Quelques mots depuis le Chiapas

Nous sommes au Mexique depuis une semaine maintenant. Dimanche dernier, nous avons passé la journée à Atenco, préparé et partagé le repas avec les membres du FPDT qui se trouvaient au local. Parmi eux Trini, la compagne de Nacho Del Valle, et Saúl, qui était parmi nous en février dernier. Les condamnations à 67 ans et demi, le maintien en taule de presque une trentaine d'entre eux, les exigences des juges, qui ont la prétention de refaire payer une caution (14 000 pesos, soit près de 1000 euros) à chacun-e des 140 "libéré-e-s", plus les rumeurs qui circulent sur une relance du projet d'aéroport (cette fois "seulement sur des terres fédérales", leur stratégie s'est affinée), plus également une certaine démobilisation, liée autant à la répression qu'aux multiples et permanentes pressions d'un système qui "déruralise" à tour de bras, et à laquelle il faut ajouter des divisions internes palpables, tout cela donne un tableau un peu sombre de leur situation actuelle.

Ils et elles sont pourtant là, prêts à poursuivre la résistance. Leur rendre visite quand cela est possible, leur écrire et envisager avec eux des échanges et des collaborations autour de nos projets respectifs, à propos de l'idée de défense de la terre et de la recherche d'un maximum d'autonomie dans le domaine de l'alimentation, la solidarité, le logement, la transmission intergénérationnelle, la culture et la santé, voilà des propositions que cette brève visite (nous la renouvellerons sur le chemin du retour) nous amène à soumettre à votre réflexion.

Lundi soir il y avait à l'ENAH (Ecole Nationale d'Anthropologie et d'Histoire) une table ronde sur les résistances en Amérique Latine, avec le "sup" Marcos parmi les intervenants. Impossible d'entrer dans l'amphi, qui craquait de partout, et les organisateurs n'avaient pas été fichus de prévoir des hauts-parleurs... Mais on a rencontré plein de monde, depuis les membres de la "Guillotina", le collectif qui publie l'excellente revue du même nom, aux copains d'Unión Hidalgo, en passant par des "compas" du Chiapas (parmi lesquels un membre de la coopérative de café Yach'il Xojobal Ch'ul chan) un étudiant franco-mexicain de Toulouse, et deux membres du collectif Chiapas de Marseille.

Mercredi matin nous sommes arrivés à San Cristóbal, après une longue nuit mouillée (il pleuvait sur ma place dans le bus), et avons filé sur Oventik, pour remettre tout ce on nous avait chargé, et rendre visite aux promoteurs (et promotrices) de santé de la clinique La Guadalupana, ainsi qu'aux promoteurs (et promotrices, bien sûr) d'éducation de l'école secondaire. Le projet d'une coopération avec la clinique, prévu pour l'été prochain, avance. Jeudi soir, au CIDECI (je vous reparlerai de ce centre de formation, que nous avions visité avec Alain de Toulouse, il y a trois ans), s'est tenue une très riche table ronde, avec la participation de représentant-e-s d'organisations paysannes de Corée, d'Inde, du Brésil (le MST), des USA, membres ou non de "Via Campesina", et d'un collectif indigène du Vénézuela (des Wayus de la côte), qui a dénoncé la complicité de l'Etat et du gouvernement de Chavez dans les spoliations dont ils sont victimes de la part des compagnies minières. Nous avons pris rendez-vous avec eux, ils vont rester quelque temps chez les zapatistes, et vous raconterons plus en détail cette affaire, que les admirateurs de la "révolution bolivarienne" de chez nous devraient étudier d'un peu près.

Vendredi, inauguration à Oventik de la "Deuxième Rencontre entre les peuples zapatistes et les peuples du monde". Beaucoup de monde en provenance du reste du Mexique et d'une bonne trentaine de pays. Une impressionnante présence des "bases d'appui", hommes, femmes et enfants venus de tous les "Altos", et qui s'abritent des averses monumentales sous des centaines de tentes de fortune. Les zapatistes veulent présenter un bilan de ces dernières années de construction de leur autonomie. Celui-ci est réellement imposant, même si dans certains domaines (l'éducation dans les "Altos", les Hautes Terres tsotsil notamment) les discours restent un peu "langue de bois" (les difficultés, doutes et critiques ne sont pas reflétées dans l'analyse qui nous est servie, alors que c'est justement de cela dont nous avons besoin ; de même, et sans vouloir sous-estimer l'importance considérable de l'entreprise consistant à mettre en place un système éducatif complètement indépendant de l'Etat, certains éléments dans l'intervention, touchant à l'instauration de programmes et activités "uniques" et "homogènes" sur la région, font quelque peu tousser l'ex-syndicaliste enseignant qui sommeille lourdement en moi. Dans la forêt lacandone le discours est plus autonome, la place et le rôle des parents et des anciens sont davantage mis en avant. Même si de belles choses sont dites sur l'évaluation et la sélection, les relations enseignant-e-s/enseigné-e-s, les diplômes et autres sanctions de la soumission au pouvoir et à sa culture, on sent une survalorisation du rôle de l'école dans la définition et la transmission des savoirs et du sens de la vie...

