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Nous avons reçu cette lettre ouverte de Matthew Hodgins concernant la gestion de l'ONF. Il nous fait plaisir de la diffuser ici en vous invitant, comme toujours, à nous faire parvenir vos textes pour publication à l'adresse: webmestre@latribuduverbe.com.
Lettre ouverte à Liza Frulla, Ministre du Patrimoine canadien
Madame la Ministre,
C’est avec un sentiment profond de consternation que je me dois de vous écrire aujourd’hui – à titre de citoyen politiquement engagé et de jeune professionnel au tout début de sa carrière – afin de vous exprimer mes inquiétudes au sujet de l’avenir de la production cinématographique indépendante au Canada. La prochaine génération d’artistes, d’artisans et de producteurs indépendants souffre en ce moment – et nous avons besoin de vous!
Ayant récemment terminé mon premier contrat à l’Office national du film du Canada, je suis maintenant sans emploi et à la recherche de contrats à la pige dans le secteur de la culture indépendante. Malgré le peu de débouchés dans ce milieu, j’ai la chance de connaître beaucoup de cinéastes, de producteurs et d’artisans talentueux qui persévèrent, malgré les rudes épreuves à surmonter, afin que les canadiennes et les canadiens aient des alternatives rafraîchissantes et progressistes aux autres « produits » médiatiques qui nous submergent.
Depuis votre nomination au poste de Ministre du Patrimoine canadien, je suis régulièrement encouragé par des nouvelles à l’effet que votre ministère adopte, de façon soutenue, des stratégies innovatrices pour soutenir et défendre la diversité, la richesse et la spécificité de la société canadienne. En date du 1er avril 2005, dans la deuxième réponse au comité permanent du Patrimoine canadien, on peut lire :
Le gouvernement continue d'estimer que l'ONF est bien placé pour encourager le développement d'un contenu audiovisuel attrayant et diversifié et continuer de développer des talents, une technologie innovatrice, offrir une diversité de voix et montrer la diversité du Canada à un auditoire international en particulier grâce aux documentaires et films d'animation.
Je ne peux que féliciter cette prise de position encourageante, mais cette affirmation semble indiquer que vous n’êtes pas tout à fait au courant ni bien renseignée à propos de la crise qui sévit actuellement au sein du milieu de la production cinématographique indépendante. Si vous l’étiez, je suis convaincu que vous interviendriez sans hésitation afin de protéger les cinéastes et les artisans qui sont – eux – la vraie source de « contenu attrayant et diversifié ».
À l’époque où mon grand oncle, Guy Glover, devint le premier directeur général du Programme français de l’ONF il y a une soixantaine d’années, l’Office national du film possédait déjà une notoriété internationale sans égal à titre de centre d’expérimentation et d’innovation. S’ils étaient encore en vie, mon oncle Guy, ainsi que son collaborateur et partenaire de vie, Norman McLaren, seraient complètement dévastés de voir à quel point la production cinématographique fait présentement l’objet d’un démantèlement systématique cédant la voie à la bureaucratie et la commercialisation.
L’artiste, jadis célébré et protégé, est aujourd’hui traité comme de la main d’œuvre jetable et sous-payée. Alors que les têtes des artisans ne cessent de tomber du bureau de Jacques Bensimon, les directeurs exécutifs continuent à proliférer. Cette institution financée par le public canadien est dirigée par un groupe de gestionnaires pratiquant un style de gestion anachronique et inappropriée caractérisée par une bureaucratie lourde, de l’intimidation, de la surveillance interne et de la désinformation du public. Nous avons appris, d'un ancien employé de l'Office, que Monsieur Bensimon et sa directrice des communications surveillent le courriel interne de leurs employés dans le but d’identifier ceux qui ne partagent pas leur vision.
Madame la Ministre, pourriez-vous me dire pourquoi l’ONF se comporte comme une agence secrète?
Pendant mon emploi à l’Office, à titre de commis aux ressources humaines, j’ai eu accès à une quantité étonnante d’informations confidentielles. Malheureusement, j’ai été absolument horrifié par ce que j’ai pu constater. J’ai été surtout choqué par les tactiques d’intimidation utilisées auprès des employés. Les idées innovatrices sont bêtement découragées alors que l’uniformité est prônée ouvertement. Administrateur de profession, j’ai travaillé dans plusieurs industries : les télécommunications, la recherche pharmaceutique, la finance et l’éducation. Jamais n’ai-je vu de tels efforts visant à claustrer et contrôler un effectif.
