Sir Ignatieff le serein

Michael Ignatieff, « intellectuel de réputation internationale™ », homme de lettres au sens moral irréprochable, infatigable champion des droits de la personne (à l’exception, bien sûr, de ceux qui ont l’insolence d’habiter dans les parages des terrorissses), globetrotteur au sang noble et à la chevelure (tout aussi) racée, grand dormeur (1), Michael Ignatieff, ce héros, s’est… une fois de plus mis les pieds dans les plats.

Ainsi semble aller la rumeur médiatique, à tout le moins. Mais est-ce vraiment le cas? Ne s’agirait-il pas plutôt d’une tempête dans un verre d’eau, d’une controverse injustifiée, d’un djihad journalistique?

Certains lecteurs se souviendront peut-être qu’en d’autres temps, votre humble dévoué avait démontré — avec brio, si j’ose dire — l’injustice du traitement qui avait été réservé à Petit-Pierre Pettigrew (un autre grand homme, avec une chevelure encore plus racée; coïncidence? I think not!) lorsqu’il avait tenu quelques propos « supposément » méprisants.

Tirons l’affaire au clair — voyons ce que sir Ignatieff a réellement dit. (Roll the tape!)

À la suite des propos transcrits, je traduirai/vulgariserai les idées exprimées par sir Ignatieff.

Citation:
VM: Si changement de gouvernement, un autre référendum ? Comment vous le jouer ? 50% + 1 c’est assez ou ce n’est plus la norme ? MI: C’est une situation très hypothétique et il ne faut pas subir un chantage hypothétique.

(Je ne sais pas si la transcription est exacte [c’est la plus complète que j’ai trouvée — elle viendrait du camp Ignatieff], mais la première chose qui frappe l’esprit, c’est qu’Ignatieff semble avoir une meilleure maîtrise du français que le journaliste Vincent Marissal — la lutte est serrée, mais Ignatieff détient une légère avance…)

J’ai toujours trouvé scandaleuses les questions qui portent sur des sujets « très hypothétiques ». J’espère que vous ne me poserez pas d’autres questions du genre… sur, par exemple, les politiques que je pourrais mettre de l’avant, sur mes priorités, sur ma vision du pays — ce sont toutes des questions très hypothétiques. Nous traiterons de ces sujets en temps et lieu — lorsque je serai au pouvoir.

Je crois que les journalistes qui s’avilissent en posant des actes séditieux du genre devraient être traduits devant les tribunaux. J’aborde le sujet dans un de mes livres.

C’est, au fond, une simple question de droits humains fondamentaux.

Citation:
Je crois qu’il faut normaliser les choix politiques des Québécois.

Ça tombe sous le sens. Les Québécois sont des gens remarquables, des gens lucides, mais ils ont besoin d’encadrement.

D’ailleurs, on « normalise » bien les choix politiques des Palestiniens. Les entend-on se plaindre, les Palestiniens? Non. Se trouve-t-il des gens pour s’indigner de la chose? Non plus.

C’est ainsi que se comportent les « sociétés très sophistiquées » (vous verrez, j’en parle plus loin).

Et puis, soit dit en passant, je crois que jamais personne n’a été en meilleure posture que moi — et j’inclus PET dans le décompte — pour normaliser les choix politiques des Québécois. En effet, comme « j’ai enseigné la référence à la Cour suprême » (vous verrez, j’en parle plus loin) depuis des années, je suis suprêmement familier avec la normalisation des choix politiques — ceux des Québécois comme ceux des Ukrainiens.

Citation:
S’ils choisissent le PQ, tant mieux pour eux. Je suis en désaccord avec les engagements pris par M. Boisclair. Je ne vais pas m’affoler, c’est un choix légitime.

Ce choix légitime doit toutefois être normalisé, bien sûr. Je n’ai pas répété pour ne pas alourdir indûment mon allocution — je n’aime pas les répétitions.

Ah oui, avez-vous remarqué? Je suis serein.

Citation:
Ce que je défendrai jusqu’au bout au Canada, c’est que nous avons eu la sagesse de normaliser les choix politiques.

