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La décision d'Evo Morales de nationaliser le gaz naturel en Bolivie cause une onde de choc, négative pour certains, positive pour d'autres. Khal Torabully nous fait parvenir un texte vantant la direction prise par le pays. Il nous fait plaisir de le diffuser ici en vous invitant, comme toujours, à nous faire parvenir vos textes pour publication à l'adresse: webmestre@latribuduverbe.com.
Evo Morales : La poétique et la politique de la coolitude
En ce jour de la prise de fonctions présidentielles d'Evo Morales en Bolivie, comme tous ceux qui sont contre la globalisation forcée du monde, je me réjouis d'un retournement de situation historique, dans ce sud américain marqué par les génocides et autres violences coloniales, en plus d'humiliations et de spoliations de richesses et des terres des autochtones.
La démarche d'Evo Morales, conjointe avec celle d'autres résistants comme Hugo Chavez, est digne, et remonte vers une lutte fondatrice : celle qui est apte à redonner aux « damnés de la terre » leur marque humaine, et à l'étendre sur notre planète de plus en plus malmenée par des intérêts égoïstes. C'est ce que souligne le président vénézuélien, Hugo Chavez, saluant la percée d'Evo Morales : « Les Boliviens ont écrit une nouvelle page de leur histoire [...] permettant d'envisager la fin de la pauvreté et l'entrée dans la voie du développement. »
Ce qui me touche en premier lieu, c'est le désir humaniste de cet "indigène de sa République", celui de ne pas sombrer dans l'ethnicité en prenant le pouvoir démocratiquement. Je le cite dans sa ferme résolution « d'en finir avec l'État colonial dans lequel nous vivons, et que ce nouvel État soit un point d'appui dans la lutte contre tous les racismes ». Et de surenchérir : « Nous sommes dans le troisième millénaire, le millénaire des peuples, et non plus de l'Empire. Notre victoire est aussi celle des peuples en lutte ». Le nouveau Président bolivien porte en lui une formidable coolitude.
Il est intéressant de prendre conscience de ce fait, étayé par l'histoire personnelle de cet indien Aymara des haut-plateaux andins, qui a passé de nombreuses années décisives parmi les indigènes quechuas. Un monde violenté, à l'image des mondes « périphériques » des communas colombiennes ou des favelas brésiliennes. Blessé par Cent ans de Solitude et Cent ans de Crimes. Un monde complexe aussi, où il côtoie les « petits Blancs » du Chapare tropical - rappelant le sort des européens ruinés des hauts-plateaux de La Réunion- où la mosaïque humaine induit une réflexion sociale, ouverte sur les interrogations essentielles du millénaire, les luttes humaines, sociales, culturelles et économiques, non bornées par les « identités meurtrières ». En dépit d'imposer le castillan à ces contrées, le colonisateur particulièrement féroce en Amérique du Sud, n'a pas pu faire perdre toutes les langues aux indigènes. Elles portent encore la farouche marque de résistance aux « bienfaiteurs colonisateurs » des peuples, celle qu'aucune mondialisation ne pourra oblitérer. Les enjeux se répondent en écho ici aussi. Et le paysan-président a bien saisi la teneur des attentes de son peuple majoritairement indigène, exploité par 20% des boliviens riches vivant à La Paz, dont la couleur de la peau blanche, coïncide avec la maîtrise des richesses du pays. C'est ce qu'on appellerait « communalisme » ou « communautarisme » par ailleurs…
En effet, Morales a une vision post-coloniale du « problème indigène » en déclarant couper à travers le facteur ethnique, pour être le représentant de tous les boliviens, et surtout, des exploités de sa terre, de sa région, et aussi, d'un mouvement plus vaste qui, je l'espère, connaîtra un avenir solide, car les embûches ne manqueront pas... Ce qui est aussi remarquable, c'est qu'en dépit des violences militaires des précédents régimes, Evo Morales parle fermement, mais de façon non-violente.
