Pourquoi l'enquête sur Air India doit faire toute la lumière sur le rôle de Surjan Singh Gill

Alexandre Popovic nous fait parvenir cette lettre ouverte, adressée au ministre Stockwell Day, à propos de l'enquête sur l'explosion du vol 182 de la compagnie Air India au-dessus de l'Atlantique, en 1985. Il nous fait plaisir de la diffuser ici en vous invitant, comme toujours, à nous faire parvenir vos textes pour publication à l'adresse: webmestre@latribuduverbe.com.

Pourquoi l'enquête sur Air India doit faire toute la lumière sur le rôle de Surjan Singh Gill

M. le Ministre,

Votre parti a décidé d'honorer sa promesse électorale de tenir une enquête judiciaire publique sur l'affaire Air India. Votre collègue, le ministre de la Justice Vic Toews, vous a d'ailleurs confié la tache de déterminer la durée et la structure de cette enquête publique sur cette triste affaire vieille depuis bientôt vingt et un an.

Malgré l'ampleur sans commune mesure de cette tragédie, je peux malheureusement témoigner qu'il existe encore aujourd'hui, à Montréal, beaucoup de mes semblables qui ignorent tout ou presque de cette horrible affaire. On semble oublier que cet avion, le vol 182 d'Air India, il avait décollé de l'aéroport Mirabel avant d'exploser au-dessus de l'océan Atlantique, au large des côtes de l'Irlande. Il y avait 329 personnes à bord. Incluant 84 enfants âgés de moins de 12 ans. Il n'y a eu aucun survivant. Ça s'est passé le 23 juin 1985.

C'était, à l'époque, l'attentat le plus meurtrier de toute l'histoire de l'aviation civile internationale en temps de paix. Et pourtant, il aura fallu attendre plus de quinze ans avant que des accusations criminelles ne soit portés. Et ce, même si l'identité du groupe responsable de l'attentat était connue depuis longtemps des autorités. Il s'agit de Babbar Khalsa, un groupe fondamentaliste sikh prônant la création de la République du Khalistan, que le gouvernement canadien a inscrit sur la liste des entités terroristes en 2003.

Inderjit Singh Reyat, le fabriquant des bombes qui explosèrent le 23 juin 1985, était lui-même un membre à part entière de Babbar Khalsa. Il est emprisonné depuis 1988. En mai 1991, M. Reyat fut trouvé coupable de double homicide involontaire pour la deuxième bombe qui explosa à l'aéroport Narita, au Japon, et qui était destinée à un autre appareil d'Air India. Cet attentat survint moins d'une heure avant l'explosion du vol 182 d'Air India, à l'autre bout de la planète.

En février 2003, M. Reyat plaidait coupable à 329 chefs d'accusations d'homicide involontaire. Il reçut une sentence de cinq années de prison, en échange de sa coopération avec la couronne au méga-procès contre les deux accusés MM. Ajaib Singh Bagri et Ripudaman Singh Malik. On sait aujourd'hui que la couronne n'a pas fait une bonne affaire puisque des accusations de parjure viennent récemment d'être déposées contre M. Reyat pour avoir menti à vingt-sept reprises lors de son témoignage au méga-procès. Autrement dit, la justice canadienne s'est bêtement fait avoir par le fabriquant de la bombe la plus meurtrière de l'histoire du Canada.

On sait depuis longtemps que Babbar Khalsa était surveillé par le Service Canadien de Renseignement de Sécurité (SCRS) dans les semaines précédent l'attentat. Son chef, M. Talwinder Singh Parmar, a été mis sous filature, et sa ligne téléphonique, sous écoute, car les autorités redoutaient des coups d'éclats en représailles contre le massacre au Temple d'Or, survenu un an plus tôt, en Inde. Et cela n'avait pas empêché la perte de 329 vies humaines.

Mais nous étions à peine au bout de nos surprises.

