Merci Lucien

Voilà, c’est fait. Enfin, quelqu’un a été capable de le faire. Lucien Bouchard et ses honorables amis sont passé à l’offensive avec la force de frappe dont sont capables les familiers des hautes sphères. Vu de haut, on comprend mieux, on a un portrait d’ensemble qui nous permet d’éclairer les simplets qui tendent inéluctablement à s’engager dans des voies sans issue. Heureusement, lorsque le péril devient grand, notre élite bien-pensante n’hésite pas à dépasser leurs nobles querelles intergouvernementales pour s’unir et tapoter doucereusement sur l’épaule de ceux qui s’égarent distraitement au bas de l’échelle.

Les Québécois doivent sortir de leur torpeur et entamer un débat de fond sur leur avenir. Je suis d’accord avec Bouchard et ses comparses, sur ce point. La différence avec ma perspective, c’est qu’eux posent un diagnostic ultra-libéral propre aux élites québécoises, une bourgeoisie canadienne française née par la Révolution tranquille et qui n’a aujourd’hui plus besoin du marché national parce qu’il existe bien mieux à présent : le marché global. Du fordisme vers le capitalisme d’accumulation flexible (sous-traitance, délocalisation, travail précaire, travail intérimaire, etc.)

Mais si je suis si reconnaissant à Lucien Bouchard, ce n’est pas pour ses propositions barbares mais bien parce qu’il nous donne l’occasion unique re-situer le débat majeur qui doit intéresser les Québécois aujourd’hui. La question nationale qui continue de nous faire boiter ne doit pas faire obstruction à ce qui déterminera la société que bâtira un Québec républicain ou fédéralisé.

Je suis indépendantiste. Mon pays, c’est le Québec. Mais je suis d’abord progressiste et ceci a vite fait de m’éloigner du Parti Québécois qui séquestre le projet de République québécoise dans un appareil de parti désuet et moribond qui néglige dramatiquement de se rappeler que René Lévesque proposait une date d’expiration pour les partis politiques. Je l’écris une fois de plus : si le mouvement qui mènera le Québec à son indépendance est boisclairien, je préfère encore la maudite vieille confédération. Boisclair, le summum d’une personnalité de coquille vide, l’apogée d’une éloge à tous crin d’un projet de gestionnaire, la défense d’un objectif soi-disant commun et phénoménalement vide, un pastiche post-moderne, un collage capricieux, une superficialité et un manque de profondeur qui rappelle une quelconque starlette qui ricane… C’est à ces poupées de relations publiques qu’on doit s’en remettre pour faire notre pays ?

Il me semble que deux choses doivent être claires pour tout progressiste conséquent. D’abord, la sortie retentissante de Bouchard doit permettre le rassemblement des progressistes qui défendront les acquis de la société québécoise plutôt que de laisser la population croire que la dévastation que proposent les ultralibéraux est la seule voie possible (déjà, non seulement la résistance s’organise mais les alternatives continuent de se construire comme en fait la preuve le vaste contingent que le Québec amène à toutes les tribunes altermondialistes). Ensuite, l’échec du SPQ-Libre (club politique de l’aile gauche du PQ s’exprimant à travers le journal syndical L’Aut’Journal dont le rédacteur en chef est Pierre Dubuc, qui participe à l’actuelle course à la chefferie) dans sa tentative de ramener le PQ plus à gauche se matérialisera avec le couronnement d’André Boisclair et ses funambules offensés du déséquilibre fiscal. Dès lors, ce groupe devra revenir à ce qu’il avait entrepris avant l’élection de Jean Charest, c’est-à-dire, la formation d’une véritable alternative de gauche au Québec en compagnie de l’UFP et d’Option Citoyenne (qui formeront début 2006 le plus grand parti de gauche de l’histoire du Québec). Dans l’éventualité où la coalition tentée désespérément par le SPQ-Libre avec Pauline Marois devait réussir, le résultat sera une dramatique extension de l’illusion qui voudrait que le Parti Québécois puisse être autre chose qu’un parti néolibéral qui fonctionne au ralenti.

Alors que fusent déjà de toutes part les propositions alternatives, les progressistes doivent se positionner loin du Parti Québécois. À mon avis, le résultat ne serait pas une division des votes qui mais l’expression d’une préoccupation grandissante pour les manigances des élites qui se drapent aussi bien d’unifoliés que de fleurdelisés. Et comprenez-moi bien, je crois qu'un séjour prolongé de tout ce beau monde dans l’opposition serait préférable à une pitoyable gouverne boisclairienne, en plus de laisser plus de temps à l’élaboration d’un Québec, oui, distinct mais qui ne sacrifiera pas sa population et ne déchirera pas son filet social pour permettre à quelques dirigeants fortunés de vivre leur orgasme global. Cokés?

Merci Lucien d’avoir été si sincère dans vos intentions. Maintenant le débat peut commencer pour vrai.

Publié par Guilherme d'Amérique le 20 octobre 2005 à 06:06 PM TrackBack Commentaires (1)