La marche "Solidarité sans Frontière" arrive à Ottawa samedi

marche_solidarite.jpg
Depuis samedi le 18 juin dernier, une centaine de personnes parcourent à pied les 200 km séparant Montréal d’Ottawa. Ces gens marchent pour appuyer les principales revendications du réseau Solidarité sans frontières, soit la régularisation de toutes les personnes sans-statut au Canada; la fin des déportations et détentions des personnes migrantes et l’abolition des certificats de sécurité.

Pour de nombreux reportage sur cette marche historique ainsi que pour savoir comment faire pression sur Joe Volpe, Ministre de la Citoyenneté et de l'Immigration, voir le site de Solidarité sans Frontière ainsi que celui du CMAQ.

Une façon d'appuyer la marche est de venir en grand nombre pour accueillir les marcheurs samedi le 25 juin après-midi à Ottawa. Des autobus quittent Montréal pour Ottawa samedi le 25 juin à 9h du matin pile, pour rentrer plus tard ce soir. Les autobus quittent devant le pavillon Hall de l’Université Concordia (1455 de Maisonneuve Ouest, près du métro Guy-Concordia).

Pour réserver une place dans l’autobus de Montréal vers Ottawa, SVP appelez au 514-859-9023 (laissez votre nom et numéro de téléphone clairement et lentement) ou envoyez un e-mail à sansfrontieres@resist.ca. Nous demandons une contribution volontaire de 10$ pour aider à payer nos dépenses. C’est gratuit pour les enfants.

Comme il est question de déportation de réfugiés, je me permets d'inclure ici un texte écrit "à chaud" quelques jours après la déportation en Espagne le 4 juin dernier de Gorka Perea et Eduardo Plagaro, deux militants indépendantistes basques qui avaient trouvé refuge au Canada en 1997.

Le texte résume les grandes lignes de leur cauchemar en sol canadien. Pour que leur détermination et leur courage nous incitent à continuer la lutte.


Journal de bord d’un réfugié politique
(renvoyé par le Canada dans le pays qui l’a torturé)

Vous vous appelez Gorka Perea et vous avez 19 ans.1 Comme bien des jeunes de votre âge, vous militez pour la culture de votre pays, vous êtes de gauche et indépendantiste. Mais il y a un hic : vous êtes né au Pays Basques. C’est qu’à l’instar du Canada avec le peuple québécois, l’Espagne cherche à réprimer par tous les moyens l’accession à l’indépendance de votre pays. Vous manifestez régulièrement dans les rues pour revendiquer votre droit à l’autodétermination sans toutefois participer à la lutte armée que mène l’ETA, la branche militaire du mouvement indépendantiste.

Par un beau soir d’avril 1993, alors que vous rentrez tranquillement du bar où vous travaillez, une auto s’arrête devant vous, trois personnes en sortent, vous traitent de terroriste, commencent à vous frapper et vous embarquent de force. Vous vous retrouvez dans un commissariat de police espagnol à vous faire insulter et fouiller à nu. Commence alors pour vous un long calvaire qui va durer plusieurs jours durant lesquels vous ne pourrez communiquer avec quiconque, pas même un avocat.

On vous questionne sur tout et n’importe quoi et quand vous ne savez que répondre, on vous frappe à la tête. On brandit un poing américain. Vous tremblez et fondez en larmes. On vous penche au-dessus d’une fenêtre à l’étage et l’on évoque une chute accidentelle. Ou encore une altercation au cours de laquelle vous auriez voulu vous emparer d’une arme, ce qui vous aurait valu une balle dans la tête. À ce moment, vous pensez aux 9 basques qui sont morts dans les commissariats de police espagnole depuis 1977 et vous vous dites que ce ne sont malheureusement pas des menaces en l’air.

On vous demande d’enlever vos pantalons. Vous vous dites qu’ils veulent peut-être juste vous ridiculiser. Vous êtes bien trop naïf. L’instant d’après ils commencent à serrer vos testicules. Et chaque fois que vous ne pouvez leur répondre, ils serrent davantage. Ensuite, ils vous donnent des coups aux oreilles, ce qui crée un sentiment de vide où vous n’entendez plus rien. Et quand l’audition revient, ce n’est que pour mieux entendre d’autres prisonniers gémir sous la torture.

