Sortons du silence, nous sommes complices

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Je partage avec vous - avec l'autorisation de l'auteure - cette très belle lettre, remplie de colère mais aussi d'espoir, que m'a fait parvenir mon amie Suzanne.


Sherbrooke, le 25 mars 2005


Salut Seb,

Merci de m’avoir invitée à la manifestation étudiante qui se tenait hier sur la colline parlementaire pour se terminer à l’Université Laval. J’y ai passé une journée mémorable. J’ai vu et échangé avec Caro, Karine, Émilie, Stéphane, Ludivine, Nicolas, Eddie et tant d’autres aussi motivés les uns que les autres. Nous étions environ 150 du CEGEP et de l’Université de Sherbrooke à embarquer dans des bus scolaires, direction Québec, avec de la détermination au cœur pour que les droits des étudiants et des étudiantes soient reconnus à part entière. Toute la journée, j’ai vu de beaux jeunes plein de potentiel et de rêves, porteurs du même message qui est bien au-delà des disciplines, des allégeances politiques et des intérêts personnels.

Seb, je t’avoue qu’en 25 ans de militantisme, c’est la première fois que je vois des étudiants et des étudiantes conscients des dangers potentiels qui les guettent par le seul fait de vouloir se rassembler dans un lieu public pour dire, haut et fort devant tout le Québec, que la justice sociale et la paix sociale sont actuellement menacées par le traitement néolibéral et dictatorial dont ils sont l’objet. L’atmosphère était à la fête. Pourtant, on les attendait comme des criminels. Sur place, étaient visibles les forces anti-émeutes armées jusqu’aux dents, les hélicoptères et bien sûr, les médias qui attendaient comme des vautours des nouvelles à sensation. Avant de descendre des bus, nous avons été accueillis par l’une des nombreuses étudiantes responsables de la manifestation. Quand elle a rappelé le numéro de téléphone, en cas d’urgence, pour un service d’aide juridique, j’ai vu des étudiants inquiets uniquement parce qu’ils allaient faire connaître leurs opinions sur les coupures de 103 M $ dont ils font les frais parce que Jean Charest a promis dans son programme électoral des réductions d’impôts aux particuliers. Te dire à quel point je suis dégoûtée…

Seb, j’ai rencontré sur la colline parlementaire tout un Québec d’étudiants et d’étudiantes en philosophie, médecine, communication, travail social, théâtre, musique, politique, informatique, génie, etc, accompagné de quelques rares travailleurs et travailleuses qui, comme moi, se sentent concernés par les injustices qui les frappent mais qui ne les paralysent pas pour autant. J’ai fait des rencontres extraordinaires pendant cette belle marche animée et ensoleillée. Ceux que j’ai appuyés, ce sont des étudiants et des étudiantes conscients et articulés qui refusent d’accepter que le gouvernement de Jean Charest hypothèque à outrance leurs rêves et leur avenir pour les emprisonner dans les mains de ses amis néolibéralistes.

Ce fut une manifestation de plus de 12 000 personnes, haute en couleur et en animation organisée par des étudiants instruits et civilisés très respectueux de leur environnement ; pas d’ordures laissées sur leur passage et si peu de bris. Les grandes centrales syndicales ont beaucoup à apprendre du présent mouvement étudiant car, après la manifestation du 1er mai, tout le trajet de même que le parc Jarry ressemblaient à un dépotoir à ciel ouvert après le passage des travailleurs et travailleuses syndiqués.

Imagine Seb, que pour combler cette journée inoubliable, j’ai rencontré vers 20 heures Jean Charest au Marché Végétarien coin Cartier et King. Comme j’allais prendre mon sac de patates biologiques, il était là à six pouces de moi devant le comptoir de légumes. Je lui ai dit : « Monsieur Charest, et ben ! J’arrive de Québec et nous étions plus de 12 000 personnes à vous attendre. Vous n’étiez pas au rendez-vous ? ». Il m’a répondu : « Ben non !» Et j’ai ajouté : « Vous devez avoir de la misère à dormir ces temps-ci ? » Il a répliqué : « Pas du tout, je dors très bien » avec son sourire insolent. Pour mettre fin à notre échange, je lui ai dit : « Monsieur Charest, il y a plein de jeunes qui n’ont même pas de quoi manger et si je le sais, c’est parce que je les côtoie tous les jours. Je leur enseigne. » Il a ri et m’a tourné le dos.

Seb, il a ri.

Comment un Premier ministre peut-il rire et ne pas se soucier des étudiants et des étudiantes qui ne sont pas en mesure de se payer de la bouffe parce qu’ils n’en n’ont pas les moyens ?

Je suis en COLÈRE Seb.

Où sont les parents et les grands-parents de ces étudiants et étudiantes en grève ?
Où sont les intellectuels, ces enseignants qui les accompagnent à tous les jours et qui savent très bien ce qui se joue actuellement sur leur dos ? C’est une injustice que nous devons dénoncer.
Où sont les travailleurs et les travailleuses qui comme les étudiants sont privés de leurs droits les plus fondamentaux ?
Où sont les grandes centrales syndicales qui ont en poche nos mandats de grève, mais qui attendent ? Qu’est-ce que vous attendez ?

Les étudiants et les étudiantes du Québec sont DEBOUT
et ils ont besoin de NOUS. Sortons du silence, nous sommes complices.

Nous pourrions tous et toutes être unis dans la même cause, car nous avons les mêmes revendications qui sont de maintenir une sociale démocratie, de rétablir la paix sociale en reconnaissant l’ensemble des droits fondamentaux pour tous les Québécois et toutes les Québécoises comme le droit à l’éducation, à la santé, au travail, à un revenu décent et à l’environnement.

Trop souvent, j’ai entendu autour de moi des propos peu élogieux à l’endroit des jeunes. Ils sont pourtant en train de nous indiquer la route à suivre. Ils ont besoin de notre reconnaissance, maintenant. Comme le disait Gérald Larose sur les ondes de RDI, le 23 mars dernier, ils ont largement dépassé, par leurs actions, les beaux idéaux et les grands principes de mai 68.

Seb, je voudrais que tu saches et que tu portes ce message auprès de tes pairs. Je suis profondément honorée de partager mon quotidien avec des étudiants comme celles et ceux qui depuis 5 semaines tiennent le phare allumé pour éclairer nos consciences.

Je suis fière de vous, solidairement.

Suzanne Renaud, Ms.s, t.s.
Professeure, Département de techniques de travail social
CEGEP de Sherbrooke

Publié par Sébastien Aubé le 25 mars 2005 à 07:49 PM TrackBack Commentaires (2)