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Maintenant en kiosque, le dernier numéro de la Revue Possibles.

Tout au cours de l'histoire récente du Québec, les revues d'idées ont constitué à la fois des espaces essentiels de débat démocratique et d'importants acteurs de changement social, politique et culturel. On a qu'à penser à Relations des années 1940, au premier Cité libre des années 1950 ou à la Vie en rose des années 1980.
Aujourd'hui la survie des revues d'idées comme Possibles est particulièrement menacée par une alliance inquiétante entre une institution littéraire qui les rejette hors de son champ et des organismes subventionnaires (Conseil des arts et des lettres du Québec) qui refusent de reconnaître la légitimité de l'essai engagé.
Dans ce numéro, nous avons voulu d'abord tenté d'esquisser un portrait de revues d'idées passées et présentes, d'ici et d'ailleurs, en faisant appel la plupart du temps à un (ou une) de leurs principaux animateurs. Nous avons aussi cherché à mieux cerner le rôle actuel et futur de ces acteurs indispensables de la société civile.
Nous espérons ouvrir un débat sur le soutien public nécessaire aux revues qui, comme Possibles, allient création culturelle et critique sociale afin qu'elles puissent continuer en toute liberté.
EDITORIAUX
Portrait de groupe
Gabriel Gagnon
Vacuum de subventions
Nathalie Prud'homme
ESSAIS ET ANALYSES
Partis pris: un printemps dans la vie intellectuelle du Québec
Jean-Marc Piotte
La vie en rose. Sept ans de contradictions
Françoise Guénette
Souvenirs de Recto verso
Jean-Marc Fontan
De la contestation à la complaisance. Déclin et disparition de Cité libre
Pierre Joncas
Mon témoignage sur la revue Esprit
Jean-William Lapierre
Entre dissonances et consonances. La petite musique d'Esprit au Québec
Gérard Fabre
La critique comme métier et vocation. Les intellectuels d'Europe centrale et les samizdats
Barbara Thériault et Sébastien Poitras
Relations au temps qui passe
Jean-Claude Ravet
L'esprit d'Argument
Éric Bédard
Combats - Pour un humanisme combattant
Louis Cornellier, André Baril et Alain Houle
esse persiste et signe
Sylvette Babin
Internet et la "décolonisation de notre imaginaire"
Éric George
Les revues d'idées et Internet: alliance prometteuse ?
Jacques Fournier
Revues d'idées et guerre de positions
Pierre Hamel
POÉSIE ET FICTION
L'exilé
Mélanie Desmeules
Aujourd'hui ton visage (extraits)
Michel Ponce
Le pèlerin de la dérive (extraits)
Carl Thibault
Le bal des cannibales
Philippe Haeck
L'écouteur à l'oreille
Pierrot Péladeau
DOCUMENT
La mondialisation des solidarités: un signe des temps nouveaux ?
Majella Simard
Se laisser penser par le tragique de l'acte suicidaire...
Paul Grell
Hubert Aquin: No right to be there
Daniel Gagnon
*****
Portrait de groupe
En fêtant cet automne notre trentième anniversaire, nous nous réjouissons de la qualité de nos derniers numéros sur « les autogestions », sur Jacques Ferron et sur l’éducation, ce dernier ayant même dû être réimprimé à la demande de nombreux lecteurs potentiels.
Pourtant, comme l’explique Nathalie Prud’Homme dans l’article qui suit, cet anniversaire est assombri par la décision du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) de ne plus nous subventionner. Comme nous l’avons montré dans une libre opinion publiée dans Le Devoir du lundi 1er mai (« Les revues d’idées ont-elle encore une place au Québec ? ») cette décision, inspirée par des « comités de pairs » défendant une conception étriquée de la littérature et du rôle qu’y joue l’essai, est bien dans la ligne de la pensée unique d’un Alain Dubuc et d’un Michel Kelly-Gagnon, président du Conseil du patronat, pour qui les organismes communautaires se mêlant de critique sociale devraient être impitoyablement rayés de la liste des subventions gouvernementales.
