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Serge-André Guay, président éditeur de la Fondation littéraire Fleur de Lys et responsable du site d'auto-édition www.manuscritdepot.com, nous fait parvenir cette lettre ouverte traitant de ses déboires pour ouvrir une librairie-café sans but lucratif sur le Plateau. Il nous fait plaisir de diffuser son texte ici en vous invitant, comme toujours, à nous faire parvenir vos textes pour publication à l'adresse: webmestre@latribuduverbe.com.
Trop de librairies sur le Plateau?
Voici un message qui j'ai écrit il y a quelques semaines. J'avais alors décidé de ne pas le publier mais un fait nouveau, difficile à encaisser, me pousse à revenir sur cette décision. Comme vous le savez, nous avions la ferme intention de situer notre librairie-café sur le Plateau Mont-Royal parce qu'il est reconnu comme le coeur culturel de Montréal. Aujourd'hui, nous hésitons en raison de l'accueil réservé à notre projet par la Corporation de Développement Économique et Communautaire (CDEC) Centre-Sud/Plateau Mont-Royal. Voici le message que je me refusais à publier.
Notre demande de financement à la Corporation de Développement Économique et Communautaire (CDEC) Centre-Sud/Plateau Mont-Royal a très peu de chance d'être acceptée. C'est du moins l'avis des deux conseillers (Culture et OSBL) de la corporation. La nouvelle nous a été transmise par l'agente d'information suite à un premier contact un peu plus tôt cette semaine.
Cette première opinion se base sur la difficulté, notamment la compétition, que rencontrerait notre projet de librairie-café étant donné le trop grand nombre de librairies sur le Plateau Mont-Royal. L'agente précise qu'il y a une saturation du marché
J'ai d'abord insisté pour souligner que notre projet ne consistait pas à l'ajout d'une simple librairie dans le secteur.
D'une part, la nôtre est unique en son genre de par son offre. On retrouvera sur nos tablettes des livres exclusifs, disponibles nulle part ailleurs. Notre librairie offrira aux auteurs refusés par les éditeurs traditionnels un pignon sur rue, une initiative unique au monde. Ils pourront offrir directement aux lecteurs une première édition de leurs manuscrits. Il en va de même pour tous les auteurs qui préfèrent l'internet. Ils auront désormais un pied dans le monde réel, dans une grande ville et dans un quartier reconnu pour attirer les lecteurs, résidents tout autant que visiteurs. Enfin, notre librairie sera une vitrine facile d'accès à tous les auteurs autoédités et édités à compte d'auteur de toute la francophonie, sans les contraintes habituelles imposées par les librairies traditionnelles. Bref, notre librairie n'est pas et de loin une librairie de plus.
D'autre part, j'ai insisté sur le fait que c'était justement parce qu'il y avait déjà une bonne concentration de librairies sur le Plateau Mont-Royal que nous choisissions l'endroit. C'est cette concentration qui fait du Plateau Mont-Royal un endroit où l'on bouquine le plus dans la ville de Montréal, un endroit où l'on retrouve des lecteurs potentiels de plusieurs arrondissements et bon nombre de touristes. En fait, le principe est simple et s'illustre aisément par le fait qu'on retrouve généralement les entreprises de restauration rapide par concentration: un Burger King en face d'un McDonald, puis un Subway, puis un Harveys,... Il en va de même dans le secteur des supermarchés et plusieurs autres. C'est ainsi que le Plateau Mont-Royal est devenu l'un des lieux de bouquinage les plus prisés par les lecteurs montréalais et les touristes.
Le seul problème pour cette clientèle de lecteurs, c'est qu'on retrouve sensiblement la même offre de base d'une librairie à l'autre, mis à part dans les librairies spécialisées. Ce sont justement ces spécialisations qui rendent la visite du Plateau Mont-Royal intéressante pour les lecteurs. Et notre librairie sera parmi ces librairies spécialisées contribuant ainsi à l'amélioration de la variété de l'offre qui fait le charme du quartier.