Lorsque débuta le méga-procès d'Air India, en 2003, la Cour suprême de Colombie-Britannique leva une ordonnance de non-publication sur des milliers de pages de documents de la GRC. Suite à cette divulgation, le quotidien The Globe and Mail publia, en juin 2003, une série d'articles révélant pour la première fois l'implication possible d'un informateur du SCRS dans le groupe responsable de l'attentat. À l'époque, vos collègues de la défunte Alliance Canadienne s'étaient levés aux Communes pour demander au gouvernement libéral de tenir une commission royale d'enquête.

Le fait que Babbar Khalsa fut infiltré par une taupe n'est plus sujet à débat-ou cela ne devrait plus l'être. Pourquoi ? Parce qu'une procureure de la couronne du nom de Diane Wiedemann a déjà identifié M. Surjan Singh Gill comme étant un informateur lors d'une séance de la Cour suprême de la Colombie-Britannique, le 20 juin 2003, comme en fait foi une dépêche de l'agence Presse Canadienne publiée ce jour-là. (CANADIAN PRESS, “Search warrants in Air India case show RCMP ready to charge 'informant'”, June 20, 2003.)

Quand ça sort de la bouche d'un officier de justice, qui plus est agissant comme substitut du procureur général de Colombie-Britannique, on n'a plus affaire à des rumeurs spéculatives ou à de vagues théories de la conspiration ! Il est certes dommage qu'une révélation aussi fracassante soit passée quasiment inaperçu.

Monsieur le ministre, la raison qui me pousse à vous écrire est de vous demander de vous assurer à ce que cette future enquête publique n'oublie pas d'examiner un aspect particulièrement crucial pour comprendre l'affaire Air India : le véritable rôle qu'a joué M. Surjan Singh Gill.

M. Gill était aussi une figure d'avant-plan dans la mouvance séparatiste Sikh au Canada. Au début des années '80, il s'était autoproclamé l'« ambassadeur » de la République du Khalistan et il occupait un petit bureau à Vancouver qui faisait office de « consulat ». En 1982, Surjan Gill publia un pamphlet de 45 pages intitulé « Case for Republic of Khalistan », dans lequel il prônait notamment les détournements « symboliques » d'avions des lignes aériennes de l'Inde pour faire avancer la cause d'un État sikh. (GLOBE AND MAIL, “Suspected mole was self-appointed Khalistan envoy”, June 3, 2003.)

M. Gill fut aussi l'un des membres fondateurs de Babbar Khalsa. Lorsque cet organisme fut officiellement enregistré en tant que société religieuse, en 1984, M. Gill figurait parmi les requérants de la demande d'incorporation de Babbar Khalsa. (R. v. Malik and Bagri, 2005 BCSC 350, paragraphe 203. URL: http://www.courts.gov.bc.ca/Jdb-txt/SC/05/03/2005BCSC0350.htm)

Plusieurs éléments laisse clairement croire que M. Gill a été partie prenante du complot meurtrier qui coûta la vie aux passagers du vol 182 d'Air India. C'est à tout le moins ce que croient les enquêteurs de la GRC. Durant leur longue enquête, les policiers perquisitionnèrent à plus d'une occasion le domicile de M. Gill et interrogèrent ce dernier à vingt-quatre reprises. (GLOBE AND MAIL, “CSIS 'cover up' alleged in Air-India plot”, June 2, 2003.)

D'autres documents policiers rendus publics par le tribunal révèlent que la GRC avait identifié Surjan Gill comme l'un des six principaux suspects dans l'attentat contre le vol 182 d'Air India. Les enquêteurs ont établi, via l'écoute électronique, que M. Gill participa à plusieurs réunions avec certains des principaux conspirateurs dans les semaines qui précédèrent l'attentat. De plus, des conversations téléphoniques interceptées lors desquels les interlocuteurs utilisaient un langage codé laissèrent également croire aux policiers que les billets d'avion et les explosifs qui servirent à commettre l'attentat furent en la possession de M. Gill quelques jours avant la tragédie. (GLOBE AND MAIL, “Suspected CSIS mole carried Air-India bombs, Mountie said”, June 4 2003).

