La clientélisation: ça suffit

Je partage ici la correspondance échangée avec la Grande directrice générale de la FGBN. Ma correspondance, en forme de questionnement, indiquait un certain désaccord à cette manie de "clientéliser" tout ce qui bouge. La réponse de sa Grandeur m'a décidé à entreprendre cette cabale nécessaire pour sortir du catimini tous ces détournements de ressources pour le plaisir du prince.

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Montréal le 24 avril 2005

Mme Lise Bisonnette
directrice de la Grande Bibliothèque

Objet: "Clientélisation"

Ce texte veut questionner cette idée de "clientéliser" les propriétaires et éventuels utilisateurs de la FGBN. Pour soutenir une hypothèse, pourrais-je affirmer que je ne suis pas un client, mais l'un des propriétaires de cette Future Grande Bibliothèque?

Que j'en devienne un des utilisateurs, cela peut aller de soi, mais non obligatoirement, ce malgré les conséquences centralisatrices de la mise en place de ce prestigieux outil essentiel et public. Mais comme propriétaire et possible utilisateur je refuse qu'on insère cet outil de connaissances, de références et de partage dans l'univers de la consommation, de la sur-consommation, de l'anonymat, du ciblage, du numérotage et d'attaques publicitaires décervelantes. Pourquoi ne pas avoir choisi de concientiser au départ le propriétaire et éventuel utilisateur de sa vraie réalité par rapport à cet outil?

Je refuse que cet outil essentiel pour la connaissance devienne un autre lieu où je ne deviendrai qu'un client avec son numéro, son code utilisateur ou ses empreintes oculaires ou son code ADN.
Le fait que la FGBN se soit approprié une quantité énorme de notre vécu, des traces de nos espérances et projections, des signes de nos différences ne lui donnent pas le droit de nous désapproprier de nos biens et outils en nous transformant par l'opération du marketing en vulgaire client, en anonyme client, en éventuel impossible client à satisfaire.

Vous comprendrez donc pour ces quelques arguments et de nombreux autres en réserve/réflexion, que je ve veux pas devenir un client qu'on désapproprie de son bien. Je ne veux pas devenir un client qu'on satisfait, qu'on fidélise, qu'on irresponsabilise, qu'on harcèle, qu'on statistiquise, qu'on portraiturise, qu'on sonde, qu'on échange, qu'on comptabilise, qu'on escroque, etc...

Je veux être un propriétaire qui se responsabilise et, comme tel, exige que mon outil essentiel et public ne soit pas inscrit dans une course effrénée dont les règles sont fixées par l'OMC. Je veux que mon outil devienne un modèle dans cette lutte contre les menaces des commerçants de marchandiser tout ce qui bouge et existe sous prétexte de modernité, de croissance. Je veux, comme propriétaire, que les utilisateurs profitent de cet outil selon les besoins et non que le besoin soit créé par l'outil. Cet outil public essentiel n'est pas un gadget pour encourager la surconsommation absurde pour justifier par jeux statistiques une fausse rentabilité kulturalisante, désespérante et désappropriante.

"Clientélisation" : n'est-ce pas en raison de l'introduction de ce concept que beaucoup de nos outils essentiels, publics et collectifs connaisssent les problèmes reliés à cette manoeuvre de désappropriation?

De plus, l'organisation d'un outil essentiel et public en "service à la clientèle" est un détournement de mandat. Il introduit des caractéristiques propres à cette société de marketing, la possible surconsommation, la consommation futile et sans raison avec ses corrollaires la frustration et les confrontations en raison de ralentissements reliés aux manques de moyens, aux éventuelles coupures de budget, etc...

Quand on est propriétaire et possible utilisateur on ne s'attend pas à ce que tout nous soit fourni dans la bouche; on n'est pas là à exiger l'impossible, à ne pas supporter les attentes, les lignes, les frustrations dûes aux limites. Il y a des possibles, des impossibles et si on veut être meilleur on met la main à la roue, non pour crier son droit de client-roi, mais sa responsabilité de propriétaire.

Cette clientélisation, c'est une démission devant les éventuelles problématiques causées par des manques de ressources et où l'on serait obligé de fermer des services, des départements, couper dans les horaires et introduire des taxes indirectes comme tarification pour faire rouler un outil sur-utilisé et incapable de suivre la demande d'une clientèle hystérique.

C'est aussi, dans ces grandes manoeuvres de tout privatiser, l'apparition du prochain acheteur de cette clientèle captive et désappropriée.

Vous comprendrez donc que je ne peux accepter la carte "client" que vous m'avez fait parvenir.

J'espère que dans le cénacle des décideurs-euses, il y aura une personne qui acceptera de piloter un questionnement à ce positionnement inquiétant.

Serge Gagné, cinéaste

PS Cette lettre pourrait devenir un éventuel manifeste pour une cabale contre cette manie désespérante de clientéliser tout ce qui bouge.

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Par la suite je recevais un courriel de Mme la PDG dont je donne ici un large extrait:

"Monsieur,

Me voici intriguée par le message de protestation que vous m'avez fait parvenir. Je ne vois pas en quoi le terme de "propriétaire" - capitaliste s'il en est! - serait plus noble et moins mercantile que celui de "client".