L'engagement gandhien de Morales, son investissement dans la sphère symbolique (le port des habits, qui rappelle fortement Gandhi se rendant à Londres, pour rencontrer Churchill lors des luttes pour l'indépendance de son pays; ce dernier, constatant que le Mahatma était revêtu d'un simple dhoti et non du costume du colon, avait dit qu'il ne recevrait pas "ce fakir à demi nu"... Son chumpa rayé, dont le but est de promouvoir l'artisanat bolivien, est devenu légendaire), sa compréhension que les luttes "indigènes" s'imbriquent aussi dans celles de tous les miséreux de la terre, sont autant de facteurs de la modernité (certains diront, de la post-modernité) de son positionnement poétique et politique.
Ce "planteur de coca", comme certains l'appellent désormais, indiquant qu'ils voudraient déjà disqualifier son engagement économique, rejoint l'anti-coca-colonisation des altermondialistes, les dénonciations de l'hyperlibéralisme qui a lâché la meute dans la bergerie. Rappelons que l'origine de cette culture cocalée remonte à une ancienne tradition du pays, mais surtout, elle désigne que la coca est une « vitamine » que le damné mâche, lui permettant de résister aux 15 heures de travail exténuant dans les mines (notamment d'argent et d'étain), et de gommer les affres de la faim et de la soif. Il est vrai, qu'avant Morales, on se souciait peu de ce problème de coca sur le peuple indigène. Morales déclare que la coca n'est pas la cocaïne. Je ne soutiens aucune velléité, d'où qu'elle vienne, de trafic de stupéfiants, mais seulement à signaler une hypocrisie qui n'a que trop duré de la part des « bonnes consciences ».
Nous avions entendu le même refrain avant l'invasion de l'Afghanistan : le pays du pavot, les coalisés vont y mettre de l'ordre. Qu'en est-il actuellement ? L'opium, dans un pays occupé militairement, continue d'être exploité. En fait, ce qui est à proposer à la réflexion est : vu que les cours des marchés mondiaux (contrôlés par des lobbies puissants) et la spécialisation des productions ne donnent pas beaucoup de latitude aux petits paysans, qui ne sont pas subventionnés, que leur restent-ils à faire pour survivre ? Il est de bon aloi de comprendre, que peut-être, en brandissant le spectre de la coca, Morales veut légitimer ses projets tout à fait justifiés de nationalisation du gaz, pour faire écho à la « crise gazière » russe… Et Morales s'est engagé à lutter contre le trafic de stupéfiants. Il pourra le faire si, aussi, il pourra renégocier le prix de son gaz, s'il ne le nationalise pas avant. « Les contrats ont été signés lorsque le baril de brut coûtait 18 ou 19 dollars, alors qu'il est aujourd'hui à plus de 60 dollars », clame Morales. Quoi de plus naturel ? Et il peut aussi citer la Chine comme autre client potentiel, pour rompre toute idée d'embargo état-unisien qui pourrait être décrété... Ce combat pour la dignité de son peuple passe nécessairement par celui du contrôle de ses richesses.
L'on pourrait dire, paradoxalement, que le paysan, confronté aux diktats des multinationales, est devenu le gardien de la Terre. Car, encore ancré à un lieu, à un temps cyclique, qui n'est pas le faux temps cyclique dont parle le situationniste Guy Debord, dénonçant la société ultraconsommatrice, le paysan ressent les changements de façon plus tactile que l'ouvrier, en pleine culture de délocalisation, qui est à la recherche d'un lieu, d'un patron pour poser sa contestation, tant ces derniers sont devenus "virtuels et volatiles". Il y a quelques jours, des paysans "indigènes indiens" ont été tués en Inde, parce qu'ils ne voulaient pas quitter les terres qu'ils cultivaient, face au projet industriel d'une multinationale indienne. D'autres indigènes face au raz-de-marée du profit, qui plus est, dans leur propre pays ! L'Amérique du Sud, et les indiens d'Amérique du Nord appellent cette terre la patcha mama, comme les Indiens de l'Inde l'appellent la maati, la terre-mère, beau parallèle entre deux imaginaires au-delà du ventre de l'Atlantique, et conscience poétique et politique à étendre partout sur la planète…
Morales se bat depuis longtemps contre les injustices dont subissent les amérindiens et les autres laissés-pour-compte de la Bolivie, des campagnes aux immenses banlieues-dépotoirs des grandes villes de l'ouest, dans un pays où 64 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté et où l'immense majorité des habitants des campagnes n'ont pas accès à l'eau potable. Dans les villes, où règne un gros problème en raison de nouveaux contrats liés à l'eau, un habitant sur quatre en est privé.
