Mon image de l'année 2005

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Cpl Isabelle Paré, photographe de la Gouverneure Générale

Le 15 novembre dernier, dans un grand salon de Rideau Hall à Ottawa, deux femmes noires se sont données rendez-vous avec l’histoire. Une photo illustre ce moment hautement symbolique.

Parmi les cinq canadiennes honorées par la Gouverneure Générale, pour leurs contributions à la défense des droits des femmes, figure cette année une québécoise d’origine mauritano-sénégalaise. Aoua Bocar Ly est docteure en sociologie de l’environnement, mais c’est pour son engagement pour les droits des femmes et particulièrement pour son long combat contre les mutilations génitales en Afrique qu’elle a été honorée.

Le Prix du Gouverneur général en commémoration de l'affaire « personne » existe depuis 1983.  Au début du 20ième siècle, des activistes canadiennes ont revendiqué et obtenu des autorités politiques et juridiques que la femme canadienne soit reconnue comme une Personne.

C’est une première dans l’histoire du Canada et du Québec qu’une québécoise, d’origine africaine, soit honorée par une autre québécoise d’origine haïtienne et cela dans un lieu qui a été longtemps associé à la domination et au colonialisme. Au delà de toute partisanerie idéologique, comment ne pas voir dans cet évènement une certaine revanche sur l’histoire?  

Une revanche illustrée par une photo, ou les regards de fierté de deux femmes noires, l’une face à l’autre, en dit plus long que mille discours. J’y vois personnellement deux femmes qui se reconnaissent dans leur contribution au progrès et à la modernité. C'est la dignité que cette image met en vedette.   

Cette photo a été publiée dans plusieurs pays d’Afrique, en Haïti et dans le reste du Canada, The Gazette a souligné l’évènement. Mais aucun média francophone du Québec n’a jugé pertinent de prêter à cet hommage un intérêt public en publiant l'image.

Radio Canada a diffusé les propos du Doc Mailloux sur l’intelligence des noirs parce qu’on les jugeait d’un grand intérêt public sous prétexte que "les discours offensants, réducteurs, et  haineux doivent être discutés publiquement et dix fois plutôt qu'une". On connaît le résultat. Aucun débat, que du spectacle.

Personne de Radio Canada n’a "parlé" une seule fois de cet hommage dont on a "parlé" ailleurs dans le monde. Personne n’a jugé pertinent que cet hommage fasse l’objet d’une simple information. Le symbole de cet hommage d'une femme noire à une autre n'aurait-il aucun sens? Que se cache derrière ce silence, cette indifférence? 

Pour plusieurs médias francophones du Québec, l’intérêt public concernant les noirs se manifeste particulièrement quant il s’agit de figures perdantes. En ce jour du 15 novembre 2005, Michaëlle Jean et Aoua Bocar Ly correspondaient plutôt à des figures gagnantes.   

Faut-il rappeler aux médias francophones du Québec que les figures gagnantes dans la communauté noire du Québec ne se résument pas à deux ou trois personnes. La contribution d’une femme comme Aoua Bocar Ly à la société me paraît digne de mention. Avant d'arriver au Québec en 1990, elle était déjà de renommée internationale comme militante pour la cause des femmes. Lors de la Conférence des Nations Unies pour les femmes à Nairobi en 1985, la lutte acharnée d'Aoua Bocar Ly contre la pratique des mutilations génitales féminines en Afrique a été reconnue par l’UNICEF. Les jeunes noirs au Québec, que les médias associent souvent à des gangs de rue, ont besoin de beaucoup plus de modèles positifs.  Certaines appartenances ou obsessions idéologiques ne devraient pas les tenir en otages. 

Quelques soient les raisons qui se cachent derrière ce silence, j’ai tenu à le briser modestement en proposant à mes Souverains de Bordeaux de recevoir Aoua Bocar Ly dans le cadre de leur émission Souverains anonymes. Je crois que le Québec et les Québécois gagnent à connaître cette grande Dame. Voici les derniers mots de cette rencontre, adressés par les Souverains à leur invitée:

"On parle beaucoup des hommes d’Afrique, des Mandela, des Sankara, des Lumumba, mais pas assez des femmes d’Afrique, et pourtant elles existent. Mais parfois nul n’est prophète dans son pays. C’est au Canada que tu as été honorée par une autre femme guerrière comme toi, elle aussi, elle vient de loin. Mais au fond, nous venons tous de loin et personne n’est encore arrivé à destination. Le chemin qui mène vers la liberté des hommes et des femmes est encore à parcourir. Merci Aoua Bocar Ly de contribuer à y arriver. Pour venir au monde, chaque être humain, homme ou femme, a dû traverser un chemin sacré. Le chemin de la vie. Aoua Bocar Ly, tu as consacré ta vie à défendre et protéger ce chemin. Merci de continuer."

http://www.souverains.qc.ca/arhawa.html

Pour moi, l’image de l’année 2005 vaut plus que mille mots.   

Combien de temps encore restera t-elle anonyme?
 
Joyeux Noël et bonne année 2006


Mohamed Lotfi
Journaliste et réalisateur radio

Publié par Mohamed Lotfi le 24 décembre 2005 à 03:17 PM TrackBack Commentaires (26)