Oui, je défendrai la normalisation des choix politiques des Québécois jusqu’au bout.

Ça peut aller très loin.

Que dites-vous? Est-ce que ça pourrait aller jusqu’à la guerre civile? Oui, s’il le faut. Mais j’ai toute la confiance du monde qu’on va éviter ça. Nous sommes une société très sophistiquée, vous savez… La preuve — nous normalisons les choix politiques des Québécois. (La boucle est bouclée.)

Au fond, c’est vraiment une question de valeurs. Et de droits humains fondamentaux, dont je suis l’infatigable champion.

J’aimerais également souligner que je suis très calme et que je ne m’affole pas.

Citation:
Parce que si on ne normalise pas, on subit une forme de surexcitation continuelle au Canada qui est très mauvais pour le choix public.

En effet. Si le choix politique des Québécois n’est pas normalisé, les Québécois (comme les Canadiens) seront surexcités et ce sera très mauvais pour leur choix. Et pour le choix des Canadiens… eh… je pense.

La surexcitation est mauvaise pour le Canada comme elle l’est pour moi. Mais il n’y a pas de danger: pour l’un, nous avons la normalisation et pour l’autre, nous avons mon inébranlable sérénité.

Citation:
Je ne vais pas entrer dans le jeu d’imaginer un référendum, si M. Boisclair veut en déclencher un, il peut très bien le faire. Ce serait le 3e et j’espère le dernier.

Je l’ai dit plus tôt: je n’entre pas dans ces histoires de chantage très hypothétique. Je n’entre pas dans ces jeux séditieux.

La perspective d’un troisième référendum me laisse de glace. Je suis serein. Ce qui ne m’empêche pas d’espérer que ce soit le dernier. Je songe d’ailleurs à normaliser cette question, lorsque je serai tsar. Histoire de ne pas créer une forme de surexcitation continuelle.

Citation:
Pour moi, ma position est très claire, les vrais problèmes du Québec ne pourraient pas être résolus par un référendum pour la séparation.

Voilà, tout est dit: pour moi, ma position est très claire. Le problème, c’est que pour les journalistes séditieux, ma position n’est apparemment pas assez claire… Il s’agit à mon avis d’un problème de surexcitation: les journalistes séditieux n’ont pas ma sérénité.

J’aimerais par ailleurs préciser que si les « vrais problèmes » du Québec ne peuvent être résolus par un « référendum pour la séparation », les problèmes de moindre envergure (je pense notamment aux nids-de-poule), eux, pourraient être réglés grâce à un tel référendum. Mais attention, une condition s’applique: il devra s’agir d’un référendum pour la séparation — un référendum contre la séparation pourrait avoir des effets désastreux.

Citation:
Le Québec a tous les pouvoirs dans la situation actuelle pour régler leurs problèmes. Le problème de l’endettement, c’est aux Québécois de régler ça. Le problème du vieillissement de la population, est-ce que ça va être régler par la souveraineté ? Je ne crois pas. La productivité ne va pas être réglée par une fuite dans la magie, une fuite dans l’air de la souveraineté.

Franchement, je trouve les Québécois plutôt plaignards et enclins à la pensée magique — un peu à l’instar des Ukrainiens, maintenant que j’y pense.

Citation:
Je suis serein, c’est aux Québécois de faire leurs choix. Comme homme politique, je m’adapterai à la situation telles que je les confronte.

Non seulement suis-je serein, je suis également tranquille. Certainement pas surexcité.

Je confronterai la ou les situations comme un homme politique de ma trempe se doit de le faire — en normalisant, avant toute chose, les choix politiques des Québécois.

Citation:
Pour parler de la question du 50% +1, tout le monde sait qu’il faut avoir des règles dans cette affaire. Il faut avoir de la clarté.

Voilà. Tout le monde le sait — même les Québécois! Ce n’est pas sorcier: il faut avoir des règles et de la clarté. Des règles émanent la clarté et de la clarté se déduisent les règles.