Enfin, trois semaines avant l'attentat, MM. Parmar et Reyat testèrent un engin explosif dans la forêt de Vancouver. C'est M. Gill qui servi de chauffeur à M. Parmar à l'aller et au retour de cette excursion. Deux agents du SCRS avaient aussi suivi les suspects, mais ils confondirent le son de l'explosion avec celui d'une détonation d'arme à feu. Certains éléments de preuve retrouvés plus tard sur la scène de l'explosion contribueront d'ailleurs à faire condamner M. Reyat pour l'attentat à l'aéroport de Narita. (R. v. Malik, Bagri and Reyat, 2002 BCSC 1731, paragraphe 25. URL: http://www.canlii.org/bc/cas/bcsc/2002/2002bcsc1731.html).

Puis, le 20 juin 1985, soit trois jours avant l'attentat contre le vol 182 d'Air India, Surjan Gill fit un volte face inattendu et choisissa de couper tous les ponts entre lui et Babbar Khalsa. Ainsi, M. Gill démissionna soudainement de ses fonctions de directeur de la société et renonça même à son membership dans l'organisme. Comme ça ! Du jour au lendemain. Après avoir consacré tant d'efforts durant tant d'années au service de la cause du Khalistan. Bizarre, n'est-ce pas ?

M. Gill n'a jamais été accusé et n'a jamais eu à répondre de ses faits en gestes devant une cour de justice. Il a quitté le Canada en septembre 2000, soit quelques semaines avant que des accusations criminelles ne soient déposées contre MM. Bagri et Malik, les deux individus qui subirent le plus long procès judiciaire de l'histoire du Canada.

Encore une fois, M. Gill s'effaçait au moment précis où la soupe commençait à être chaude. Depuis, il n'a plus jamais remis les pieds au Canada. Le SCRS n'a jamais nié que M. Gill eut été à sa solde, tandis que le silence persistant du principal intéressé n'a fait qu'accréditer les pires soupçons à son égard.

La présence d'un espion du SCRS aux côtés des conspirateurs pourrait expliquer le comportement pour le moins étrange qu'adoptèrent depuis le début les autorités canadiennes dans le dossier Air India. Comme, par exemple, la destruction par le SCRS de plus de 300 heures d'enregistrements de conversations téléphoniques tirés de l'écoute électronique sur les principaux suspects. Ou encore, le fait qu'un avocat du gouvernement canadien, Me Ivan Whitehall, était intervenu lors de l'enquête du coroner, en Irlande, pour tenter d'empêcher le coroner de conclure qu'une bombe était responsable du désastre, comme le révélait M. Salim Jiwa dans son livre “The Death of Air India Flight 182”. (URL : www.flight182.com/part212.htm).

Malheureusement, le nom de Surjan Gill a littéralement été passé sous silence dans le rapport qu'a écrit M. Bob Rae, cet aspirant potentiel au leadership libéral que le gouvernement libéral avait nommé pour le conseiller sur la suite à donner au dossier Air India après l'acquittement de MM. Bagri et Malik, le 16 mars 2005.

Or, pour le SCRS, l'affaire Air India est beaucoup plus qu'une simple question d'incompétence ou de manque d'expérience-le service de renseignement n'avait qu'une année d'existence au moment de l'attentat-comme certains l'ont soulevé.

En tant qu'informateur, Surjan Gill relevait du SCRS. Et, en tant qu'organisme fédéral, le SCRS relève du gouvernement du Canada. Le rôle de Surjan Gill dans l'affaire Air India pose donc la question de la possible responsabilité criminelle de l'État canadien dans le pire acte de terrorisme de toute notre histoire.

Si cette future enquête publique peut effectivement accomplir quelque chose, ça sera de vider définitivement cette question épineuse. C'est pourquoi j'invite votre gouvernement à aller jusqu'au bout, une fois pour toutes, dans la recherche de la vérité relativement à cette douloureuse affaire.

Ce n'est pas seulement le droit de savoir des familles des victimes qui est en cause ici. C'est aussi celui de la population canadienne.

Alexandre Popovic

Publié par La Tribu du Verbe le 03 avril 2006 à 01:15 PM TrackBack Commentaires (1)