Les revues culturelles comme les revues d’idées, quels que soient le temps et l’argent qu’y consacrent leurs artisans, ne peuvent vivre sans l’appui des conseils subventionnaires. Quant à nous, grâce à un fonds de réserve accumulé au fil des années, il nous sera possible de combler les déficits prévus pour 2006 et 2007. Il nous faudra cependant renoncer à reproduire des oeuvres d’artistes, cesser de verser des cachets symboliques à nos collaborateurs et opter, au lieu des quatre numéros habituels de 180 pages, pour deux gros numéros doubles d’environ 300 pages. Nous entreprenons dès maintenant des démarches auprès d’organismes syndicaux et de maisons d’édition pour assurer à long terme la survie de la revue. Nous apprécierions les suggestions de lecteurs à ce sujet.
Inspirés par la conjoncture, il nous est apparu essentiel de faire appel à des analystes et à ceux et celles qui animent des revues d’idées pour réfléchir avec eux sur notre rôle, les obstacles auxquels nous faisons face et les perspectives d’avenir que nous pouvons entrevoir.
* * *
Ce numéro, qui sera prolongé par un septième colloque Marcel-Rioux, présente d’abord quatre revues disparues qui ont, chacune à sa façon, ouvert des perspectives nouvelles à la société québécoise. Jean-Marc Piotte, un des principaux animateurs de Parti pris, revient sur cette expérience dont, avec peut-être un peu moins de ferveur et de certitudes, nous nous inspirions à nos débuts. Françoise Guénette fait revivre La vie en rose qui, avec son récent numéro spécial, a montré l’actualité permanente des perspectives qu’elle avait ouvertes. Jean-Marc Fontan analyse en détail les métamorphoses de Recto verso qui, de 1930 à 2004, défendait une perspective chrétienne engagée sur la condition ouvrière. Quant à Pierre Joncas, il montre bien comment Cité libre passa de la contestation radicale pour l’époque des années 50 à une « complaisance » bien subventionnée au cours des années 90 qui virent sa disparition.
Pour mieux éclairer nos débats québécois, nous sommes allés voir du côté de la revue française Esprit : comme le montre Gérard Fabre, elle eut ici une influence considérable, nous faisant connaître Ivan Illich et Cornelius Castoriadis et inspirant souvent nos débats sur le travail, l’autogestion, l’Etat providence, la philosophie et l’art contemporain. Le précieux témoignage de notre ami Jean-William Lapierre montre bien ce que fut cette revue pour de nombreux intellectuels chrétiens issus de la Résistance française. Un article sur les intellectuels d’Europe centrale et les samizdats présente une autre facette d’une critique sociale beaucoup plus souterraine et périlleuse qu’ici.
Pour tenter un portrait des revues d’idées québécoises actuelles, nous avons choisi celles avec lesquelles nous nous sentons le plus d’affinités. Relations nous est présentée par Jean-Claude Ravet, son rédacteur en chef, Argument par Éric Bédard, Combats par Louis Cornellier, André Baril et Alain Houle qui sont ses animateurs et Esse par Sylvette Babin, sa directrice.
Des réflexions d’Éric George et de Jacques Fournier sur la complémentarité possible entre Internet et les revues d’idées et une conclusion de Pierre Hamel sur l’importance de celles-ci pour les intellectuels viennent éclairer les études de cas qui les précèdent.
* * *
Dans cet univers riche et multiple, quelle place une revue comme Possibles pourra-t-elle occuper ces prochaines années ? La lecture du dernier volume publié des textes de Castoriadis (Une société à la dérive. Entretiens et débats. 1974-1997,Seuil, 2005) m’a permis de constater de nouveau que, comme ce penseur l’a fait toute sa vie, nous cherchons toujours, à Possibles, à détecter, pour leur donner voix, ces mouvements qui « incarnent déjà, fût-ce de façon partielle, fragmentaire, balbutiante, ces significations politiques centrales : autogestion, auto-organisation, autogouvernement, auto-institution »(p. 154). Bien sûr, pour ce faire, nous laissons de côté les idéologies toutes faites pour prôner plutôt les utopies concrètes proposées par Anthony Giddens ou les utopies réalistes chères à Pierre Bourdieu. Loin des mirages dessinés par leurs promoteurs, l’ALENA et la mondialisation ont provoqué surtout chez nous fermetures d’usines, diminution des salaires, détérioration des conditions de travail et repli vers les PME. L’écart entre les revenus des dirigeants d’entreprises et les salaires de leurs employés s’est ainsi considérablement accru. Nous assistons en même temps à une montée du corporatisme chez les groupes sociaux favorisés pour qui salaire et avantages sociaux semblent le seul souci. La campagne publicitaire scandaleuse des médecins spécialistes qui, au coût de 16 millions, fait peur à la population tout en camouflant les pourcentages exorbitants dont ils veulent accroître leurs 232 000 $ de revenu annuel en est un bon exemple. De la même façon, des professeurs d’université, malgré un budget fermé, revendiquent à la fois de considérables augmentations de salaire et l’accroissement sensible du corps professoral. Que dire de ces enseignants prêts à quitter une CSQ qui, plutôt qu’un affrontement stérile avec un gouvernement bien déterminé, a préféré négocier des améliorations sensibles de la tâche de ses membres ? On a souvent l’impression que pour beaucoup de syndiqués les revendications salariales prennent souvent toute la place au détriment de la qualité de vie au travail et du souci des pauvres et des exclus.