Aussi, on peut mesurer l'ampleur de la tâche de Morales, l'énorme espoir qu'il suscite, lié inextricablement à la mémoire des hors-Histoire, au déni de parole auquel son peuple a été asservi, mais aussi à celui de tous les "coolies" passés et présents. Un engagement qui s'inscrit dans un contexte de l'unilatéralisme, de mouvements sémantiques régressifs concernant le mal colonial, des définitions assassines du Bien et du Mal, des luttes pour la confiscation des biens des peuples (le problème des matières premières et leurs conflits en Afrique et ailleurs), de standardisation des cultures et des imaginaires, des discours identitaires réfractaires, de précarisation de l'emploi au Nord sous forme de contrats à multiples fragilisations des acquis, de l'affaiblissement des classes intermédiaires, de la sous-prolétarisation des masses, du besoin de sortir des griffes de la globalisation marchande, qui impose la loi du plus fort, re-dupliquant le schéma néo-colonial...
Un exemple illustre parfaitement l'empiètement de l'économique sur le symbolique, l'imaginaire et la culture des peuples, eux-mêmes liés à l'écologie, poétique de la fragilité et de la complexité du monde. C'est celui du gazoduc Bolivia-Cuiaba (Enron pipeline ou projet Cuiaba) de 340 kms, qui suit parallèlement un tronçon du gazoduc Bolivie-Brésil, pour alimenter la nouvelle centrale de production électrique, appartenant à la compagnie américaine Enron. Ce pipeline s'engouffre dans 4 écosystèmes menacés: le Chaco (plaine recouverte de savanes). le Chiquitano (la forêt tropicale sèche la plus intacte du monde), le Cerrado (savane) et le Pantanal (vaste étendue humide et inondé). Protestation des autochtones, des écologistes : qu'importe le gouvernement US a voté le financement de ce projet insultant pour l'habitat traditionnel de ces coolies des Amériques… L'accord de Kyoto non ratifié par l'ogre état-unisien, appliqué sans âme dans la realeconomik.
L'on mesure plus que jamais, la complexité dans l'imbrication des phénomènes de parole, d'écosystèmes, de richesses économiques, de conscience planétaire respectant les diversités humaines et écologiques…
Evo Morales s'inscrit donc dans une lutte mondiale. D'ores et déjà il rompt avec un mot : l'Amérique, et il conjugue l'autre Amérique, faite des Amériques. Tout comme l'Inde est faite des Indes. Il conjugue, aux portes de l'Empire, les accents d'autres imaginaires, mais ce faisant, ils les ancrent aux réalités et enjeux du troisième millénaire. Le président Morales remet la variété culturelle sur le socle du Nouveau Monde et de la nouvelle économie.
Et déjà, il fait figure d'icône.
Il suit le sillage révolutionnaire de Guevara, d'Allende, de Mandela et de Gandhi. Son humour et sa simplicité augurent d'un nouvel espoir dans ce nouveau monde.
Je le cite lors de son récent séjour à Paris : « Beaucoup de gens sont venus voir un Indien en pensant peut-être que j'aurais des plumes ! Mais ce n'est pas Evo Morales qui a gagné, ce sont les mouvements sociaux, pour changer l'histoire ».
Bonne chance el Presidente !
Espérons que nous saurons veiller sur lui et la justesse de son combat.
Khal Torabully
Ecrivain
Concepteur de la coolitude
www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/torabully.html
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