Comme vous le constatez, je n'avais pas terminé la rédaction de ce message. J'étais accablé par un sentiment de découragement à l'idée de devoir me battre pour obtenir auprès de cette corporation une aide financière en vue d'ajouter notre touche, unique au monde, sur le Plateau Mont-Royal. Et que dire de mon sentiment quand on doit conclure que la partie est perdue d'avance.
Au cours de la conversation, exaspéré par tant d'informations négatives et d'ignorance des conseillers dont elle me rapportait les propos, j'avais demandé à l'agente d'information le nom du patron de la corporation. Elle résista quelque peu à ma demande mais elle me le donna, probablement avec une certaine crainte étant donné ma détermination. La conversation se termina sur «Oui, mais je ne fais que vous transmettre l'opinion des conseillers».
Puis elle me rappela pour m'informer qu'elle avait discuté avec son superviseur de notre dossier et elle me rapporta que cette dernière croyait que tout dépendrait du positionnement de notre librairie-café. Elle prit soin de me dire qu'une librairie-café, coin St-Laurent et Avenue Mont-Royal, avait connu l'échec. L'agente d'information a bien tenté de terminer la conversation de façon objective en m'invitant à déposer un plan d'affaires. Mais j'ai bien senti que ce n'était que pour la forme. Puis, elle me demanda à au moins deux reprises si j'allais le faire. Son insistance trahissait à peine son inquiétude sur la suite que j'allais donner à ma demande du nom du patron de la corporation. Finalement, j'ai répondu «oui» à son invitation à déposer un plan d'affaires. Mais ce n'était que pour la forme et pour lui rendre service, c'est-à-dire pour qu'elle puisse dire à ses patrons, le cas échéant, «Oui, mais je l'ai invité à déposer son plan d'affaires. Il m'a dit qu'il le ferait mais je ne l'ai jamais reçu, du moins pas encore». Même si j'étais complètement découragé par ce petit jeu de coulisse, j'éprouvais une certaine sympathie face à cette agente d'information qui semblait fort embêtée par ma détermination et mes arguments.
Évidemment, je n'ai pas encore déposé de plan d'affaires. Au départ, je m'attendais à ce que l'on m'offre de l'aide pour monter un tel plan d'affaires. Vu qu'on m'informait que nous avions peu de chance d'obtenir de l'aide financière, je n'ai pas insisté sur le plan d'affaires très longtemps. J'imaginais bien mal un conseiller monter notre plan d'affaires alors qu'il pense personnellement que notre cause est perdue d'avance. L'agente d'information me référa à un fichier PDF disponible sur un autre site. Celui que j'avais pris sur leur site de la corporation (et déjà imprimé) n'était pas très bon, me dit-elle.
Les réponses des deux conseillers, si elles me furent rapportées correctement pas l'agente d'information et je crois que ce fut le cas, démontrent un certain manque de connaissances en matière de développement culturel dans les domaines se rapportant à notre projet. Il n'y a rien de plus frustrant que de constater que vous en savez plus que les conseillers auxquels vous vous référez. Par exemple, l'un d'eux a dit que nous devions nous référer au programme d'aide à l'édition des gouvernements. Une réponse hors contexte car nous parlons ici d'une librairie-café et non pas d'une maison d'édition. Qui plus est, nous parlons de livres édités en ligne sur internet et il n'y a aucun programme d'aide gouvernemental pour l'édition en ligne. Comment un conseiller peut-il alors nous référer au gouvernement ? Et ce n'est qu'un exemple. Il y en a eu plusieurs autres qui me permettent de dire que la formation des deux conseillers aux domaines concernant notre projet me demanderait une somme colossale de travail et beaucoup... d'énergie, compte tenu de leurs préjugés et de leur ignorance de notre secteur.