On semble bien loin du temps où deux utopies concrètes, la diminution du temps de travail et le revenu de citoyenneté, faisaient l’objet de débats importants. Pourtant, encore aujourd’hui, beaucoup de gens travaillent trop, beaucoup d’hommes et de femmes sont exclus du marché du travail ou réduits à un revenu de subsistance. Que ce soit pour concilier travail et famille ou plus simplement transformer la vie quotidienne, il est impératif de trouver les moyens de réduire de façon appréciable le temps que nous consacrons au travail rémunéré. De la même façon, un revenu de citoyenneté, au moins équivalent à un salaire minimum revalorisé, pourrait, tout en réduisant les contrôles bureaucratiques, améliorer considérablement le sort des exclus.
Qu’il s’agisse du mont Orford, des rivières de la Côte-Nord, de la forêt boréale, des éoliennes en Gaspésie, du territoire madelinot, des ports méthaniers, des OGM ou des gaz à effet de serre, de nombreux groupes environnementalistes se mobilisent soit pour s’opposer aux « développeurs » prédateurs soit, moins souvent, pour proposer de nouvelles utopies réalistes. Malheureusement leur action ne débouche pas encore sur un projet commun susceptible d’accéder au niveau politique. D’ailleurs les partis politiques progressistes s’accommodent mal d’une conjoncture nouvelle où le souci de l’environnement concurrence les revendications traditionnelles des syndiqués et de leurs alliés. Pour le moment, André Boisclair semble hésiter à adopter la stratégie référendaire proposée dans le programme de son parti. Comment convaincre la population d’opter aux élections pour un éventuel projet de pays sans se voir proposer un programme immédiat de gouvernement? Comment faire croire qu’un référendum gagné par une mince majorité de votes puisse être immédiatement suivi d’une déclaration unilatérale d’indépendance et de gestes de rupture envers le pouvoir fédéral ? Quant à Québec solidaire, pourra-t-il se doter d’une plateforme électorale unissant de façon convaincante aspirations féministes, syndicales et écologistes? De son côté, le Parti vert saura-t-il transformer en projet politique crédible les revendications de l’ensemble des groupes écologistes ? Il est à craindre que, malgré la forte insatisfaction qu’il suscite, le parti de Jean Charest demeure au poste de commandement.
Avec d’autres revues d’idées progressistes possibles doit approfondir une critique radicale d’un monde capitaliste dominé par l’automobile, l’étalement urbain, l’argent, la consommation et la croissance effrénée. Comme le propose Castoriadis, cette critique devrait nous conduire à construire un nouvel imaginaire social destiné à remplacer celui qui nous domine. À long terme, le système d’éducation devrait être le principal porteur de ce changement. Malheureusement on parle peu des 1000 écoles Brundtland qui, au Québec, ont commencé silencieusement à amorcer ce virage. Pourtant, ce sont elles qui pourraient le mieux traduire en compétences nouvelles les intuitions des écologistes.
