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Après les exemples de "dévelopement" à Tremblant et Orford, Thérése Leclerc nous fait parvenir un texte touchant concernant la situation à Bromont. Il nous fait plaisir de le diffuser ici, en vous invitant comme toujours à nous faire parvenir vos textes pour publication à l'adresse: webmestre@latribuduverbe.com.
Je ne verrai plus les rainette versicolores
A Bromont, on dégarnit beaucoup le paysage ces temps ci. Ce fut le bord de la rivière avec ses grandes étendues de prairie humide décapée et ce boisé longeant la voie ferrée, la forêt des anoures, rasée.
La ville y fera passer une route de contournement pour camions passant près d'une école primaire. J'avais déjà combattu ce projet il y a longtemps (pétition, articles dans les journaux, etc.) mais cette fois, la ville s'est fait plus discrète. Quand je me suis apperçue qu'un arpenteur installait des piquets dans le boisé j'ai toute suite réagi. Mais ils ont été plus vite que moi avec la scie macanique et le bulldozer.
J'ai fait plusieurs appels, me suis présentée au conseil de ville. J'ai appelé le directeur de l'école, la présidente du conseil d'établissement, la commission scolaire Davignon. J'ai remis des documents par courriel sur des recherches sur la pollution automobile et les maladies pulmonaires, les risques pour les enfants. Aussi sur les gaz à effet de serre et l'état de l'environnement présentement.
Tous les signaux d'alarme, les études, les articles dans les revues dans les journaux scientifiques n'y feront rien. L'humain a besoin de défier ce qu'il pourrait appeler le mauvais oeil. Il ne pense qu'à court terme qu'importe ce qu'il adviendra demain, il ne vivra pas assez vieux pour voir ça, se dit t'il. La génération qui suit qui héritera c'est pas son problème...
J'ai rêvé d'une ville verte mais...
Partout, on détruit, on défriche, on coupe des arbres. Le paysage se dégarnit de ses temples, de sa lumière, de sa vie. À Bromont on construit, on développe, mais à quel prix? Un jour, j'ai rêvé d'une ville verte, c'était hier, aujourd'hui je ne la reconnais plus.
Je ne verrai plus les rainettes versicolores s'agripper à la brique encore chaude de juin, ni les crucifères dans leurs appels à l'amour. Je ne verrai plus la couleuvre à ventre rouge se glisser dans la végétation à toute vitesse. Ni le crapaud annoncer une pluie, ni la grenouille des bois, en bandeau sur les yeux, attendant son jour de chance, une mouche insouciante. Je n'entendrai plus le chant des anoures au printemps. Bulldozer gourmand qui gruge dans la terre humide, trouée dans le boisé. Les anoures écrasés dans leur sommeil.
Oh mes belles!! Votre lieu pour vos rendez-vous galants a été détruit, on mettra à la place une coulée de ciment et se déverseront avec la pluie dans les fossés, huiles, poussières et autres saletés laissées par les automobiles. De quoi donner des couleurs à ce qui restera d'eau.
Le pin blanc mon préféré, laissé taillé en chicot mais assurant sa descendance tout autour, ne trônera plus dans le petit sentier. J'ai dit adieu aux amélanchiers, aubépines, thuyas, érables rouges, sureaux blancs, viornes lentago, pommiers sauvages qui assuraient un garde-manger aux cerfs de Virginie. Adieu aux plantes du sous bois, sceaux de Salomon, clintonies boréales, smilacine à grappes, érythrones, tiarelles.
C'était la légèreté du vent et la fraîcheur des ramures aussi. C'était l'odeur d'humus, c'était le lieu privilégié pour apercevoir des oiseaux de toutes sortes, bruants, cardinaux, moqueurs chats, pics maculés, tyrans tritri.
Bulldozer tueur d'images. Dans le sentier se croisaient dans un arc, les branches surchargées des aulnes, aux vrais hivers d'une neige lumineuse et abondante. Ce boisé où se racontaient des histoires à se faire peur dans le noir des nuits d'été. C'était le lieu des bonjours et des comment ça va, des visages qui se rencontrent et se saluent du coin de l'œil.
Les impies, ils ne connaissent rien à la valeur d'un boisé, les inconscients ils vont encore couper et couper avec une rage effrénée. Allez récitons le verbe couper au présent, puisque au futur il n'y aura plus rien à conjuguer. Ils auraient pu en faire un parc école pour les écoliers de la Chantignole. Non, c'est plus éducatif et meilleur pour leur santé de faire passer des camions sur une route qui vont envoyer leurs belles boucanes noires près d'une école. Bien placée l'école... dans un trou, près d'un ancien dépotoir. Baignant dans l'eau au printemps, avant passait un ruisseau là aussi, maintenant une route de contournement, sur le haut de la pente avec voie ferrée complétant le tout. Bel amalgame d'odeurs, polluants, bruit.
