation annuelle du coût, pour un seul enfant, de l'ordre de 500$ annuuellement, soit l'équivalent d'un treizième loyer sur douze pour une famille moyenne.

Cela a bien sûr eu de graves conséquences sur les finances de ces familles, mais les Libéraux ont défendu leur geste en prétendant que de toutes façons, le PQ avaient, eux, commandé une étude qui prévoyait de hausser les tarifs jusqu'à 10$ par jours...

Bernard Landry: Nous, on s'était engagé à les garder à 5$, nous les avons créées, on pense que c'est l'une des plus belles choses que l'on a faites, dans notre gestion - on en a fait plusieurs - et il était évident que l'on ne touchait pas à cela, mais surtout, qu'on demandait au gouvernement fédéral, de nous donner le 250 millions de dollars qu'il nous vol par années avec les crédits d'impôts. Et ça, ça fait des années qu'ils le font, on dépasse le milliard. Avec ça, personne n'aurait été obligé de les remonter de 5$ à 7$.

De toutes façons, nous autres on s'était engagé à les maintenir, parce qu'on pense que c'est un investissement fantastique pour l'avenir. Ça veut dire que les enfants de toutes couches sociales confondues, ont un bon départ. Et avec la hausse de 5$ à 7$, ça a fait souffrir les familles, mais ça a fait souffrir les enfants aussi. Moi, je circule parmi les CPE, et on m'a dit que certains parents n'inscrivaient plus leurs enfants pour des raisons d'argent. Ça m'a dégoûté.

Q: André Boisclair, est-ce qu'on peut dire que c'est votre chouchou?

Bernard Landry: J'ai beaucoup d'estime pour lui, j'ai été à l'origine même de son entrée en politique, parce que lors de sa première convention, je suis allé faire du porte à porte pour convaincre les membres de l'élire comme candidat. Et puis après ça, il a fait la carrière brillante que l'on sait.

On a toujours été près l'un de l'autre, on a été au conseil des Ministres ensemble, et je trouve, ultimement, qu'il a pris la bonne décision parce que c'est vrai qu'il avait une petite lacune dans sa formation académique; il l'a ressentie pour lui, il la corrige présentement de façon brillante, mais surtout c'est le message à envoyer aux jeunes québécois et québécoises. N'arrêtez pas de vous instruire, vous avez besoin d'un bagage qui pourrait vous faire défaut un jour. Comme la vie d'André l'illustre, il va corriger ce défaut et j'ai confiance pour l'avenir, au service du Québec, d'une manière ou d'une autre.

Q: Boisclair a une certaine popularité; alors que Pauline Marois et François Legault rêvent de vous succéder un jour, le nom d'André Boisclair est celui qui circule le plus lorsqu'il est question de plus jeunes prétendants pour le poste. Qu'en pensez-vous?

Bernard Landry: C'est pas moi qui va décider, c'est les gens. Mais c'est pas impensable. Le problème se pose pas demain, de toutes façons, ses études sont pas finies...

Q: Une citation qui a fait rire beaucoup de gens à La Tribu du Verbe, consiste en cette déclaration de madame Doyer, qui a dit: "Il y a juste trois ou quatre chiqueux de guenille qui prennent Bernard Landry pour un yogourt passé date. S’ils ne sont pas contents, ils ont qu’à s’en aller".

Bernard Landry: Oui, je l'ai vu [la citation] sur votre site aujourd'hui...

Q: C'est quoi des chiqueux de guenilles? Le savez-vous?

Bernard Landry: C'est une belle expression québécoise [rires] qui décrit des gens qui reviennent sans cesse, sur les mêmes griefs, et qui les présentent plus d'une fois, jusqu'à plus soif. Les français ont d'autres mots pour ça, le Québec a ses mots, ça fait parti de notre vocabulaire imagé.

Q: Est-ce que ça vous a fait rire lorsque vous avez entendu cela?

Bernard Landry: Ça m'a fait rire... oui, mais surtout j'ai aimé le concert qui s'est élevé contre certains détracteurs, qui ont passé en boucle, deux en particulier, pendant toute la journée, toujours les mêmes, alors qu'ils se sont fait répondre, et pas à peu près, par des jeunes, par des vieux, par toute sorte de monde. Mes trois jeunes députés, Mme Doyer, Guy Chevrette, bon. C'est ça la politique. Tu as droit à tes opinions, mais les autres ont le droit de dire "tu as tort".