Le fait est qu'il est fort difficile de trouver un mot assez rassembleur pour rendre compte de la diversité extraordinaire des personnes qui fréquentent la Grande Bibliothèque de la Bibliothèque nationale du Québec et que je préfère, pour ma part, mettre tout notre temps à y susciter des solidarités nouvelles en lecture, en écriture, en débat, en réflexion, plutôt que de le perdre à disputer des mots.

Vous me permettrez par ailleurs de m'étonner qu'une personne comme vous, qui semble aussi préoccupée d'éthique et de responsabilité personnelle, puisse faire les procès d'intentions les plus infamants à une institution, et à sa direction, sans la moindre vérification de nos politiques et de nos engagements. Entre utiliser un mot qui irrite, et lancer des accusations vicieuses et sans fondement, il me semble que l'honnêteté choisirait vite son camp.

Je vous prie d'agréer mes salutations.

Lise Bissonnette
Présidente-directrice générale
Bibliothèque nationale du Québec

475, boulevard De Maisonneuve Est
Montréal (Québec) H2L 5C4
Téléphone: (514) 873-1100
Télécopieur: (514) 864-3818
pdg@bnquebec.ca
www.bnquebec.ca

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Suite à cette réponse un peu sèche et peu porteuse d'espoir, voilà la lettre que je lui retourne:

Montréal le 9 mai 2005

Mme Lise Bissonnette
PDG
FGBN

Objet: La vôtre du 4 mai 2005

Vous auriez dû Madame prendre les 30 jours que vous vous donniez dans vos engagements pour répondre à notre léger questionnement, à cette étape d'ailleurs encore en catimini.

Nous croyons détecter dans votre ton et le choix de vos mots un genre de saute d'humeur propre à tout grand commis qui du haut de sa tour de verre ne peut comprendre ces gens du peuple qui osent penser et questionner.

Nous constatons, dès le départ, que vous ne vous gênez pas, vous, de choisir le terme "protestation" alors que la nôtre ne parlait que de "questionner". Nous voyons aussi que vous avez choisi le mot "disputer" et non "discuter". Vous semblez donc donner de l'importance au choix des consonnes, un "p" pour affirmer votre pouvoir au lieu d'un "c" pour apprécier notre curiosité.

Votre préoccupation à chercher "un mot assez rassembleur" vous demandait-elle de vous contenter d'un terme extrêmement réducteur? Dans d'autres lieux, il nous est arrivé d'utiliser les ressources de la petite bibliothèque de Montréal. Nous avions une carte. On ne nous reconnaissait pas notre droit de propriétaire mais surtout, on ne nous qualifiait pas de client.

Et tant qu'à y être, dans le système capitaliste nous préférons encore notre vulgaire statut de propriétaire qu'on dépossède de son bien. Nous sommes aussi capable de saisir quand on veut l'illusionner avec la verroterie de pacotille qui lui conferre tous les droits du client.

Quant aux "procès d'intentions les plus infamants", aux "accusations vicieuses et sans fondement" vraiment madame épargnez-nous du jeu de "l'arroseur arrosé". Quant à "l'honnêteté", notre camp aurait choisi une autre manifestation ne célébrant pas encore la mise en place d'un autre catafalque de béton, de pierre et de verre agrémenté de haute technologie.

Dans votre étape de conquête de solidarité, attention de ne pas devenir comme ces chevaliers en croisade qui ne se rendent même pas compte des fragilités qu'ils écrasent au nom de leur mission.
Qu'a-t-on à faire du questionnement du choix d'un mot quand le prince nous a confié la destinée et la propagande de milliards de ces assemblages de voyelles et de consonnes?

Et vive le client utilisateur, fréquentateur, sur-consommateur, ce signe du succès de notre mission princière.

D'ailleurs dans votre quête de "solidarités nouvelles" qu'utiliserez-vous? Des mots ou un florilège de voyelles et consonnes que "les clients" assembleront par la magie d'un grand boulier ou d'un logiciel informatique ou d'un bible conçue par vos grands dirigeants...

Nous revenons du Royaume. Croyez-moi Madame, vous aurez fort à faire, parmi les gens du peuple, pour convaincre que cette Future Grande Bibliothèque, dont vous êtes la valeureuse et preuse chevalière, n'est pas qu'une verroterie pour sertir la couronne d'une métropole bien moribonde.

Nous comprenions mal votre colère devant l'ingratitude de ces jeunes constatant "le trop d'ordinateurs". À votre réaction sèche et fermée à notre petite interrogation sur le choix d'un mot cachant de bien douteuses manoeuvres, nous saisissons maintenant votre inquiétante intransigeance militariste. Oui madame, hors de la future grande bibliothèque, il y aura encore des gens qui seront à l'affût des détournements de ressources et de sens. Votre institution et votre grande direction ne seront pas les premières à refuser des interrogations. Dans cette fin de chantier, il y aurait une certaine sagesse à tasser la poutre qui obstrue votre regard.

Espérons que vous n'êtes pas notre représentante sur le comité qui défend l'exception kulturelle pour tous les traités de commerce que les grands commis anti-démocratiques de l'OMC, du FMI et de la Banque Mondiale ourdissent contre la société des hommes et des femmes.

Vous l'aurez donc mérité la cabale que nous entreprenons sur le champ.

Serge Gagné, cinéaste

Publié par Alex G. Rom le 09 mai 2005 à 05:30 PM TrackBack Commentaires (21)