A été dépoussiéré un vieux projet, boulevard Montréal pour ville de l'an 2000 d'antan, thème du progrès. C'est significatif de que l'on projetait comme future ville à cette époque.
"Pas dans ma cour" pour les habitants de la rue Shefford. Les décideurs ont tranché à la Salomon: la pollution dans la cour d'école, c'est mieux. Pas grave, on sait que des études mettent en lien l'asthme et la pollution atmosphérique. Pas grave, après tout ce ne sont que des enfants, pas des électeurs, pas des payeurs de taxes.
S'abats chaque jour des dizaines d'arbres, bientôt une centaine et plus et ils vont en planter un petit nombre et les consciences vont se reposer et s'endormir. "Voyez, on a préservé les lieux". Dans la pièce fermée où les grandes décisions se prennent, je les imagine dire machinalement "j'appuie, je seconde". Mais accepteraient-ils ces décideurs qu'on coupe des arbres tout autour de chez eux? Que l'on construise une route à contournement pour camions près de leurs résidences?
Déjà, à côté du jardin communautaire écologique, près de la rivière, a été détruit le paysage. Les berges des rivières appartiennent maintenant aux promoteurs. D'où vient ce besoin sans cesse d'arracher les végétaux indigènes pour les remplacer par du gazon et des bâtiments? Ce qui filtrait la rivière, décapé jusqu'à la terre, les milieux humides qu'il faut protéger, ne sont qu'une poussière dans la bouche des bulldozers. C'était un havre de paix et comme j'ai déjà écrit, les havres de paix attirent les faiseurs de dollars, les fabricants de rêves pour citadins, les promoteurs de béton. Mais à voix basse... chut, le boum immobilier tire à sa fin. Et une phrase qui a perdu tout son sens dans la bouche des politiciens de tous les paliers, "on fait du développement durable".
C'est le prix du développement et de la course effrénée des humains qui nous mêne tout droit à un suicide collectif. Pourtant ce n'est pas faute de ne pas savoir, pourquoi ne pas changer la façon même de concevoir le développement? Attendons-nous d'avoir le signal d'en haut? Il sera ce jour là trop tard. Notre immobilisme nous condamnera.
Partout au Québec, des collectivités se battent pour conserver, des forêts, des boisés, parfois même de petites parcelles, ils défendent la vie. Au moment d'écrire, les citoyens du Québec protestent haut et fort, faut maintenant se battre pour conserver notre patrimoine, un parc provincial, quel signe envoie t'on à l'ensemble de la population? C'est à en pleurer.
Ils nous restent une solution me suis-je dit, s'unir partout au Québec dans un front commun de lutte collective contre la bêtise humaine. Et ramasser des fonds, car sans argent on a encore moins de pouvoir, et achetons des terres et plantons des arbres qui appartiendraient aux citoyens et générations futures mais... jusqu'au jour où il feront des lois spéciales. Que faire alors?
En attendant, j'ai cadenassé dans ma mémoire des trésors d'images, le moqueur chat, de petites billes noires qui scintillent dans le cerisier tardif, palette orgiaque des érables rouges à l'automne et l'odeur des rosiers sauvages. Défilent à toute vitesse dans ma tête les séquences du film pour les mémoriser dans leur détail.
Les saisons se défont, la neige couvre le sol par tâches blanches éparses, les rosés de l'hiver s'estompent, les printemps et automnes deviennent étés. Et personne ne veut s'attarder aux signes annonciateurs d'une nature en déroute, les changements climatiques sont à l'œuvre et nous en accélérerons les effets. Pas besoin de lire les études publiées par la Nasa, Nature, Sciences & Vie, dans tous les journaux, ni écouter le cri de rassemblement de Suzuki pour contrer le réchauffement climatique, ni la 6e extinction annoncée de Hubert Reeves. Nous constatons tous que quelque chose ne tourne pas rond.
En attendant, je reste sans voix, impuissante devant le carnage. Qui a dit que nous venons de cette Terre, qui a dit que nous sommes les enfants de Gaïa? Je me le demande regardant le vide laissé par une machinerie infernale.
Thérése Leclerc
Citoyenne de Bromont depuis 1991
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