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Nous avons reçu ce texte signé Ty pour le 25ième anniversaire du premier référendum. Il nous fait plaisir de le diffuser ici en vous invitant, comme toujours, à nous faire parvenir vos textes pour publication à l'adresse: webmestre@latribuduverbe.com.
Plus j'me souviens
Je m'appelle Québec et je grandis à l'étroit dans une famille dysfonctionnelle. J'suis née d'une maman pas là et d'un papa pas d'langue, pas mal en même temps que mon frère Ontario et ma p'tite sœur Nouveau-Brunswick. Par mystère héréditaire, je retiens peu de mon père et rien de ma mère. J'ai des frères et sœurs avec qui j'partage pas la même langue et à la longue ça cause problème. J'ai pas de relations nourrissantes et ça me sous-alimente.
J'me souviens. Il est 1867 et papa est fier de nous voir tous grandir dans son condominium. Bon vivant pas dérangeant, plus catholique que l'pape, ti-coune inoffensif, je suis toujours le gentil mouton noir. Ma famille, je l'aime bien mais elle me dit souvent rien.
Je suis une petite fille, alors des fois, je chiale fort. Mes frères et sœurs trouvent que j'fais tout pour attirer l'attention. On m'gronde: « What does Quebec want? Go suck a lemon! » On m'comprend pas mais j'me replie pas sur moi; même que libertin comme j'suis, je m'Expo67, je me french power et j'me fais aller la langue en longitude! Papa m'appuie mais pas les enfants de la patrie. On scande qu'il est schizo et on argue que j'suis nazie. Ils me tirent la langue, étirent la mienne, que j'me pende avec elle, l'air de rien. Y'a clash dans la trachée. Je m'vois toute grande mais à la table familiale, ma place est toute petite. Pourtant, je n'suis pas une petite fille; j'suis peut-être quelqu'un comme une grande fille. Coudonc, j'me dis que dans l'attente, je me sous-entend.
On me dit que mes parents se sont séparés à ma naissance. Que ma mère habite de l'autre côté dans un cottage anglais. Des fois, cette mère-là nous rend visite et une fois, dans un peak de crise d'adolescence, je lui ai dit : « T'es pas ma vraie mère! ». Ça prend pas du sang froid, ça prend du sang français. Ça a dégénéré, j'ai un peu pété les plombs. Papa l'a pas pris et m'a serré le bras très fort. Des mesures de serre. La famille est pas fière et m'regarde de travers. Maman n'est jamais revenue. Ma famille, je l'aime bien mais elle me dit souvent rien.
Sinon, j'ai la crise d'adolescence tranquille: les ch'veux bleus et une fleur de lys tatouée sur l'épaule. J'suis fière pet, j'fais à ma tête, je renaît, je René! Il est 1976 et j'ai jamais été aussi fière d'être ce que j'suis! Unique et authentique, libre ou autonome, tout dépendant. Ou tout indépendant. Ça souffle et j'aime quand il vente, je me soulève.
Justement j'ai l'vent dans l'dos, le Canadien mène 3-0, j'ai mon bikini ma brosse à dent pis le cœur qui bat pour six millions. Plus j'me rassemble, plus j'me ressemble. C'est assez pour prendre conscience que j'suis une créative émotive qui passe son temps à rêver et q'y'aurait affaire à être à ses affaires. J'veux aller plus loin, plus vite pis tout d'suite, mais j't'un peu peureuse. Ratoureuse, patenteuse, joueuse de tours et opportuniste pour plus d'amour. J'suis amnésique ou pas revancharde, j'sais pas trop. Ambivalente. Une chose est sûre : j'veux pouvoir voler de ma propre langue et aller voir ailleurs si on m'comprend, si je m'entend. Et papa qui m'prend pour un mangeu' d'hot-dog... Ma famille, je l'aime bien mais elle me dit souvent rien.
J'lâche pas papa : « Je veux les clés de l'autonomie! ». J'ai l'âge et l'envie d'conduire pis j'ai un faible pour la voie d'gauche. Au pire j't'avertis, j'me tape le voyage backpack d'ado avant la vie d'adulte! J'ai d'la patience et j'm'en tapisse, j'suis étapiste. Il est 1980. Je m'dis qu'un jour j'm'en irai loin mais qu'en attendant, y'a 40% de possibilité que j'en parle à papa un autre moment donné. La prochaine fois. J'ai le sentiment intime que je m'sous-estime.
Crise de la vingtaine, sans doute, je me déchire pour un oui pour un non. Papa m'a à l'œil, les autres enfants ont d'l'orgueil. À la longue ça m'agace et m'étouffe, y m'oublie mais pas sans manifester d'mépris... L'impression d'être ignoré et incompris est à trancher aux longs couteaux. De ma sœur BC à mon frère Ontario, des prairies à Sault-Sainte-Marie, y'a longtemps qu'on m'tient la tête dans le trudeau. C'est pour me v'nir en aide, diront Johnny and Clyde... Malhabile famille qui sait pas m'aimer, un autre soir au bord du Lac Meech. On don't understand et prend revanche. Et à quelque part, ça m'arrange. Ma famille, je l'aime bien mais elle me dit souvent rien.
