La commission Bouchard-Taylor, Elvis Gratton et la décadence capitaliste

Sebastian Contreras nous fait parvenir ce texte sur l'immigration et l'identité québécoise. Il nous fait plaisir de le diffuser ici en vous invitant, comme toujours, à nous faire parvenir vos textes pour publication à l'adresse: webmestre@latribuduverbe.com.

La commission Bouchard-Taylor, Elvis Gratton et la décadence capitaliste

Les débats à la commission Bouchard-Taylor nous révèlent moins la xénophobie des Québécois dits de souches que l’incapacité des États capitalistes occidentaux à tisser des liens durables entre les différentes communautés culturelles. L’intégration des nouveaux arrivants se fait par le marché du travail et la société de consommation en général, et c’est là au fond une des sources de l’échec du multiculturalisme canadien. Bien entendu, il faut donner aux immigrants la chance d’exercer leurs métiers, de trouver des emplois stables, mais ce n’est pas assez pour former une communauté d’intérêts et des liens mettant à contribution la culture de chaque individu.

Plusieurs fois, j’ai entendu certains intervenants à la commission déclarer qu’ils étaient venus au Québec avec l’intention d’avoir de meilleures conditions de vie, et donc, ce que la majorité des immigrants recherche est un emploi digne et à la mesure de leurs attentes. Mais c’est une demande minimale que les immigrants doivent nécessairement exiger de la société d’accueil.

L’immigration ne doit pas être conçue comme un échange de marchandises, mais c’est souvent la manière de voir les choses, autant du côté des politiques que des immigrants eux-mêmes. On veut une main-d’œuvre, des ménages ayant des enfants, tout ce qu’on peut chiffrer au fond. D’un côté, on veut que l’immigrant s’intègre aux sociétés occidentales en devenant de simples consommateurs-producteurs sous la vigilance des entreprises privées, n’ayant d’autres liens sociaux avec les autres que par ceux créés par le marché. De l’autre côté, en bons libéraux, on veut que l’immigrant garde sa culture et son individualité propre. Dans le privé, l’individu peut être tout ce qu’il veut, mais dans le public il doit s’en tenir aux marques de commerce, aux modes et au bon vouloir des forces du marché. Pourtant, dans les deux sphères, l’immigrant est aussi frustré dans son identité que le sont les autres citoyens qui sont ici depuis des générations. La superficialité des rapports humains dans un tel contexte fait en sorte que l’appartenance à la communauté d’accueil est impossible car aucune communication ne s’établit réellement entre les cultures.

La ghettoisation des communautés culturelles est engendrée par une intégration à partir du marché du travail et des produits de consommation. Les cultures ne sont pas figées à jamais dans le temps, elles évoluent, mais la séparation de la personnalité de l’immigrant entre le soi culturel et social, et le soi économique et politique empêche le métissage des mœurs et/ou l’interaction des différences entre les communautés.

Le groupe majoritaire dans ce type de société est aussi frustré dans son identité, car il ne peut se révéler au nouvel arrivant que comme une masse impersonnelle, sans spiritualité, sans attaches autre que le marché. Donc, lorsque les accommodements religieux sont acceptés par les autorités, le groupe majoritaire voyant des signes sortant du cadre socialement acceptable du rôle du consommateur-producteur doit tenter de se réaffirmer comme identité propre, mais la superficialité des liens sociétaux l’en empêche. Il tente alors de se remémorer le passé non-laïque qui l’a vu naître en tant que groupe distinct.

Sur le plan économique, la compétition étant la règle entre les travailleurs, les corporations professionnelles défendent leurs membres au détriment du droit au travail des immigrants. La xénophobie est certes liée à l’ignorance de l’autre, et aussi à la concurrence des agents économiques pour l’allocation des ressources, mais c’est également la conséquence d’un manque de cohésion sociale de la part de la société d’accueil. Pour mieux connaître l’autre, il faut au moins pouvoir se connaître soi-même. Si ce fait n’est pas reconnu par les politiciens et les citoyens, les boucs émissaires sont toujours les plus marginalisés, ces jours-ci ce sont les immigrants, et surtout les musulmans.

Le Québec est dans une telle situation aujourd’hui, encore pire, la province se retrouve confrontée à une crise identitaire au moment où le mouvement pour l’indépendance nationale doit battre en retraite. La montée de l’ADQ, ou le concept d’Elvis Gratton sous forme de parti politique, révèle l’incapacité des Québécois à se voir comme peuple uni dans un projet commun, porteur de valeurs que d’autres peuples peuvent reconnaître. Certains progressistes d’un côté défendent à tout prix la laïcité des institutions publiques face aux accommodements religieux, les conservateurs de leur côté défendent l’héritage catholique.

Le problème de l’intégration des immigrants est beaucoup plus complexe que ces deux options ne le laissent croire. Prôner la laïcité n’est pas en soi un projet de société porteur de valeurs universelles contrairement à ce que l’on croit. Il faut rattacher la laïcité formelle des institutions à une vision du monde plus spirituelle que celle du consommateur-roi qui nous régit en ce moment. Sinon, les idéologies fondamentalistes d’un côté comme de l’autre peuvent développer leur discours du "eux" contre "nous". Dans ce genre de confrontation, le passé de chaque culture y est vu comme étant fermé sur soi, détenant des vérités que la laïcité, froide et sans visage, et surtout sans horizon autre que la fatalité de l’être humain et du marché, ne peut défaire.

Sebastian Contreras

Publié par La Tribu du Verbe le 23 décembre 2007 à 11:46 AM TrackBack Commentaires (1)