Je ne me prononcerai pas, par contre, sur la question du 50 % + 1 — encore une séditieuse question « très hypothétique ». D’ailleurs — raison de plus de mon silence — je trouve que la question n’était pas très claire.

Citation:
J’ai enseigné la référence à la Cour suprême dans mes cours de droits de la personne internationaux depuis des années.

J’enseigne la référence avec une suprême sérénité.

Citation:
Pour moi, c’est quelque chose de merveilleux au Canada. On s’affole pas.

On reste calme, quoi. Je suis très serein.

Citation:
Il faut être clair, il faut des règles.

Des règles, de la clarté. Des choix politiques normalisés. Voilà, en quelques mots, la recette de la sérénité. (Vous saviez que je suis poète à mes heures?)

Citation:
Parce qu’on parle de la division peut-être d’un grand pays, un pays qui m’est cher.

Je souhaite que les choses soient très claires: je n’accorde pas un traitement préférentiel au Canada. Ce n’est pas mon pays; ce n’est pas non plus le plus meilleur pays du monde. Simplement, un pays parmi d’autres qui me sont chers: les États-Unis, le Royaume-Uni, les États-Unis, les États-Unis, l’Ukraine, les États-Unis. Surtout l’Ukraine.

Citation:
Il faut avoir de la clarté, il faut procéder avec des règles qui sont acceptées des deux côtés.

Clarté. Règles. Sérénité.

Voyez, ce qu’il y a de fantastique quand on normalise les choix politiques, c’est que les deux côtés émergent du processus avec une grande sérénité.

Citation:
Pourquoi ? Parce qu’on veut éviter la guerre civile.

Précisément. Il est impérieux de normaliser les choix politiques des Québécois — sinon, on risque la guerre civile. Qui sait, en effet, de quoi les Québécois sont capables si leurs choix politiques ne sont pas normalisés, s’ils sont surexcités? Rien qu’à y penser, ça me donne froid dans le dos. Si une telle situation (très hypothétique, mais quand même) survenait, il faudrait intervenir. On ne peut se permettre une surexcitation continuelle.

Mais, heureusement, je suis très serein.

Citation:
J’ai toute la confiance du monde qu’on va éviter ça parce que nous sommes une société très sophistiquée au Québec et Canada et nous avons un système politique très admirable à mon avis. Pour le conserver, il faut de la sérénité.

Non seulement les choses seront-elles, hypothétiquement parlant, claires, régulées, sereines et normalisées, elles seront également sophistiquées.

Le Canada, pays sophistiqué et serein, m’est cher.
L’Ukraine est moins sophistiquée, moins sereine, mais elle m’est tout de même chère.

Citation:

Je ne vais pas m’affoler.

Je suis serein. Serenity now. Serenity now. Serenity now. SERENITY NOW! SERENITY NOW! SERENI—

Citation:
M. Boisclair peut faire ce qu’il veut.

Bring him on! Je suis serein.

Citation:
Les électeurs québécois peuvent faire ce qu’ils veulent. Ils ont pleinement le droit.

Je suis convaincu que les Québécois m’accueilleront en libérateur.

Citation:
Alors, de la sérénité avant tout parce que sinon nous avons une situation de chantage, de menace.

Prenez exemple sur moi, diable! Cessez de parler de questions très hypothétiques et menaçantes — la surexcitation continuelle, par exemple.

Je ne tolérerai pas le chantage des Québécois surexcités et non normalisés.

Citation:
Il faut être très calme.

Serenity now.

(1): Plus tard, il a reconnu avoir commis une gaffe lorsqu’il a affirmé que l’attaque de Cana, qui a tué 28 civils, ne l’empêcherait pas de dormir. Il a commenté ses propos d’alors en ces termes: "With the “not losing sleep” remark, Ignatieff said he was “ineptly trying to say simply that you can’t develop policy on a reactive basis.”

Sauf si on s’appelle Israël, bien entendu.

Publié par Guillaume Grenier le 05 septembre 2006 à 12:06 PM TrackBack Commentaires (1)