Le plus décevant dans toute cette affaire, c'est le manque d'esprit communautaire dans l'accueil de projet par cette corporation dite de développement économique et communautaire. J'ai expliqué que nous venions de Lévis et que nous étions déménagés à Montréal en vue d'ouvrir une librairie-café sur le Plateau Mont-Royal, que ce projet était unique au monde, que nous étions le seul et unique éditeur-libraire en ligne au Québec, le seul aussi à offrir l'impression à la demande (un exemplaire à la fois), que nous avions des auteurs du Québec et de partout au sein de la francophonie internationale. Comme les informations sur le site de la corporation ne sont pas très au sujet de l'aide à un projet d'économie sociale, ce dans quoi s'inscrit notre projet (création d'emplois pour deux assistés sociaux, centre de bénévolat,..), j'ai donc téléphoné pour en savoir plus. Je voulais savoir si notre projet de librairie-café les intéressait. Personnellement, si j'avais été à la place de l'agente d'information, j'aurais offert un rendez-vous avec un conseiller. C'était la moindre des choses à faire. Mais non, tout ce qu'on me proposa fut d'envoyer un plan d'affaires par la poste. On ne m'invita pas à aller le déposer moi-même en personne mais à «l'envoyer». Ça monsieur, c'est de l'accueil de projets communautaires. Vive la poste, même si vous êtes à moins de 15 minutes d'automobile des bureaux.
Et on parle ici d'économie sociale, c'est-à-dire de promoteurs sans le sou, avec le strict minimum de ressources et dont l'intention est d'améliorer le sort de moins nantis, d'encourager une noble cause,... Personnellement, en pareil cas, un rendez-vous s'imposera toujours pour conclure un premier contact téléphonique ou une première visite au comptoir. Bref, il faut tendre la main, encourager, s'informer adéquatement, non pas donner une gifle comme on nous en a servi une. On ne dit pas «Envoyez-nous votre plan d'affaires et nous verrons si ça vaut la peine de vous rencontrer ou de vous répondre par la poste». Qu'est-ce que c'est ça ? Dans quel monde évolue cette corporation dite de développement communautaire pour agir comme des bureaucrates sans coeur ni âme ? Nous dira-t-elle qu'elle n'a pas assez de monde pour rencontrer tout le monde et que le fin fond de l'affaire, ça n'est pas autre chose que son propre manque de financement ? J'en ai assez de tous ces gens qui donnent l'impression de se créer des emplois sur le dos de ceux et celles qui n'en ont pas. Voilà ce qu'est devenu le monde du communautaire : une véritable industrie avec des salaires plus que raisonnables exploitant à jamais un besoin qui se renouvelle à perpétuité, la pauvreté.
Ça fait trois ans que Renée et moi on travaille bénévolement à cette fondation avec comme seuls revenus l'aide sociale et c'est ça l'accueil qu'une soi-disant corporation de développement communautaire sert à notre projet de librairie-café. «Il y en a déjà beaucoup des librairies sur le Plateau». Mais dans quel monde vivons-nous ? C'est un monde de fous.
Est-il devenu plus difficile à cette corporation d'offrir au peuple un rendez-vous avec l'un de ses conseillers qu'il le serait pour les maires et le ministre qui signent leurs chèques de subventions annuelles, récurrentes, et qui, par le fait même, réduisent les budgets réservés aux vrais projets, les projets sur le terrain, dans la vraie vie ?
Dans mon temps monsieur (j'ai 49 ans), on n'aurait jamais traité un promoteur communautaire de cette façon. On était près des gens, on les écoutait, on les rencontrait. Et ce n'était pas assez. Le Premier Ministre de l'époque, le regretté René Lévesque, voulait que nous soyons encore plus près, plus à l'écoute, plus disponibles. Au début des années 80, en pleine crise économique, il engagea une trentaine de jeunes dans la vingtaine, j'étais du nombre. Notre mission : «Faites sortir les subventions pour les jeunes. Il y a trop en chômage», ce sont ses paroles ! Nous étions délégués dans les bureaux régionaux de Communication-Québec partout en province pour inviter les jeunes à faire des demandes de subventions et à les assister, du début à la fin, à commencer par un RENDEZ-VOUS ! Le PM nous avait baptisé «L'équipe Déclic-Jeunesse» et notre travail a généré de très nombreux emplois chez nos pairs. Mais aujourd'hui, monsieur, on vous dit au téléphone : «Envoyez-nous ça» (par la poste). Finis les «Quand pouvez-vous venir me rencontrer ?» Ces messieurs sont occupés. Leur usine roule à fond de train. Ils pensent même demander une subvention pour du personnel additionnel.