Après plusieurs jours de ces traitements, on vous dit de signer des papiers. Brisé psychologiquement et sentant la fin possible de votre séjour aux enfers, vous vous exécutez. Vous venez, mine de rien, d’avouer un incendie criminel que vous n’avez pas commis mais qui vous vaudra 6 ans de prison…

Entre deux procédures de ce procès qui vous condamne pour "incendie criminel" mais vous acquitte de faire partie de l'ETA, vous bénéficiez d’une brève libération. Vous pensez aux années de détention qui vous attendent et vous comprenez maintenant dans le détail l’odieuse la méthode utilisée par l’État espagnol pour casser les forces vives du mouvement indépendantiste basque. Vous vous dites qu’il doit bien exister une terre d’asile qui se ferait un devoir d’accueillir les réfugiés politiques comme vous. C’est alors que, dans un grand flash rouge et blanc, le choix s’impose : le Canada !

Vous réussissez donc à fuir au Canada et dès votre arrivée à Montréal vous entamez les procédures de demande de réfugié. Durant les quatre longues années d’attente qui suivent, vous apprenez le français et vous vous intégrez à la société québécoise. Vous rencontrez aussi celle qui deviendra votre compagne.

Vous apprenez enfin que la Commission de l’immigration et du statut de réfugié, qui a entendu le récit de votre torture, doit rendre son verdict au début de l’été 2001. Selon votre avocat, tout porte à croire que le statut de réfugié vous sera accordé.

Entre alors en scène José Maria Aznar, premier ministre espagnol à l’époque, qui rend une visite officielle à Jean Chrétien à Ottawa les 29 et 30 mai 2001 pour discuter « de questions bilatérales, dont le commerce et l’investissement. » Une semaine plus tard, une demie douzaine d’agents de la GRC débarquent chez vous à 6 h du matin, fusil au poing, en défonçant vos portes qui n’étaient même pas barrées. On vous arrache des bras de votre compagne qui assiste à la scène, horrifiée. Vous pensez rêver à un mauvais film hollywoodien mais non, vous êtes bien éveillé. L’Espagne vient simplement de faire une demande d’extradition à votre endroit. Comme par hasard une semaine après qu’Aznar eut parlé « affaires » avec Chrétien…

Vous prenez donc le chemin du centre de détention de Rivière-des-Prairies en juin 2001. Vous y croupirez deux ans de votre vie.

En octobre 2001, la Cour supérieure ordonne votre extradition, le juge Boilard refusant de vous entendre sous prétexte que ça ne relève pas de son autorité. Le dossier est alors transféré au ministre de la Justice du Canada de l’époque, Martin Cauchon, qui peut encore empêcher l’extradition.

Entre-temps, vous apprenez que depuis 1999, la loi canadienne sur l’immigration fait dorénavant passer l’extradition avant toute demande de statut de réfugié. Vous vous étonnez qu’un pays qui se targue d’être une terre d’accueil institue la primauté de la parole des États tortionnaire sur celle des réfugiés. Vous êtes encore plus perplexe de constater qu’on utilise cette loi de manière rétroactive contre vous puisque votre demande d’asile a été faite en 1997. Quand finalement le ministre Cauchon annonce qu’il se plie à la demande de l’Espagne sans jamais avoir voulu entendre votre témoignage, vous commencez à voir le vrai visage du Canada.

Vous engagez alors une épuisante bataille juridique. En octobre 2003, vous déposez à la Cour d’Appel du Québec une demande de révision judiciaire de la décision du ministre. Quelques semaines plus tard, vous êtes enfin libéré sous caution en attendant la réponse à cette demande.

Comme si vous aviez besoin de ça, en juin 2004 vous avez un accident de vélo avec traumatisme crânien sévère qui vous plonge plusieurs semaines dans le coma. Le 14 décembre 2004, la Cour d’Appel maintient la décision de la Cour Supérieure et du ministre de la Justice de vous extrader et ordonne à nouveau votre incarcération.