Nous avons raté l'exposé sur la santé, alors que de l'avis de gens pourtant très critiques c'était un vrai bonheur que de l'écouter. A cause d'une réunion avec les membres des collectifs français de solidarité, provoquée pour essayer de nous mettre d'accord sur d'éventuelles interventions communes sur le thème de la terre et du territoire, et que la pluie a pratiquement diluée. Pour ma part, n'ayant aucun mandat, je ne dirai rien qu'à titre personnel...

Ces rencontres se poursuivent aujourd'hui (A. y est partie, personnellement je sèche, notamment pour écrire ces quelques compte-rendus, et pourtant il y aura des interventions sur le fonctionnement concret des "municipios" autonomes, les différents travaux collectifs, la justice, etc), et continueront toute la semaine prochaine, dans deux des autres "caracols", ceux de Morelia et de la Realidad. Nous y serons.

La semaine suivante, nous participerons à une brigade d'observation dans une des communautés affectées par les menaces des paramilitaires de l'OPPDIC (organisation manipulée par des latifundistes et les dirigeants du parti de Lopez Obrador, le PRD, qui gouverne l'Etat du Chiapas). Puis nous passerons quelques jours avec les tsotsil de Huitepec, harcelés par les autorités parce qu'ils prétendent cultiver des potagers dans cette "réserve botanique et touristique".

Enfin, quelques mots sur les coopératives de café, puisque c'est ce que vous attendez certainement avec le plus d'impatience. Eh bien, la situation à Mut Vitz n'est pas brillante. Le gouvernement (centre gauche, désolé de le répéter aussi grossièrement, pour les ami-e-s du réseau qui nourrissent des illusions sur ce genre d'options, et pensent que c'est "toujours moins pire") du Chiapas a fait geler leur compte en banque, prenant le prétexte d'erreurs commises par le comptable de la coopérative (il a déclaré des ventes à l'exportation comme ventes sur le marché national, mettant la coopérative dans l'illégalité par rapport aux impôts, qui exigent maintenant des arriérés et une amende exorbitante): Tout celà, alors que la coopérative venait de faire l'acquisition d'une machine à décortiquer... Gros problèmes, donc, pour recevoir les paiements des acheteurs étrangers, menaces de saisie du matériel, que les coopérateurs ne laisseront probablement pas faire... Avant de lancer une campagne de dénonciation, nous attendons le feu vert des zapatistes: Ceux-ci sont prudents parce que sur le plan légal la coopérative est en tort, et qu'ils craignent des répercutions au niveau des exportations.

Mais tout de même, comme nous sommes loin en arrière (ou devant, si cela peut faire plaisir à quelqu'un) des zapatistes, avec notre "PNB", notre électronique embarquée et notre sidérante absence de prise sur tout ce qui concerne ce qui est pourtant vital: notre bouffe, notre travail, notre temps, notre environnement naturel et social, et les décisions qui concernent tout cela, de près ou de loin, au quotidien comme dans le plus lointain!

Vous recevrez un peu plus d'informations là dessus à notre retour des deux caracols de Morelia et La Realidad.

J.Pierre

PS : Nous étions chargés, entre autres choses, de ramener quelques infos par rapport à ce que signifie ce que l'on appelle le tourisme écologique. Je suis allé voir à San Cristóbal l'agence Nichim ("fleur" en tseltal ou en tsotsil). Ils proposent des visites de 4 jours à la Laguna Miramar. Une merveille, sauf que tout cela passe par un programme de l'Etat et la participation des autorités priistes de la communauté Emiliano Zapata, qui cherchent à monopoliser l'exploitation de cette "ressource".

L'an dernier déjà, ils tentaient de mettre en place un droit de péage, qu'ils voulaient imposer y compris aux habitants des communautés zapatistes voisines. C'est une sérieuse source de tensions et d'affrontements à venir, et une porte ouverte à des entreprises et de logiques qui n'ont bien évidemment que le profit financier en tête, et qui transformeront les habitants des communautés qui se laisseront prendre à ce piège en larbins des touristes, voire en ours de foire (pardon pour les copains ariégeois). Les zapatistes, qui ne sont pas hostiles aux visites d'étrangers -et le montrent en ce moment, disent que c'est de la terre qu'ils entendent vivre, et non de l'argent.

Nichim "offre" également de "découvrir" Aguas Azules, là où la police déloge les communautés zapatistes qui elles aussi s'obstinent à vouloir vivre de l'agriculture... Sur les "Guacamayas", cette "communauté" fondée de toute pièces par Silvia Carabias, l'ex ministre de l'environnement d'Ernesto Zedillo, le président qui a institué la guerre de basse intensité comme réponse aux revendications zapatistes, d'accord, c'est chic, et ça peut rendre service à ces jolis oiseaux (à ce propos, le commandant zapatiste Tacho rappelait l'autre soir au CIDECI que les indigènes n'ont jamais procédé à des destructions significatives de l'environnement) en voie d'extinction, mais on est dans la vitrine et le commerce. Tout cela alors qu'un conflit majeur se déroule à quelques pas.

Des discussions vont avoir lieu avec les zapatistes sur cette épineuse question du tourisme. Nous essaierons d'en avoir des échos fiables.

Publié par Attilà Jorn le 22 août 2007 à 10:39 AM TrackBack Commentaires (0)