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Sans conférences de presse, sans tambours ni trompette ni campagnes publicitaires tous azimuts, Exxon Mobil Corporation, une des plus importantes entreprises pétrolières de propriété publique du globe, a rejoint les rangs de ceux qui prédisent la menace d’un plafonnement de la production pétrolière de la part des pays non-membres de l’OPEP. Le rapport de l’entreprise, The Outlook for Energy: A 2030 View, prédit l’apogée dans à peine 5 ans.
Par le passé, la plupart des individus qui exprimaient de telles préoccupations se faisaient taxer de catastrophistes, propageant la dernière prophétie malthusienne de la chute imminente de la Civilisation des combustibles fossiles. Leur dépendance aux données sur les réserves de pétrole privées, non-vérifiables par d’autres analystes, ainsi que leur utilisation de modèles ne tenant pas compte des facteurs économiques et politiques, ont souvent mené à des déclarations erronnées. Ils étaient contredits par les ultra-optimistes, qui croyaient que nous n’aurions jamais à penser à ce genre de problèmes et que les marchés régleraient tout. Jusqu’ici, ceux qui s’inquiétaient des réserves pétrolières limitées étaient au mieux ignorés, au pire, ouvertement ridiculisés.
Entretemps, le consommateur moyen a dû tenter de suivre les aléas du marché, une augmentation des prix ayant toujours été suivie par une baisse, on arrivait à la conclusion que ce cycle se perpétuerait indéfiniment. En vérité, le prix de marché du pétrole brut est entièrement découplé des coûts de production, il n’en dépend aucunement. Les coûts de production s’élèvent en moyenne à 6 $ le baril pour les producteurs non-membres de l’OPEP et à 1,50 $ le baril pour les membres de l’OPEP. Cette situation n’a rien à voir avec le libre marché et tout à voir avec ce que l’OPEP croit qui sera accepté ou toléré par les États-Unis. Le prix de marché tout à fait abordable – ce que les consommateurs paient à la pompe – génère des profits magistraux aux propriétaires de la ressource et ne donne aucun signal d’alarme quant à d’imminentes pénuries.
Raison de plus pour que le public doive tenir compte de l’alarme silencieuse sonnée par le rapport d’ExxonMobil, bien plus crédible que d’autres prévisions, et ce pour plusieurs raisons. D’abord et avant tout, c’est que la source, c’est ExxonMobil. Aucune compagnie pétrolière, encore moins une compagnie possédant autant d’expertise dans le domaine de la gestion, des sciences et de l’ingénierie, n’a abordé l’apogée de la production pétrolière auparavant. Étant donné le lourd de conséquences de cette prévision, le document n’a pu être publié qu’après une révision minutieuse.
Deuxièmement, la majorité des producteurs non-membres de l’OPEP comme les États-Unis, le Royaume-Uni, la Norvège et le Mexique, qui satisfont 60 pour cent de la demande pétrolière mondiale, sont déjà entrés en phase de plafonnement ou de déclin de production. (La totalité de la production de brut de ExxonMobil provient de sources non-membres de l’OPEP.) Troisièmement, l’apogée de production citée par le rapport est pour bientôt. Si l’écart avait été de vingt-cinq ans au lieu de cinq ans dans l’avenir, cela appellerait au scepticisme, puisque les nouvelles technologies ou les nouvelles découvertes pourraient modifier les perspectives au cours de cette plus longue période. Mais cinq ans c’est trop court pour faire en sorte que toute nouvelle découverte change la donne de ce résultat.
Autre fait remarquable, la manière dont Outlook aborde les soi-disant ressources pétrolières non traditionnelles, comme le huiles extra-lourdes, les sables bitumineux et les schistes bitumineux. Le rapport fait état de l’existence de plus de 4 trillions de barils d’huiles extra-lourdes et de sables bitumineux -- avec un potentiel de production de 800 milliards de barils de pétrole, en supposant une efficacité d’extraction de 20 à 25 pour cent. Le rapport Outlook fait également état d’une estimation de 3 trillions de barils de schistes bitumineux. Ces statistiques ont été mise à l’avant-plan dans les publicités que ExxonMobil et d’autres pétrolièrees ont publié dans des journaux et magazines, un tentative de rassurer les consommateurs (et peut-être aussi les actionnaires) qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter des contraintes de ressources pendant encore plusieurs décennies.
Toutefois, comme dans toute publicité, il est préférable de lire les petits caractères. Les prévisions d’ExxonMobil en ce qui concerne la production pétrolière mondiale ne montre aucune contribution de schistes bitumineux, même d’ici 2030. Seulement 4 millions barils de pérole par jour extraits des sables bitumineux canadiens sont prévus d’ici 2030, représentant un maigre 3,3 pour cent du total de la demande mondiale prévue, soit 120 millions de barils par jour. Qu’est-ce qui explique cet écart disproportionné entre l’ampleur des ressources pétrolières non traditionnelles et la quantité minimale de production pétrolière prévue issue de ces ressources? Les sables bitumineux canadiens sont en réalité des dépôts de bitume (le goudron), résultant d’un processus naturel de dégradation du pétrole par l’air et l’eau. Les sables bitumineux et les gisements de pétroles conventionnels sont de nature complètement différente; la transformation de sables bitumineux est une entreprise capitalistique nécéssitant des procédures particulières, par exemple le chauffage pour la séparation du goudron et le sable, le mélange du goudron et d’un diluant pour le transport en pipeline, et la construction de raffineries spécialement conçues pour le traitement.
