Pour en finir avec le développement durable

Laurent Levesque nous fait parvenir cet article sur "l'environnement sans statistiques". Il nous fait plaisir de le diffuser ici en vous invitant, comme toujours, à nous faire parvenir vos textes pour publication à l'adresse: webmestre@latribuduverbe.com.

Pour en finir avec le développement durable

Sans cesse, partout, on nous parle d’environnement. Tout est rendu vert. Roulez en voiture hybride. Ne laissez pas tourner votre moteur. Compostez. Recyclez. Utilisez le nouveau nettoyant biodégradable. Soyez vert-e. Écologique. Responsable. Conscient-e. Engagé-e. Faites des choix éclairés. Acheter c’est voter!

Avec tout ça, tout le monde est rendu écologiste. Ou éco-quelque chose ou quelque chose-vert. Le PQ nous parle d’un Québec « vert ». Harper s’engage pour l’environnement. Même Bush protège l’environnement ! On nous parle de développement durable à toutes les sauces, tellement que maintenant, tout goûte pareil.

La dernière fois que j’ai pris l’avion (en soit, une activité très dommageable pour l’environnement), il y avait dans la revue distribuée à tout le monde (pleine de publicité, sur papier glacé - bonjour l’écologisme!) toute une page de texte du président de la compagnie. Le titre, « Doing our part », laissait supposer qu’il allait nous parler d’environnement. De fait, il explique en long et en large comment les problèmes environnementaux ne relèvent pas de son entreprise et combien celle-ci fait déjà le maximum, c’est-à-dire pas grand chose. Dans le même sens, donner de l'argent à Greenpeace sert surtout à se déculpabiliser, à se dire qu'on « fait sa part. »

Nous sommes confrontés à un phénomène chronique, un manque de cohérence incroyable. À l’ère du « faites ce que je dis mais pas ce que je fais », la société parle de protéger l’environnement d’une main et nous encourage à consommer toujours plus de l’autre. Le dernier chef du Parti Vert du Canada, Jim Harris, est également conseiller en gestion pour de nombreuses très grandes entreprises, dont General Motors, un des plus grands fabricants de voitures. On nous encourage même à remplacer nos électroménagers ou notre voiture, pourtant encore fonctionnels, pour de nouveaux modèles plus « écologiques ».

Or, cette mascarade ne fait que cacher le problème. S’ils nous offrent des voitures hybrides, c’est pour qu’on continue d’acheter des voitures, réconforté-e-s dans notre écologisme. Le président du Conseil d’Administration du Cégep m’a déjà dit, tout fier, qu’il faisait sa part car il avait une voiture hybride. Pourtant, peu importe combien de kilomètres il fait chaque jour seul dans sa voiture pour aller travailler, son transport ne sera jamais écologique, car sa voiture est en location – ceci veut dire qu’après deux ou trois ans, il la remplacera par un nouveau modèle plus à la mode, plutôt que garder son véhicule pourtant encore fonctionnel. Et l’environnement devra absorber tout le poids de la construction d’une automobile neuve, et c’est énorme, tandis que sa voiture usagée ira rejoindre le marché saturé des ex-voitures de location. Dans le même ordre d’idées, saviez-vous que la voiture hybride n'est pas meilleure que le Hummer? Le groupe CNW Research, dans la seule recherche tenant compte de tous les besoins énergétiques requis depuis la construction jusqu’à l’enfouissement de plusieurs modèles de voitures, en est arrivé à la conclusion que la Prius polluait plus par kilomètre que le Hummer. La voiture hybride, en plus de contenir deux moteurs et une batterie remplie de métaux lourds, a une espérance de vie trois fois moindre que le mastodonte, ce qui fait qu’il faut la remplacer plus vite. D'ailleurs, le phénomène des produits (voitures, électroménagers, électronique, etc.) qui durent de moins en moins longtemps va contre toute logique puisque nous sommes certainement capables de produire avec la technologie actuelle des biens aussi solides qu’il y a trente ans! Bref, tout est mis en place pour que nous continuions de consommer autant que maintenant, et plus qu’hier, tout en ayant la conscience tranquille.