Les « pairs » qui évaluent nos demandes de subvention au Conseil des arts et des lettres du Québec prétendent que, depuis la disparition de nos poètes fondateurs, Miron, Giguère, Hénault et Godin, nous n’avons plus fait le lien entre notre projet culturel et la création artistique et littéraire. Alors que les arts visuels contemporains cherchent d’abord à nous étonner, que la littérature oscille souvent entre l’ésotérisme et la facilité, nous refusons de tenter d’établir une harmonie factice préalable entre nos essais et les recherches des créateurs. Nous préférons continuer à ouvrir largement nos pages à ceux et à celles qui partagent avec nous l’angoisse du présent et participent à l’invention de possibles émancipateurs.
Gabriel Gagnon, pour le comité de rédaction de la revue Possilbes
Vacuum des subventions
Le rêve de tous les possibles
L’enthousiasme de poètes (Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron) et de sociologues (Gabriel Gagnon et Marcel Rioux) a engendré l’idée Possibles en 1974. En 1976, le premier numéro voit le jour. Comme l’écrit alors Marcel Rioux, il s’agit de penser autrement la société : « la recherche des possibles passe par l’étude des pratiques novatrices et par celle qui contribuent à déstructurer la société capitaliste et particulièrement celle du Québec dominé »(1) . Depuis, notre revue a maintenu le cap de cet idéal autogestionnaire. Au cours du dernier quart de siècle, quatre fois l’an, notre revue s’est voulue multidisciplinaire : essais, poèmes, oeuvres de fiction, reproductions d’oeuvres d’art, etc., ont ponctué nos numéros aux thèmes tantôt sociopolitiques tantôt résolument littéraires, mais ayant toujours pour but de tendre vers une société plus juste et équitable pour tous.
Subventions et survie
Pendant cette période, Possibles a eu la chance d’obtenir des subventions du gouvernement fédéral (jusqu’en 1998) et du gouvernement provincial (jusqu’en 2005), qui ont permis à cette revue à but non lucratif de survivre (2) et de présenter sur la place publique une réflexion sociale de qualité et capable d’engendrer des débats nécessaires. Certains diront que cette revue a eu beaucoup de chance, qu’elle a pu profiter d’une situation financière que bien peu de revues d’idées ont connue, donc que possibles est un « enfant gâté qui se plaint le ventre plein », mais il ne faudrait pas oublier que les enjeux vont bien au-delà de la survie de Possibles. Il faut spécifier deux éléments essentiels : les budgets des revues à but non lucratif qui diminuent et l’absence de subventions pour soutenir les revues d’idées. Ainsi les subventions accordées à Possibles ces quinze dernières années ont toujours été octroyées en diminuant comme peau de chagrin : au Conseil des Arts du Canada, cette subvention est passée de 10000 $, à 5000 $ à 0 $; les fonds donnés par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) ont suivi la même courbe descendante de 22000 $, à 16 500 $, à 8 500 $ à 0 $(3). De plus, aspect bien plus fondamental, aucun organisme subventionnaire ne possède une enveloppe budgétaire réservée aux revues d’idées et aucun ne semble désireux de s’associer aux revues d’idées pour demander aux dirigeants politiques de créer cette catégorie de subvention. À ce sujet, nos dernières délibérations avec le CALQ sont assez éloquentes.
« Couvrez ces revues d’idées que nous ne saurions voir ! »
Dans cette attitude, il y a de la tartufferie : les revues, à but lucratif ou non, sont subventionnées avec nos taxes, mais dès que l’on mentionne que les revues d’idées sont laissées pour compte dans les enveloppes budgétaires, aucun politicien, aucun fonctionnaire ne nous dit le contraire, ils évitent tout simplement le sujet ou en parlent du bout des lèvres, essayant de renvoyer la balle à un autre organisme ou de remettre en question les orientations de la revue concernée quand ils ne changent pas complètement de sujet…
De cela témoignent nos derniers échanges de lettres avec le CALQ. Voici un bref résumé de nos échanges avec cet organisme depuis six ans. En juillet 2004, le CALQ nous a annoncé que, après plus de 25 ans, le contenu de la revue ne correspondait plus aux critères d’admissibilité au programme de soutien « pour l’édition et la promotion des périodiques culturels». Pourtant, considérant qu’il n’existait pas de catégorie bureaucratiquement reconnue pour les revues d’idées, malgré l’importance culturelle et sociale de ce secteur dans l’histoire du Québec, le CALQ a provisoirement maintenu la moitié de notre subvention (soit 11000 $ en 2002-2003 et 2003-2004), pendant qu’on cherchait à combler cette lacune dans les programmes existants. Cette recherche ne semble pas avoir abouti et, après une dernière subvention de 8 500 $ pour 2004-2005, on nous a informés que nous ne recevrions plus rien pour de 2005-2006, ce qui est le cas cette année.