Cependant, la contrainte la plus importante, c'est l'état des réserves de gaz naturel. La production de pétrole à partir de sables bitumineux nécessite entre 11 et 28 mètres cubes (entre 400 et 1 000 pieds cubes) de gaz naturel par baril de pétrole produit, selon la méthode d’extraction utilisée. La production de gaz naturel, malgré une augmentation presque du double des activités de forage, est en stagnation ou en décroissance au Canada et aux États-Unis – entraînant une triple des prix au cours des dernières années. Puisque le prix du gaz naturel ne diminuera pas, il est plus sensé de vendre le gaz directement plutôt que de l’utiliser pour produire du pétrole à partir de sables bitumineux.
L’extraction du pétrole des 3 trillions de barols de schistes bitumineux mentionnés dans Outlook possède ses propres défis. Le terme schiste bitumineux est aussi quelque peu inapproprié, puisqu’il n’y a ni pétrole ni bitume dans ce minerai, plutôt une matière organique appelée kérogène, le précurseur du pétrole. Pour en extraire le pétrole, les schistes (composés d’environ 5 à 25 pour cent de kérogène, en général) doivent d’abord être extraits du sol, puis transportés vers une usine pour être concassés, puis chauffés à 500 degrés Celsius, ce qui pyrolyse, ou décompose, le kérogène pour former du pétrole. Après ce traitement, la majeure partie du schiste demeure à la surface sous forme de sable grossier, donc les opérations minières de cette ampleur produiraient d’immense quantités de déchets. On estime qu’il faudrait de 1 à 4 barils d’eau pour chaque baril de pétrole ainsi produit, à la fois pour le refroidissement du produit fini et pour la stabilisation des déchets. Pour satisfaire ces besoins en eau, les grandes pétrolières ont même envisagé de détourner le fleuve Columbia; un exploit qui peut être aujourd’hui exclu pour des raisons politiques et environnementales.
Étant donné que la production des pays non membres de l’OPEP va plafonner et que les ressources pétrolières non traditionnelles ne sont pas viables, ExxonMobil propose que l’augmentation de la demande soit abordée de deux façons. La première est une plus grande efficacité énergétique. (Cet élément à lui seul devrait suffire à nous convaincre du sérieux de ce rapport : Quand avez-vous entendu une grande pétrolière supplier pour des véhicules utilisant moins d’essence?) Aux États-Unis, on prévoit que les nouvelles voitures auront une consommation de 38 miles au gallon (16,2 km au litre) en 2030, au lieu de la valeur actuelle qui se chiffe à 21 miles au gallon (8,9 km au litre). Cet objectif est en réalité très modeste, puisque les nouvelles voitures vendues en Europe depuis 2003 font déjà 35 miles au gallon (14,9 km au litre)
L'autre façon de satisfaire la demande, selon ExxonMobil, c'est l'augmentation rapide et infinie de la production de la part des pays de l'OPEP : "Après 2010, la pression sur l'OPEP augmente considérablement, exigeant de ses membres un supplément de 1 million de barils par jour de capacité chaque année," souligne le rapport Outlook. "Les ressources de l'OPEP sont amplement suffisantes pour soutenir ce rythme d'expansion, et nous prévoyons que des investissements seront effectués de manière opportune".
Cette affirmation s'avère quelque peu inquiétante. Récemment, l'OPEP n'a pas accru sa capacité de production de beaucoup. De plus, de telles augmentations de production ne sont possibles que de la part de l'Iraq, de l'Arabie Saoudite, du Koweït, des Émirats arabes unis. Pour ces pays, et évidemment pour la plupart des membres de l'OPEP, le pétrole et les produits dérivés du pétrole sont les principales exportations. D'ailleurs, ces nations ont tout intérêt à obtenir le meilleur prix pour leurs ressources non-renouvelables. Il serait très peu probable que les membres de l'OPEP soient enclins à augmenter la production aussi rapidement qu'il est requis à moins d'y être forcés. Pour mettre en perspective ce manque à gagner, en 2003, l'Algérie a produit 1,1 millions de barils par jour; il faudrait aligner la production d'une nouvelle Algérie avec celle du Golfe Persique à chaque année après 2010 juste pour pouvoir suivre le rythme des augmentations de la demande projetées. Par conséquent, dès que les pays non-membres de l'OPEP atteignent l'apogée, la production pétrolière mondiale classique pourrait ensuite entrer en déclin, et les prix (qui ne sont jamais mentionnés explicitement dans le rapport Outlook) augmenteraient en selon les lois de l'offre et de la demande.
En gros, tout cela signifie que l'industrie pétrolière approche un moment décisif. La production pétrolière classique va bientôt--peut-être dans cinq ans, dans dix ans tout au mieux--ne plus pouvoir satisfaire à la demande. Quant à eux, les consommateurs états-uniens feraient bien de s'inspirer de leurs comparses d'Europe de l'Ouest, qui possèdent un mode de vie aisé malgré une consommation pétrolière par habitant qui se chiffre à la moitié de celle des États-Unis. Plus les États-Unis amorceront cette transition vers un mode de vie au pétrole minimum, plus elle sera facile. Cette option est bien plus attrayante que d'essayer d'extirper du pétrole de la pierre.
article original paru en anglais
Alfred J. Cavallo © 2005 Bulletin of the Atomic Scientists
mai/juin 2005, pages 16-18 (vol. 61, no 03)
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