Q: Les citoyens qui regardent cela de l'extérieur, ont forcément une pensée à savoir que c'est un métier très ingrat que la politique. On vous a entendu dire, qu'il n'y avait rien là, que René Lévesque avait vécu bien pire que ça, mais tout de même monsieur Landry, comment vivez-vous cela?

Bernard Landry: Il y a de grandes consolations aussi. C'est vrai que c'est un métier ingrat, mais quand tu réussis des choses qui rendent la vie plus facile à des millions de personnes, là ton salaire est modifié, là. Moi quand je suis arrivé au gouvernement, le taux de chômage était à 14%. Quand je suis parti, il était à 8%. J'étais profondément heureux de ça. J'ai joué un rôle dans la reconstruction économique du Québec, d'une économie de richesse naturelle à une économie de valeur ajoutée et de haute technologie. Ça, ça donne un plaisir profond. Alors c'est vrai que c'est un métier qui est pas facile, mais quand on fait des choses qui améliorent vraiment le sort de nos semblables, on est récompensé.

Q: Pauline Marois a procédé, en 2002, au renouvellement du contrat de son conjoint à la SGF. Considérez-vous qu'il y avait-là un conflit d'intérêt?

Bernard Landry: Non, parce qu'en 2002, j'avais gardé pour moi la responsabilité de la Société Générale de Financement, justement pour qu'aucun conflit d'intérêt ne survienne.

Généralement c'est le Ministre des finances qui a la Société Générale de Financement. Donc, ça aurait dû être madame Marois, mais ça n'a pas été madame Marois. À cause de potentiel conflit d'intérêt, j'ai gardé la juridiction de la SGF. Donc, c'est moi qui a renouvelé le contrat, et non pas madame Marois.

Q: Pendant son emploi à la SGF, Claude Blanchet a touché des bonis variant entre 67% et 96% de son salaire, même les années où la SGF avait un rendement négatif. Puisqu'il s'agissait pourtant de bonis de performance, que doit-on en penser?

Bernard Landry: C'était peut-être pas génial, mais c'est pas Blanchette qui a inventé ça, c'était comme ça du temps des Libéraux. Et la performance était calculée à l'expansion et à la croissance. Alors effectivement, Blanchette il travaillait très fort, il a poussé la SGF à des niveaux d'activité et de création d'emplois exceptionnels, et avec la méthode des Libéraux, bien ça a donné ça. Je pense que si on revenait au pouvoir, on modifierait les choses. Je suis sûr qu'on le ferait. On peut bien admettre des erreurs!

Q: On a appris récemment que Monique Richard, du SPQ Libre, allait se porter candidate à la présidence du PQ. Comment voyez-vous cela?

Bernard Landry: Ah, je trouve ça très sympathique, c'est pas moi qui va décider de ça, c'est les militants et les militantes, mais moi j'ai été associé dès la première seconde, à la naissance du SPQ Libre, j'ai été content qu'ils viennent rejoindre, comme un courant, le parti progressiste que nous sommes, et c'est ce genre de raisonnement que madame David devrait avoir, et Amir Khadir et les autres. Venez dans un parti qui a des chances d'être au pouvoir, donc, de modifier les dimensions socio-économiques de la vie québécoise. Alors j'ai trouvé que c'était une belle démarche réaliste et le fait que madame Richard veule s'impliquer là-dedans ne me déplaît aucunement.

Q: Le SPQ Libre, Option Citoyenne et l'UFP ont procédé à une sortie commune dans les médias pour dénoncer les PPP. Est-ce que cela vous embête?

Bernard Landry: Bien, quand ça sera vraiment un parti politique, je pense que là il faudra être prudent, parce que le SPQ, il est dans le PQ. Alors, faut qu'on s'occupe des intérêts du PQ et qu'on le fasse arriver au pouvoir. Alors chaque geste doit être mesuré en fonction de notre solidarité partisane et notre discipline de parti. Mais il y a des fois... Moi, il m'arrive de dire des choses - très très rarement cependant - que dit Yves Séguin, par exemple. Il est Libéral, mais dans certaines positions vis-à-vis le déséquilibre fiscal, je suis d'accord avec Séguin. Alors ça me gêne pas qu'on soit d'accord de temps à autres, avec d'autres partis, mais il faut être prudent.

