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Lettre ouverte à madame Line Beauchamp, ministre de la Culture du Québec et à monsieur Yvan Gauthier, président-directeur général du Conseil des arts et des lettres du Québec

Malgré la position défendue par le Québec et le Canada à l'UNESCO, la tendance dominante des pouvoirs publics consiste à traiter la culture comme une marchandise et à lui appliquer les mêmes critères de rentabilité que la production des biens commerciaux. Avec deux conséquences : le rétrécissement du financement public entraîne les agents culturels sur un terrain où la rivalité pour leur survie se traduit dans des confrontations; et les critères d'admissibilité au financement public deviennent forcément un des thèmes principaux de ces rivalités.
Pendant longtemps, au Québec comme ailleurs, on a considéré comme un genre littéraire l'essai au sens français traditionnel du terme, soit «un discours libre, argumentatif et affectif» dont l'auteur assume la subjectivité et portant sur les sujets les plus divers.
Dans notre société, obligée par sa situation à s'interroger constamment sur elle-même, l'essai s'est souvent concentré sur des questions d'ordre collectif : politique, société, orientations culturelles. Quel que soit le genre littéraire, très peu de Québécois pouvaient alors tirer leur subsistance de cette activité d'écriture. Les revues offraient un canal privilégié à la circulation des idées.
Puis -- progrès dont on ne peut que se réjouir -- des champs émergents ont réussi à s'institutionnaliser, dont... la littérature. Il se publie de plus en plus de fiction et de poésie, on peut vivre d'enseigner et de publier ces oeuvres. Une définition plus ciblée du concept «littérature» tend à prédominer, où l'existence d'un champ de gratuité, d'écriture pour l'écriture, s'impose et ne laisse pas facilement place à l'écriture comme instrument au service d'une volonté d'influence.
L'imaginaire qui résulte de toute cette création est fécond, et après tout, un concept comme la littérature est un construit social, forcément évolutif.
Le problème, c'est qu'en même temps les sciences humaines se sont également institutionnalisées et ont fait prévaloir des critères d'objectivité universitaire restrictifs auxquels ne correspond pas le genre traditionnel de l'essai. Ce dernier, et les revues d'idées qui le véhiculent, se trouvent conséquemment à échapper aux catégories actuelles de reconnaissance institutionnelle, et par le fait même aux divers programmes de financement public.
Le couperet
Possibles, notre propre revue, est née il y a une trentaine d'années dans un contexte où les barrières étaient moins rigides. Fondée par des poètes comme Gaston Miron et Roland Giguère et des sociologues soucieux de s'exprimer comme citoyens et non exclusivement comme scientistes du social, elle a maintenu pendant tout ce temps une volonté d'insérer des textes de poésie et de fiction dans des ensembles thématiques où des acteurs et observateurs du social expriment librement leurs visions avec un souci de qualité d'écriture.
Tant que nous en avons eu les moyens, nous avons également ajouté à nos divers numéros des reproductions d'oeuvres visuelles de créateurs d'ici. Jusqu'aux dernières années, le Conseil des arts et des lettres du Québec, a estimé que nous cadrions dans le concept de culture dont il avait à gérer le financement public.
En toute justice, il faut ajouter que d'autres revues d'idées, qui auraient mérité le même traitement, n'en ont pas bénéficié... tels Combats, Relations, Argument, À bâbord, pour en nommer quelques-unes. Puis les critères d'admissibilité se sont restreints pour toutes les raisons mentionnées plus haut, et le couperet nous a rejoints à notre tour.
On a argué que c'est nous qui nous étions éloignés peu à peu des objectifs du programme, ce qu'une lecture comparée des numéros anciens et récents ne permet aucunement d'affirmer; et il faut n'avoir jamais regardé une revue universitaire de sciences sociales pour assigner Possibles à cette dernière catégorie.
Le problème se situe ailleurs. Le Conseil et le ministère ont beau jeu de nous renvoyer alternativement l'un à l'autre, ce qu'ils n'ont pas manqué de faire : aucun programme de financement existant ne couvre dans sa définition le cas des revues d'idées. Or, peu importe que Possibles survive ou non, il y aura toujours un besoin dans la culture québécoise de lieux de réflexion et de dialogue qui nourrissent la vie démocratique d'une société responsable d'elle-même.
Un auto-financement déjà existant
Pourquoi ces lieux ne s'autofinancent-ils pas selon la logique du marché ?, ne manqueront pas d'objecter les libertaires radicaux et certains conseillers économiques des dirigeants politiques. Tout d'abord, ils le font déjà par l'impressionnante somme de bénévolat des équipes rédactionnelles et des auteurs qui y écrivent. Si on se donnait la peine de convertir toutes ces heures non rémunérées en équivalent financier, on répondrait largement à toutes les exigences d'appariement existantes.
De plus, il serait bien miraculeux que ce secteur culturel soit le seul à échapper aux conséquences de l'exiguïté du bassin de population. Qui plus est, la logique est la même que pour le cinéma d'auteur, la danse contemporaine, le théâtre expérimental ou les émissions culturelles : pour des questions de disponibilité, d'intérêt et de bagage culturel, les destinataires directs en seront toujours une minorité, mais une minorité dont le rôle de relais culturels est de première importance.
La difficulté d'attirer dans ces conditions publicité ou commandite privées est, pour les revues d'idées, redoublée par la liberté critique d'opinion qui est inhérente à leur responsabilité sociale.
Dans le type de démocratie où nous vivons, on estime que les partis politiques d'opposition méritent un financement public, des fonds sont attribués aux institutions d'enseignement pour l'éducation à la citoyenneté. Dans cette même perspective, les revues d'idées outillent les citoyens pour participer pleinement à l'espace de réflexion collective et de débats nécessaire à une démocratie vivante. On peut discuter indéfiniment à savoir si c'est de la littérature, mais c'est décidément de la culture si on considère celle-ci comme le levain de la vie d'une société.
Il ne nous appartient pas de déterminer sous le chapeau de quelle mission gouvernementale ce soutien public financièrement bien léger devrait être géré. Mais, au-delà de notre cas particulier, nous estimons que cette lacune demande une attention immédiate.
***
Gabriel Gagnon, Pierre Hamel, Patrice LeBlanc, Jean-François Lepage, Jacques Pelletier, Nathalie Prud’Homme, Raymonde Savard, Amine Tehami, Stéphane Thellen, André Thibault
Membres du comité de rédaction de la revue Possibles
Publié par Stalker le 01 mai 2006 à 08:45 AM
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