Or, l’écologisme n’est pas une mode, c’est une nécessité. Nous ne pouvons continuer de consommer à ce rythme – si nous souhaitons survivre en tant qu’espèce, nous, peuples occidentaux, devons réduire de manière importante notre consommation. Le développement durable, s'il doit être appliqué dans les pays plus pauvres qui méritent de se développer, est un concept mort-né en Occident puisque notre économie est déjà trop développée. Ici, nous devons viser la décroissance soutenable.

Le problème, c’est que notre système économique est entièrement basé sur la recherche de la croissance. Les entreprises agissent pour le bien de leurs actionnaires, et ceux-ci formulent un seul impératif : le profit. Pire encore, le profit croissant. C'est la logique qui gouverne les actions des entreprises, et qui va au-delà des volontés individuelles. Quoi qu’elles disent, quoi qu’elles prétendent faire pour l’environnement, elles ne le feront que si c’est rentable, et compatible avec cette logique de la croissance. La preuve, c’est la très forte tendance au greenwashing : des entreprises qui, comme celle décrite plus tôt, investissent pour se donner une image verte car c'est plus rentable qu'être écologique. Elles obéissent à une logique qui leur est propre et qui n’a rien d’écologique.

Or, la recherche permanente de la croissance est, par définition, incompatible avec les ressources limitées de notre planète. De plus, le plus important des « 3 R », le premier, Réduire, va à l’encontre des fondements même de notre système économique basé sur la consommation, voire la surconsommation. Disons-le simplement : le capitalisme est incompatible avec la survie de l’espèce humaine. Alors que toute la société civile se mobilise pour l’environnement, les entreprises continuent de faire rouler l’économie à plein régime, économie qui est en train de nous tuer. Au Québec, au Canada, en Amérique, dans tout le monde occidental, la tête parle d’environnement alors que le corps court vers le précipice.

Les réformes, bien que nécessaires dans l’immédiat, ne peuvent renverser suffisamment la tendance. Prenons l’exemple, très éloquent, du protocole de Kyoto. Même si on l’appliquait en entier aujourd’hui, les réductions d’émissions ne seraient pas suffisantes, et il faudrait des siècles avant que le climat ne revienne à la normale. Pourtant, on observe que plusieurs pays ont refusé de le signer (USA) ou n’atteindront pas ses objectifs (Canada), car l’appliquer signifierait réduire la sacro-sainte croissance économique. Nous ne pouvons sans cesse reporter le moment où nous devrons choisir entre le capitalisme et la survie de l’espèce humaine. S’il a été utile dans le passé en permettant l'industrialisation, le système capitaliste a fait son temps et il est urgent d’en sortir. Ce n’est plus un choix.

Prendre conscience de la situation est une chose en soi, mais ça ne suffira pas: il faut agir pour sortir de ce système qui suit son cours sans raison. Nous avons tous et toutes notre rôle à jouer dans la prise de conscience qui permettra au peuple de sauver la donne. Il n'y a pas qu'une solution au capitalisme, c'est à nous de nous organiser, de créer le monde dans lequel nous voudrons vivre. Il faut en parler, en débattre, sensibiliser au problème présent et à l'urgence d'agir. Et commencer à se convaincre que parler ne suffira pas à renverser la vapeur, et que les gens qui profitent du système – ceux qui détiennent le pouvoir – ne se laisseront pas faire. Il nous faut agir, nous organiser, accepter que la désobéissance civile et l’action illégale pourraient être nécessaires pour détrôner le système qui menace notre survie. Plus concrètement? Pensez campagne d'information, piratage informatique, occupation, perturbation, grève générale sociale… Notre avenir sur cette Terre dépend uniquement de nous!

Laurent Levesque

Publié par La Tribu du Verbe le 20 mars 2008 à 12:01 PM TrackBack Commentaires (1)