Tout ça, ça castre mais ça décrasse. J'ai l'envie du mouvement. Il est 1995 et je sais que tu sais c'que j'veux : partir. J'ai 20 ans toutes mes dents, j'en ai même une contre toi, p'pa. Pas pour te mordre mais pour pas lâcher l'morceau. Si tu m'aimes vraiment laisses-moi partir... L'automne sent la liberté, mon idée est claire comme de la parizeau de roche. J'ai fait mon sac et j'ai sondé : c'est oui. À la seconde, je suis confiante et je me souhaite.
Papa n'allait pas me la donner si facilement. Il a réuni toute la famille pour mon party, pour son parti. C'est quoi ces yeux de please don't go pis c'te face en cœur gros? Ontario a rangé Brockville, Alberta s'est rincé l'Calgary, Manitoba sans Elijah, Nouveau-Brunswick pas d'McKenna, ma grande sœur BC s'est payée l'voyage en avion, tout l'monde s'est passé la langue au savon mais ça sent pas bon. Papa s'est habillé chic pour la mise en marché d'un discours à la nation qui s'écoute d'un silence chrétien. Ma famille, je l'aime bien mais elle me dit souvent rien.
Ça sort tout croche mais la gueule de louche me rend stoïque. J'vois pas Machiavel faire sa pub. Des menaces comme fer de lance, des phrases testées en agence, ma carcasse dévorée par les requins de la finance... C'est efficace: j'ai peur. Transi, j'arrive pas à m'exprimer, je ferme le poing pour crier, fatiguée, désabusée. J'ai l'estime à moitié virgule un défait... J'ai pas la réplique aux nuances, je veux caler mon verre pis m'caler six pieds sous-terre.
Il fait 2000 et quelques, je joue encore la game malgré les cicatrices. Je joue l'uni pour pas me sentir démuni. Je ravale et me la ferme, j'ai mal à l'être, l'éclat d'un burn-out. La dernière fois que j'ai d'mandé à papa les clés de l'autonomie, y'a dit que j'pourrais juste conduire par clareté référendaire. J'suis un zombie, je marche tout droit, des fois même j'titube à droite. Papa me gâte d'argent de poche, d'attentions et d'une nouvelle garde-robe en drapeaux et bannières; il dit que ça fera moins dépareillé sur la photo de famille. À côté d'celle des Rocheuses. Ma famille, je l'aime bien mais elle me dit souvent rien.
Je ne fais plus de pression sur papa; c'est la dépression. J'suis engourdie pis à boutte, fait que j'me laisse faire. Y'a un certain confort. Mais l'ennui avec le confort, c'est que ça rend plus con que fort. C'temps-ci, j'suis pas rapiécée et y'a pas d'sous-réponse quand j'me sous-questionne.
Jusqu'à hier. Il est 2005 et papa s'est auto-stoolé. Schizophrénie ou mal d'avoir menti, il m'a tout dit : l'argent, les robes, ses élans d'amour papatriotique... C'était d'la poudre aux yeux, de la cravate rouge faite à la chaîne et de la balle de golf cheap. Mon père a voulu m'acheter. Apparence que j'me laisserais même pas sous-louer.
Cher papa. Je te pardonne de m'avoir mal aimé. Je me pardonne d'avoir manqué de courage. Mais trop de pardons c'est comme pas assez, ça désole. Aujourd'hui je respire le cerne de sueur sous ton bras de mauvais publicitaire. Tu pues le faux et l'enclos alors que depuis un quart de siècle, j'suis en quête d'intégrité et j'crie à tue-tête ma liberté. Le mal être en d'dans me donne le goût d'sortir dehors. Et puis t'es souillé, papa... Je me sens flouée, trompée, une ex-battue devant le chum violent qui se fend à la ramener à coup de « je t'aime » mal sentis. À force d'être à plat ventre, je magane ma colonne. T'es une sale histoire qui s'répète et moi, bonasse, faudrait que j'me r'tape la cassette? J'veux du pouvoir concret; pas d'celui qui t'corrompt mais de celui qui m'correspond. Une minorité qui veut s'montrer. Papa, je suis grande et ça s'mesure pas à coups d'gueules mais à bouts d'langue. Ma voix vire à Vegas, je fais du cinoche avec Oscar, je traîne mon accent du St-Laurent de l'autre côté des océans, je sais faire de l'hydro, d'la techno, des jeux vidéos pis des avions cargo, j'dégage la foi et l'respect, j'ai des élans de grands vents et sous-terre une sacrée source d'eau claire. J'fais la paix avec moi, j'suis gagnante sans autre condition. Vient un temps où ce sont les enfants qui en apprennent aux parents. Regarde-moi bien aller, papa, et salut, mes frères et sœurs. Parce que ma famille, je l'aime bien mais plus j'me souviens et plus j'deviens souverain.
Ty
Publié par La Tribu du Verbe le 21 mai 2005 à 11:11 AM
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