Je suis aujourd’hui membre de plusieurs associations professionnelles d’arts médiatiques et du milieu du documentaire. Je reste aussi en contact avec un certain nombre de mes connaissances ONFiennes. Il m’est clair que nous assistons actuellement à l’une des périodes les plus noires de l’histoire cinématographique canadienne. Symptomatique de cette atmosphère cancéreuse sont les déclarations condescendantes de Jacques Bensimon, notamment celles qui sont apparues dans Le Devoir du 17 mai 2005 dans lequel il dénigre les inquiétudes légitimes des journalistes et des cinéastes. Son discours ingénieux n’est pas du tout corroboré par les faits mais repose de façon complaisante sur quelques grands succès exceptionnels. Je trouve cela merveilleux que Ryan a gagné un Oscar, mais quand a-t-on décidé qu’il fallait faire de la concurrence à Hollywood au lieu de défendre des créations moins commercialisables?
Il n’est pas surprenant que le Commissaire à la cinématographie enveloppe son budget d’un excès de rhétorique: alors que le financement à la production s’évapore sous sa direction, les allocations à son équipe démesurée de spécialistes en communication ont presque doublées. À vrai dire, le « branding » de l’ONF n’a jamais été en meilleure forme! La triste vérité est que la nouvelle incarnation de cette corporation néglige et exploite les personnes qui sont au cœur même de son succès.
Il a été récemment annoncé que le FAP (Filmmakers Assistance Program) et l’ACIC (Aide au cinéma indépendant Canada) ne formeront bientôt qu’une seule entité. Cette fusion se fera sans aucune consultation publique. Nous apprenons de certains hauts placés que cette fusion dissimule des coupures radicales aux dépenses allouées à la production indépendante au profit de partenariats internationaux. Selon ce que nous avons entendu, les producteurs exécutifs n’étaient même pas invités à participer à ce processus de prise de décision.
Vous êtes sûrement déjà au courant qu’il ne reste presque aucun cinéaste à l’ONF. Les programmes FAP et ACIC sont parmi les dernières occasions qu’ont les artistes émergeants qui désirent faire leur marque dans le milieu de l’industrie audio-visuelle. De tels programmes sont donc indispensables non seulement à la production indépendante d’oeuvres progressistes et marginales qui, autrement, n’auraient pas vu le jour; ces programmes sont aussi cruciaux pour la préservation et la continuité du savoir-faire de l’industrie de la production cinématographique dans son ensemble.
Nous ne devons pas prendre pour acquis les réalisations novatrices des gouvernements précédents qui ont fait une priorité de la protection de la diversité culturelle et politique. Les voix dissidentes, marginales et expérimentales sont indispensables dans une société véritablement démocratique. Je suis fermement opposé à toute prise de décision qui diminuerait le financement et/ou toute autre allocation de ressources aux cinéastes indépendantes ainsi qu’aux personnes et programmes dont ils dépendent.
La direction de cette agence fédérale doit nous rendre des comptes à propos de ses décisions unilatérales!
Madame la Ministre, je vous demande, bien respectueusement, d’enquêter immédiatement sur les affaires concernant la gestion interne de l’Office national du film du Canada.
Je vous prie d’intervenir rapidement afin de rétablir la transparence de cet organisme public et l’imputabilité de ses dirigeants. Il faut rappeler aux directeurs leur devoir envers la communauté des cinéastes et des autres professionnels du cinéma qu’ils sont censés desservir. Veuillez vous assurer que les fonds supprimés des budgets de production soient rétablis à leurs niveaux antérieurs et que le Commissaire à la cinématographie tienne sa parole quand il parle d’« ouverture » en l’obligeant d’adopter la même politique de divulgation proactive qui est déjà une pratique exemplaire en vigueur dans la majorité des agences et ministères du gouvernement canadien.
Une institution précieuse de notre patrimoine est en péril. Au nom du bien public, de la bonne gouvernance et d’une véritable diversité culturelle, je vous prie d’agir.
Veuillez bien agréer, Madame la Ministre, mes sentiments les meilleurs. Je vous remercie sincèrement d'avoir été à l’écoute de mes inquiétudes.
Publié par La Tribu du Verbe le 02 juin 2005 à 09:55 AM
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