Le CALQ reconnaît « l’intérêt du contenu de l’essai sociologique » que nous pratiquons depuis trente ans, mais il ne reconnaît pas ce genre comme étant admissible au programme de soutien et de promotion. Lors de notre rencontre avec madame Hélène Bernier, directrice des arts visuels, des arts médiatiques et de la littérature, au printemps 2005, on nous a expliqué que le CALQ limite l’essai aux textes ayant pour sujet la littérature, un choix imposé par des contraintes budgétaires, semble-t-il… Vous conviendrez avec nous que cette décision contribuera à appauvrir ce genre littéraire, qui est un pan important de la littérature québécoise contemporaine.
En 1999-2000, nous avions rencontré à quelques reprises des représentants du CALQ avec lesquels nous avions débattu de nos objectifs, précisé et fait accepter notre originalité en tant que revue à caractère multidisciplinaire privilégiant l’essai comme genre littéraire, qu’il porte sur les questions sociales, politiques, littéraires, philosophiques, scientifiques ou technologiques. Cela correspond à la définition du genre littéraire de l’essai qui se caractérise, non pas par un thème littéraire, mais par sa teneur argumentative : l’essai est une prose engagée, parfois lyrique, qui présente une implication de l’auteur sur un sujet qui lui tient particulièrement à coeur. C’est ce que nous pratiquons à possibles depuis une trentaine d’années et ce que présente toute revue d’idées qui ne peut être confondue avec une revue universitaire, dont les contraintes d’écriture sont bien différentes.
Dans un ultime effort, lorsque nous avons, à nouveau, porté cette situation à l’attention du président-directeur général du CALQ, M. Yvan Gauthier, et de la ministre de la Culture et des Communications, Mme Line Beauchamp(4), les réponses ont été plus que laconiques. De la ministre, nous n’avons eu pour toute réponse qu’un accusé de réception nous avisant que notre lettre (adressée à la ministre et au directeur du CALQ) avait été transmise au CALQ, cherchez l’erreur… Quant à la réponse du CALQ à notre cri d’alarme contre le manque de subventions disponibles pour les revues d’idées, elle semble être un déni de cette réalité. M. Yvan Gauthier s’est contenté de nous répéter que, selon le CALQ, notre « revue s’est éloignée peu à peu des objectifs [du] programme et [qu’il respecte] les choix éditoriaux qui ont conduit à cette situation. » Cela est bien loin de la vérité : nous associons toujours réflexion sociale, art et création littéraire, mais nous n’avons plus les moyens, avec des subventions réduites de moitié puis abolies maintenant, d’insérer dans nos numéros des reproductions d’oeuvres d’art, par exemple. Au Québec, selon les critères du CALQ, le genre littéraire de l’essai devient un parent pauvre de la littérature, puisque n’étant reconnus comme essais que les textes traitant de littérature, toute autre forme d’essai se retrouve dans un vacuum de subventions. Nous ne sommes pas les seuls à en souffrir, pensons aux revues Combats, Relations, Argument, À bâbord! et toute la section socioculturelle de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP) : Cap-aux-Diamants, Continuité, Interculture, Liaison, Magazine Gaspésie, Québec français. Il est d’ailleurs révélateur que M. Gauthier cite en exemple de revues multidisciplinaires que subventionne le CALQ Spirale et L’inconvénient, deux excellents périodiques, ce que nous ne remettons pas en cause, mais qui se retrouvent dans la section littérature de la SODEP. Il semble bien que c’est l’aspect sociopolitique qui déplaise à cet organisme… M. Gauthier nous écrit que « le comité de rédaction des fondateurs de la revue Possibles avait su créer cet habile mélange entre art, littérature et société. Le collectif de rédaction actuel s’oriente de manière différente ; c’est un choix que nous respectons, mais il faut comprendre que notre mandat est de soutenir les périodiques dont le contenu est axé essentiellement sur les arts et la littérature. » Ici, nous sourions un peu en lisant cette lettre, car ce n’est pas notre orientation qui a changé, mais bien celle de la société qui tend malheureusement de plus en plus vers la droite néolibérale et semble craindre les débats d’idées d’un point de vue social, politique et économique. Il y a fort à parier que le premier numéro de Possibles, à l’automne 1976, « Spécial Tricofil » n’aurait pas correspondu à leurs critères de sélection : il aurait été perçu comme trop social, pas assez littéraire et peut-être même, osons le dire, trop gauchiste ! Le mot d’ordre du Mouton noir, « Je pense donc je nuis », semble s’appliquer à bien des revues d’idées et faire peur aux dirigeants politiques actuels. Nous avons tout de même espoir que l’esprit des forces de gauche qui semble renaître arrive jusqu’aux organismes subventionnaires comme le CALQ. Alors, au lieu de nous servir le discours éculé de la langue de bois, les fonctionnaires se battront peut-être à nos côtés pour obtenir des enveloppes budgétaires pour les revues d’idées, ce qui fait cruellement défaut au Québec, mais également au Canada. Une société qui préfère subventionner des revues à but lucratif comme 7 jours (5) plutôt que des revues comme la nôtre, nous semble vouée à la sclérose intellectuelle.
