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"Les pires catastrophes, en histoire, ne proviennent pas tant de fausses doctrines ou d'actes criminels, que de négligences accumulées, de volontés passives et d'idées trop courtes."
Lionel Groulx
Samedi 12 août dernier, c'était la Journée Internationale de la Jeunesse. À cette occasion, il m'est revenu en tête des chiffres qui ne devraient laisser personne indifférent.
Selon la police de Montréal, de Janvier à juin 2006, il y a eu 9 meurtres, 29 tentatives de meurtres et 779 arrestations, tous reliés au milieu des gangs de rue. Au cours des 16 dernières années, plus de 111 homicides survenus dans la région de Montréal étaient liés à des gangs de rue, dont 3 en 2005. La police de Montréal a reconnu pour la première fois l’existence des gangs de rue en 1989. On avait alors recensé 27 groupes et 314 membres connus. Aujourd’hui, la police identifie 25 gangs de rue «organisés», regroupant 1250 membres. C’est quatre fois plus qu’en 1989. Un autre article du Journal de la rue en ligne, rédigé en 2005, écrit que 10% des jeunes à Montréal seraient touchés, de près ou de loin, par le phénomène des gangs de rue! Un sondage de cette semaine révèle que 1 jeune sur 5 (entre 14 et 17 ans) porte ou a déjà porté à l'école une arme de point ou arme blanche.
Plus que jamais, la police montréalaise semble dépassée par le phénomène. La guerre entre gangs de rue est apparemment plus difficile à combattre que celle entre les motards criminalisés. Devant les affres de cette guerre, que les médias rapportent régulièrement, les citoyens continuent à la regarder comme si cela se passait plus loin que le Liban. Qu'attendent-ils pour se sentir concernés? Que cela fasse des victimes ''innocentes''? (Jane Creba, une citoyenne de Toronto a été abattue en décembre 2005 lors d'un réglement de compte entre gangs de rue).
Les médias associent la plus part des crimes des gangs de rue à des jeunes issus des communautés noires. Dans les mêmes médias, jamais l'analyse ne va au delà du phénomène lui-même. Qu'ils soient noirs ou blancs, ce sont des jeunes de chez-nous qui ont eu d'abord mal avant de faire le mal.
Leur problème d'appartenir à une gang n'est évidemment pas indissociable d'autres problèmes qu'ils ont vécu, ou qu’ils vivent encore dans leurs familles. Pour la plupart d'entre eux, la gang est une famille qui a remplacé une autre. Entre leurs propres familles et celle de la gang, il y a une des deux qui leur a apporté plus d'attention. Au moment ou ils avaient le plus besoin d'être encadrés et valorisés, la famille n'était pas au rendez-vous. Pour certains, le vide laissé par un père absent et une mère qui travaille, a été comblé par une famille d'amis qui s'est avérée très vite une gang. Une gang avec une discipline, un code d'honneur et un chef que le jeune recru doit impressionner pour se sentir quelqu'un. Le chef de gang représente la figure rassurante d’un grand frère.
Mais l'absence de la famille n'explique pas tout le phénomène. Comment démystifier l'appartenance à une gang dont les jeunes membres savent d’avance qu’elle peut les conduire au sacrifice ultime, la mort? Ils sont dans la force de l'âge et ils portent en eux cette idée fixe qu'appartenir à une gang c'est à la vie à la mort. Leur devise c’est "un pour tous, tous pour un".
Mais tôt ou tard, ils finissent par réaliser que le "un" en question n'est rien d'autre qu’une soif effrénée de l'argent. L'amitié et la solidarité dont ils se vantent se révèlent un moyen parmi d'autres d'auto manipulation. "L’argent est le seul ami fidèle qui ne me trahira jamais" m'a t-il dit un jour l'un d'eux. À défaut de compter sur leur famille, sur leurs amis ou sur une formation scolaire, ils deviennent convaincus que l'argent est la seule porte de sortie pour leur garantir un avenir meilleur. Mais ces valeurs d'argent, de compétition qui favorisent des rapports de force violents ne sont-elles pas les nôtres? À quel point les jeunes des gangs de rue sont-ils si différents de nous?
Les jeunes des gangs de rue, aussi dangereux soient-ils, ne sont pas des extraterrestres. Ils viennent de nous et après leur passage en dedans, ils reviennent à nous. Entre temps, que faisons-nous de particulier avec eux, alors que nous les avons sous les yeux, pour réduire le danger qu'ils représentent pour eux-mêmes et pour la société? Que faisons-nous pour réduire le coût social et économique de leurs activités criminelles? Réduire les conséquences sur leurs familles et sur leurs enfants. Ce sont les questions que je nous pose à l'occasion de cette Journée Internationale de la Jeunesse. Des questions que je pose aux membres des gangs de rue dans le cadre de mon programme Souverains anonymes.
Dans le but de les orienter vers des voies de solutions. Pour qu’ils réalisent qu'une vie digne est possible en dehors d’une gang, j'ai conçu un plan d'intervention avec sept thèmes dont un fait essentiellement appel à leur création. Le projet Rap des hommes rapaillés connaît un succès auprès plusieurs détenus de Bordeaux issus des gangs de rue. C'est avec intérêt et enthousiasme qu'ils ont accepté d'enregistrer des dizaines de poèmes et de chansons qui, éventuellement feront partie d'un album. Il y a dans leur mots une part de nous-mêmes, celle qu'on veut ignorer. Ces jeunes dont on parle sans jamais les entendre parler eux-mêmes ont aussi quelque chose à nous dire. Et si on osait les écouter un peu ?
Il est urgent d'adopter un plan d'action spécial (national) partout dans les prisons où des membres de gangs de rue sont incarcérés, parce que face à l'ampleur du phénomène, mon projet demeure très modeste.
Cette journée internationale de la Jeunesse prendra sens dans notre volonté active d'améliorer le sort de nos jeunes, quelques soient leurs origines ou leur couleur de peau. La grande victime de cette guerre, c'est d'abord toute une jeunesse qui se brûle à coup "de négligences accumulées, de volontés passives et d'idées trop courtes".
Aucun mot de conclusion ne pourrait traduire le sentiment d'urgence qui m'habite.
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