Ils sont si occupés que j'ai même eu de la misère à obtenir de la réceptionniste de cette corporation un transfert dans la boîte vocale de l'agente d'information. Les maudites boîtes vocales. Madame la réceptionniste s'est prise pour un chef de cabinet ministériel; elle sert de pare-feu, au cas où le demandeur soit un virus qui vienne attaquer les agendas bien réglés des uns et des autres.
Pendant ce temps, l'Arrondissement publie un répertoire des auteurs du Plateau.
«Le Plateau-Mont-Royal est depuis sa naissance le lieu de prédilection des auteurs. À tel point qu'il en compte aujourd'hui la plus grande concentration au pays, soit au-delà de 250.
Tous ont été sollicités. Résultat: 105 d'entre eux ont répondu à l'invitation et figurent dans le tout premier Plateau-Mont-Royal entre les lignes. On y trouve tout autant Nelly Arcan et Chrystine Brouillet que Naïm Kattan et Stanley Péan.
Le répertoire vise à mieux les faire connaître auprès du grand public. Chaque poète, romancier, dramaturge ou autre auteur a notamment droit à une photo, une courte biographie, une bibliographie et un extrait d'une oeuvre personnelle de son choix.»
Mais attention à la Corporation de développement économique et communautaire du Plateau, le jour n'est peut-être pas loin où elle soutiendra qu'il y a trop d'auteurs dans les parages étant donné qu'elle dénonce déjà le nombre élevé de librairies au point de donner perdant tout nouveau projet, même innovateur, en ce domaine. Et dire que l'Arrondissement finance une part du budget de cette corporation. Plus encore, l'Arrondissement offre sur son site internet pas moins de 35 vidéos d'écrivains du quartier s'exprimant sur l'importance de la lecture. Pour la coordination des efforts de l'Arrondissement avec sa corporation de développement économique et communautaire, on repassera. Notre fondation représente 300 auteurs et on nous dit que notre petite librairie-café est peine perdue d'avance!
Et rien de plus paradoxal, l'Arrondissement a édité le répertoire de ses auteurs en ligne. Eh ! Oui, tout comme nous éditons nos livres en ligne. Mais notre projet de librairie-café offrant à nos livres en ligne une vitrine sur rue, une première mondiale, a peu de chance d'être accepté par la corporation de développement économique et communautaire de ce même arrondissement. Un monde de fous, je vous le disais. Rien de plus vrai.
Et vous ne savez pas encore tout. Au cours de ma conversation téléphonique avec l'agente d'information, je lui ai dit que j'aimerais trouver un conseiller qui saurait réunir tous les intervenants et bailleurs de fonds potentiels autour d'une même table pour coordonner les efforts de chacun. «On ne fait pas ça», m'a-t-elle répondu. Le message est clair : chacun dans son coin, avec son budget, son personnel, sa mission, ses petites affaires,... Pas question de se mêler aux autres. Alors, la coordination des efforts entre intervenants, «on ne fait pas ça». J’ai pourtant vécu le contraire avec le Conseil économique des Chutes de la Chaudière en 1997 qui s'est fait un devoir de réunir tous les intervenants pouvant aider un de mes clients dans son projet d'usine. Qu'est-ce qui se passe avec cette corporation du Plateau Mont-Royal ? La coordination n'est plus à la mode ici ? C'est chacun pour soi ? Je ne veux pas croire que même le milieu communautaire est atteint de ce cancer.
Déménager notre fondation de Lévis à Montréal pour être accueilli ainsi par la corporation du quartier auquel nous rêvons est difficile à encaisser.
Serge-André Guay, président
Fondation littéraire Fleur de Lys
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