Q: La nouvelle gauche attendait depuis longtemps une réforme du mode de scrutin, on en a parlé un peu tout à l'heure, or c'était le souhait, d'ailleurs de monsieur Lévesque à l'époque. Or, on se retrouve en 2005 et le projet de réforme du ministre Dupuis déplaît à beaucoup de monde actuellement, et certains osent même la qualifier de réforme bidon. Y avez-vous jeté un coup d'oeil et qu'en pensez-vous?

Bernard Landry: Oui, je l'ai lue et puis j'ai vu la réaction de la nouvelle gauche, et ils sont très très déçus là. Je veux bien, mais ils ont aidé à faire élire un député Libéral aussi, dans Mercier, lors d'une élection partielle. Alors ils ont un peu le retour de leur monnaie.

Moi je suis en faveur de la proportionnelle, d'une proportionnelle pondérée comme celle pratiquée dans certains pays d'Europe de l'ouest, mais la réflexion n'est pas terminée, on le voit bien là. Il faut que le peuple soit mis au courant, et au plus vite. Et qu'on fasse des consultations en profondeur, même un référendum. Parce que là, ça veut dire que les gens au Saguenay-Lac-St-Jean par exemple, auraient plus rien qu'un député élu. Les autres, ça serait le parti qui déciderait. Ça, quand les gens vont prendre conscience de ça là, peut-être que le niveau critique va augmenter.

Donc, on est pas mûr pour l'avoir et moi je pense que ça tombe bien d'une certaine façon parce qu'on l'aura avec la souveraineté. La proportionnelle, dans un système parlementaire de type britannique, ça pose des problèmes d'instabilité du gouvernement. Dans un contexte de Québec souverain, avec un régime de présidentielle, avec un Président élu au suffrage universel, la légère instabilité créée par la proportionnelle serait compensée par la stabilité créée par la présidentielle.

Alors, comme c'est parti là, on l'aura pas pour la prochaine élection, puis à l'autre après, la souveraineté sera faite.

Q: [rires] C'est simple, hein!

Bernard Landry: Bien, c'est compliqué et simple en même temps...

Q: Le dernier référendum a été perdu par peu de voix, et les souverainistes l'ont accepté, de façon générale, de belle manière. Croyez-vous que le même scénario se serait produit si les souverainistes avaient remporté le référendum par une aussi mince marge?

Bernard Landry: Je crois que oui parce qu'il serait arrivé une chose au Québec, dont je suis certain. Ça aurait été des ralliements spectaculaires. Je me rappelle, après le référendum de 1995, un groupe d'intellectuels issus de la communauté italienne du Québec, avaient écrits pour dire: "le jour où le Québec décidera de son indépendance, même si on l'avait pas favorisée ouvertement avant, on se ralliera parce qu'on pense que c'est un projet légitime". Ça, ça aurait sans doute été imité par beaucoup de gens, de tous les horizons, y compris des Libéraux du Québec, très nationalistes, et ça aurait fait que la voix du Québec aurait été beaucoup plus consolidée dans les mois suivants.

Mais, plus on gagne, mieux c'est. Mais il faut pas oublier que la France est entrée dans l'Union Européenne avec seulement 51% des voix. Et ils en sont pas ressortis!

Q: Pierre Falardeau et Raymond Villeneuve, croyez-vous qu'il s'agit de gens qui font avancer ou reculer la cause indépendantiste?

Bernard Landry: Je connais pas, Raymond Villeneuve, ou presque pas. Alors je ne veux pas me prononcer. Pierre Falardeau est un cinéaste de génie; je ne voudrais pas m'exprimer comme lui, chacun son style, mais il a fait sûrement des choses importantes pour notre peuple, ne serait-ce que de bien remettre en lumière le sacrifice des Patriotes.