Le CALQ pourrait dire que cela n’est pas de son ressort, mais de celui de Patrimoine Canada et il aurait raison, mais cet organisme devrait avoir à coeur de ne pas étouffer une partie de la littérature québécoise, nous avons nommé l’essai d’idées. Pour cela, il faudra avoir beaucoup de courage et même aller à contre-courant de l’institution littéraire dont les intérêts ne sont pas toujours qu’artistiques et il faudra aussi se battre contre le vent de la pensée unique, « pliures », « drap noir de l’habitude » dont il faudra se défaire, ce que ne souhaitent peut-être pas certains dirigeants qui peuvent trouver embêtants des citoyens qui débattent de leurs opinions, parce qu’ils sont moins faciles à berner.
Les membres de la rédaction de la revue Possibles, fidèles à ses fondateurs, souhaitent que tous ceux qui, comme nous, ne veulent pas que les débats d’idées soient réduits à une peau de chagrin le disent. Nous souhaitons, comme le clamait Roland Giguère dans le très beau poème « Nouvelle culture » paru dans le premier numéro de Possibles, pouvoir affirmer fièrement :
Je ne suis plus ce que j’étais
enfermé dans mes pliures
blessé de l’aile
le point au bout de la ligne
maintenant je trace
des envols nouveaux
je traque l’ombre
dans le nid des oiseaux
j’éclaire aussi
les nuits les plus opaques
le drap noir de l’habitude
les matins gris
Nathalie Prud'homme, pour le comité de rédaction de la revue Possibles
1. Marcel Rioux, « Les possibles dans une période de transition », Possibles, vol. 1, no 1, automne 1976, p. 6-7.
2. Il faut ici rappeler que les membres du comité de rédaction font un travail entièrement bénévole et, lorsqu’ils écrivent un article, ne reçoivent pas le cachet symbolique que nous donnions jusqu’à tout récemment à nos collaborateurs. Le seul membre du comité de rédaction qui recevait un salaire (dérisoire pour la tâche qu’elle accomplit) était notre secrétaire, Micheline Dussault, mais depuis que nous n’avons plus de subventions, elle a généreusement refusé son salaire afin de participer à la survie de cette revue. Ce bref aperçu de notre gestion vous permet de comprendre que les subventions et le financement provenant des abonnements et des ventes au numéro ont toujours été entièrement réinvestis dans la revue pour assurer sa parution.
3. Bon an, mal an, les coûts de production de cette revue sont d’environ 24 000 $.
4. « Madame la ministre, Monsieur le président-directeur général, nous ne plaidons pas seulement pour notre survie, mais pour celle de toutes les revues d’idées qui risquent, à court ou à moyen terme, de souffrir de cette inexistence de subventions » (extrait de la lettre adressée à la ministre et au directeur du CALQ, le 15 septembre 2005).
5. Cette revue a obtenu 489 865 $ pour l’année 2002-2003 tandis que Recto verso n’obtenait que 29 945 $ et se faisait enlever ses subventions en 2004.
Publié par Stalker le 25 novembre 2006 à 02:13 PM
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