À votre arrivé à Rivière-des-Prairies, vous questionnez une décision du Centre de détention qui vous fait séjourner dans un secteur éloigné de votre compatriote basque Plagaro.1 Au lieu de vous écouter, l’agente en place réclame l’intervention d’une dizaine d’agents qui vous frappent au corps et à la tête à plusieurs reprises alors que vous êtes déjà immobilisé. Vous avez une étrange impression de déjà vu…

L’infirmière qui vous examine le lendemain ne fait que des tests de routine et ne veut rien entendre à propos de votre coma récent. Pire, on vous envoie ensuite au "trou" pendant trois jours, un peu comme si on voulait vous dire : « tant qu’à vous faire tabasser ici les gars, vous êtes aussi bien d’aller vous faire tabasser chez vous ! »

Du fond de votre cellule, vous avez tout le temps de méditer sur le jugement de la cour d’Appel qui est une insulte à l’intelligence puisque d’une part, il admet «que de nombreux rapports émanant d’organismes internationaux crédibles fassent état de cas de torture» en Espagne2, mais que de l’autre, il soutient qu’il n’existe pas de «risque sérieux de torture» pour vous si l’on vous retourne en Espagne.

Vous demandez malgré tout à la dernière instance juridique du Canada, la Cour suprême, d’entendre votre cause. Elle refuse de vous accorder cet ultime recours le 21 avril dernier. Ce n’est plus alors de la colère que vous ressentez envers ces gens qui font passer les échanges commerciaux avant la dignité humaine. Seulement du dégoût.

Il ne vous reste à présent que 45 jours, selon la loi canadienne, avant la déportation. Vous en appelez au comité contre la torture de l’ONU pour éviter le pire. Après tout, le Rapporteur spécial des Nations Unies n’avait-il pas interpellé en 2002 le gouvernement espagnol relativement à une série de cas de torture et de mauvais traitements perpétrés par des corps policiers à l’endroit de détenus provenant du Pays Basque ? Mieux encore, pensez-vous : un rapport de ce comité ne s’était-il pas récemment inquiété du fait que le Canada se réserve exceptionnellement le droit de renvoyer un réfugié dans un pays pratiquant la torture ? 3 Et la juge Louise Arbour n’admettait-elle pas que cet arrêt rendu par la Cour suprême du Canada alors qu'elle-même y était juge devrait être revu ?4

Effectivement, mais c’était sans compter sur «l’à plat ventrisme» de la vénérable institution puisque dans une décision rendue le 30 mai dernier, le Comité contre la torture de l’ONU affirme qu’il n’y a pas lieu de croire que ni vous ni votre compatriote Plagaro ne risquez la torture en Espagne.

Sur le chemin qui vous mène à l’aéroport en ce samedi soir 4 juin 2005, vous revoyez mentalement tous ces gens qui vous ont soutenus durant les 8 ans qu’a duré votre enfer kafkaïen dans le « plusss meilleur pays du monde ». Grâce à eux vous gardez la tête haute, même si le fait de quitter votre compagne et cette terre du Québec que vous aviez fait vôtre vous déchire le cœur. Le bruit de l’avion qui quitte le sol est assourdissant. Mais il ne parvient pas à couvrir ce cri qui résonne en vous : « L'Espagne torture, Canada complice ! Liberté pour le Pays Basque ! »

Bruno Dubuc
Isabelle Baez
Comité de soutien aux prisonniers politiques basques

Vous pouvez écrire (en espagnol) à Gorka et Éduardo à l’adresse suivante :
Gorka Perea Salazar et Eduardo PLagaro Perez de Arriluzea
Centro Penitenciario Madrid
III Modulo 5
Carretera pinto asan Martin de Veja
Km. 5
28340 Valdemoro, Madrid
Espana
-----------
1 Vous auriez pu aussi vous appeler Eduardo Plagaro qui a subi le même sort.
2 Voir le site d’Amnistie International au http://web.amnesty.org/report2004/esp-summary-fra
3 Le Devoir, samedi 21 et du dimanche 22 mai 2005 (http://www.ledevoir.com/2005/05/21/82374.html )
4 Radio-Canada, lundi 13 juin 2005
(http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Index/nouvelles/200506/13/008-Arbour-Canadian-Club.shtml )

Publié par Yvon D. Ranger le 23 juin 2005 à 05:14 PM TrackBack Commentaires (2)