Q: Hier [16 février 2005], c'était la journée officielle de la mise en application du protocole de Kyoto. Malgré ce protocole, il semble clair que nous nous dirigeons directement dans une impasse, et j'aimerais savoir si cela vous préoccupe, et du même coup, si vous avez, personnellement, posé des gestes concrets dans votre vie personnelle, en lien avec cette problématique.

Bernard Landry: Oui, bien là j'ai des préoccupations québécoises, parce que le Québec est exemplaire, comparé au Canada. Les grands pollueurs au Canada, c'est l'Ontario et l'Alberta; nous autres, à cause de l'hydro-électricité, et d'un certain nombre de choix qu'on a fait - même nos maisons sont chauffées à l'électricité - j'espère qu'on ne sera pas pénalisé pour avoir été de bons élèves. E là, il semble que le Canada est en train de faire ça, à moins de signer un accord bilatéral avec le Québec, qu'on n'a pas vu encore.

Pour le reste, je crois que le développement durable, va devenir l'une des doctrines les plus rassembleuses de l'histoire humaine. Parce que tout le monde va y trouver son compte. Même les capitalistes qui surexploitaient la forêt vont être obligés de se rendre compte, à un moment donné, que si ils la surexploitent, à un moment donné il n'y en aura plus et qu'ils seront pénalisés. La nature et les gens qui habitent ces régions-là sont pénalisés mais les auteurs même des abus le seraient. Alors je pense que si on multiplie cet exemple dans tous les secteurs liés aux richesses naturelles, on va finir par établir une certaine convergence entre des intérêts apparemment opposés mais qui vont se réconcilier par le développement durable.

Il y a déjà plusieurs mouvements au Canada, au États-Unis et dans plusieurs pays, où les corporations capitalistes elles-mêmes ne veulent plus souscrire à des comportements inéquitables. Alors, madame Brundtland et son développement durable, il se peut qu'elle ait déclenché l'un des mouvements les plus salutaires de l'histoire contemporaine. Et j'espère que mon parti, et tous les autres partis, vont se battre pour ça.

Dans ma vie personnelle, oui, dernièrement, je suis allé acheter des ampoules au néon plutôt que des ampoules conventionnelles. Et j'ai fait faire des efforts particuliers d'isolation dans ma maison, d'économie d'énergie, puis si j'étais plus riche, j'en ferais plus encore, puisque pour l'instant, hélas, les coûts sont pas toujours compensés par des économies d'énergies.

Q: L’économie étant certainement quelque chose dont vous êtes maître; vous avez été longtemps Ministre des Finances, entre autres choses, alors parlons de baisses d'impôts. Que pensez-vous des baisses d'impôts? Faut-il baisser les impôts?

Bernard Landry: Quand on peut le faire, mais le Québec ne peut pas le faire, visiblement, en ce moment. Nous autres on a été très clair lors de la campagne électorale; Charest, de façon démagogique, disait "je vais vous baisser les impôts tous les ans d'un milliard", s'appliquant à tout le monde. Nous autres on a dit "non, on fera pas ça, les services publics d'abord".

On les a déjà baissé les impôts, c'est très agréable de baisser les impôts, mais on ne peut pas le faire au détriment des services publics. Les Libéraux qui nous avaient précédés les avaient montés de 11 milliards. On les a rebaissés du même montant, puis après ça on était au déficit zéro et on a cessé de faire miroiter qu'on pouvait baisser les impôts quand on a pas d'argent pour le faire. Le jour où le Québec sera souverain, et qu'il aura sa part des surplus du Fédéral, on révisera toute la question si c'est nécessaire.

Q: Beaucoup de gens ont critiqué les baisses d'impôts du PQ, ces dernières années, en prétendant que ces sommes amputées au budget de l'État, on en aurait grandement besoin aujourd'hui. Que répondez-vous à ces gens-là?

Bernard Landry: Bien, c'est qu'on aurait eu des problèmes considérables de déficit. Nous autres, on est parti avec un déficit de 6 milliards, on l'a ramené à zéro, et ça c'est ni la gauche, ni la droite, c'est le bon sens. Quand on croit à la puissance de l'État, on maintient sa capacité économique et financière, et c'est ça qu'on a fait.


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Entrevue effectuée à Montréal le 17 février 2005.

Publié par Sébastien Aubé le 26 février 2005 à 08:10 PM TrackBack Commentaires (3)