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Comment réagirions-nous si les journaux de demain nous annonçaient à la une que 80 % des gens dans le monde vivent sous le seuil de la pauvreté? Serions-nous estomaqués? Nous savions bien sûr que la planète compte énormément de pauvres, mais les institutions internationales comme la Banque mondiale et le Programme des Nations Unies pour le Développement ne nous donnaient-elles pas une image beaucoup plus idyllique de la réalité?
En fait, combien de gens vivent sous le seuil de la pauvreté dans le monde? Vous êtes-vous déjà posé la question? J’entends déjà quelques voix répondre un milliard, non, plutôt un virgule deux milliard. Un ou un virgule deux milliard? Êtes-vous sûr? De 15 à 18 % de la population mondiale? D’où tirez-vous ces chiffres?
D’où l’on tire ces chiffres, voilà toute la question! Voulez-vous que je vous le rappelle? On les tire des statistiques de la Banque mondiale, cette impitoyable promotrice du capitalisme sans borne, qui cherche à nous faire avaler, sans céder à l’évidence, que la globalisation du monde est la voie obligée vers la réduction de la pauvreté.
Depuis une douzaine d’année, cette institution née des Accords de Bretton Woods nous fournit régulièrement des statistiques sur l’étendue, la répartition et l’évolution de l’extrême pauvreté. Ces statistiques sont mille fois citées et utilisées comme des faits. L’Organisation des Nations unies s’en sert fréquemment pour démontrer de prétendus progrès dans la voie du premier « objectif du millénaire » qui vise à réduire de moitié la pauvreté dans le monde de 1990 à 2015. Il en est de même pour à peu près toutes les autres organisations internationales et tous les pays dans le monde.
Selon une méthode de calcul qui ne tient pas compte de plusieurs variantes et que d’aucun trouvent tout à fait arbitraire, la Banque mondiale catégorise comme extrêmement pauvres les habitants de la planète ayant un revenu de moins d’un dollar par jour. C’est ainsi que l’on obtient ce montant de plus d’un milliard de personnes très pauvres.
(Notez que ce montant de 1 $ par jour a par la suite été revu à la hausse à 1,25 $ par jour, comme le montant de 2 $ par jour, mentionné plus loin, a été revu à 2,25 $ par jour.)
Deux avantages indéniables étaient associés à ce choix de 1 $ par jour comme unité de mesure : son utilisation semblait aller de soi, même si elle n’avait rien à voir avec la pauvreté, puisqu’il s’agissait de l’unité de base de la devise américaine; puis elle permettait d’obtenir des statistiques très encourageantes. Il suffirait par contre de choisir aujourd’hui 2,25 $ par jour plutôt que 1,25 $ par jour pour tripler le nombre de personnes très pauvres et le faire passer à environ la moitié de la population mondiale (puisque les personnes avec un revenu de 2,25 $ par jour sont aussi très pauvres, vous en conviendrez). En faisant passer ce montant à 4 $ ou 5 $ par jour, ce qui n’est tout de même pas énorme, on ratisserait vraiment très large. Mais, évidemment, ces données ne sont pas facilement disponibles…
En naviguant et en lisant sur le sujet, on constate vite que depuis de nombreuses années on associe un peu partout la lutte à la pauvreté dans le monde à la réduction du nombre de personnes vivant avec moins de 1 $ (ou 1,25 $) par jour. Les objectifs du Millénaire pour le développement, qui ont été adoptés en septembre 2000 au Siège des Nations Unies à New York, en sont la démonstration la plus évidente. L’écart grandissant entre les riches et les pauvres partout dans le monde et la paupérisation de vastes couches de populations ne sont évidemment pas pris en considération. Ce qui compte, c’est l’illusion que l’on se dirige tranquillement mais sûrement vers un monde sans pauvreté.
En fait, la Banque mondiale, tout en dirigeant l’attention vers les pauvres de moins de 1,25 $ par jour, divise tout de même la pauvreté en trois catégories en se basant sur ses propres mesures de calcul : la pauvreté extrême, avec moins de 1,25 $ par jour, la pauvreté modérée, avec de 1,25 $ à 2,25 $ par jour, et la pauvreté relative qui n’entre dans aucune des deux premières catégories et où le revenu familial est inférieur à la moyenne nationale. En fait, selon elle, seuls les individus appartenant aux deux premières catégories sont considérés comme pauvres, ce qui nous donne un peu moins de la moitié de la population mondiale.
Notez la finesse du procédé : amener d’abord l’opinion publique à faire porter la lutte à la pauvreté sur les personnes vivant avec moins de 1,25 $ par jour, puis concéder discrètement que ceux vivant avec 2,25 $ ou moins par jour sont également considérés comme pauvres. La troisième catégorie, où l’on ne calcule soudainement plus la pauvreté de la même façon, ne semble plus servir qu’à exclure le reste de la population du monde de la pauvreté.
Bref, si nous nous en tenons à cette seconde logique de la Banque mondiale, ne sont considérés comme pauvres que ceux dont le revenu en tout et partout est de 2,25 $ ou moins par jour. C’est donc dire qu’un individu qui compte sur un revenu mensuel de 75 $ ou un revenu annuel de 900 $ ne doit pas être considéré comme pauvre – peu importe où il se trouve sur la planète.
On objectera avec candeur que d’autres mesures du seuil de la pauvreté sont également utilisées dans le monde, notamment dans les pays riches où ce seuil de pauvreté est en fait beaucoup plus élevé. Ah oui? Et quelle mesure de seuil de pauvreté utilise-t-on pour nous convaincre que tout va bien en ce bas monde? Dans le meilleur des cas, celle qui situe le seuil de pauvreté à 2,25 $ par jour ou moins, non? Quelle drôle de moralité d’ailleurs, que ces différentes mesures de la pauvreté, selon que l’on vit en Éthiopie ou aux États-Unis, au Bengladesh ou au Canada!
Il est clair que la Banque mondiale, au service des puissances économiques et financières, minimise volontiers l’étendue de la pauvreté dans le monde. Il s’agit bien sûr de minimiser du même coup les dégâts du système économique en place pour en démontrer l’efficacité, même si toutes les données sur la pauvreté prouvent le contraire. Le raisonnement est simple : convaincre les populations des pays riches que les mesures prises permettent tranquillement d’éliminer la pauvreté, que ce soit chez eux ou ailleurs dans le monde. Une fois les consciences bien endormies, quoi de plus facile que d’exclure du discours la lutte à la pauvreté pour la faire porter sur tout autre chose qui servira bien les intérêts de l’élite économique, dans le domaine militaire et dans les différentes formes d’aide et d’assistance aux grandes entreprises par exemple.
Le sous-commandant Marcos évaluait, il y a une dizaine d’années, qu’environ 10 % de la population mondiale vivait confortablement, tandis que l’autre 90 % souffrait de pauvreté. C’est assurément là une évaluation beaucoup plus juste de la réalité que celles de la Banque mondiale.
Si l’on parvient un jour à renverser la tendance, à réduire et à éliminer la pauvreté et la misère, ce sera parce qu’un autre monde aura pris le pas sur celui que défendent bec et ongles, pour le compte des puissances, les institutions comme la Banque mondiale; un autre monde axé sur la solidarité et l’entraide, la justice, l’égalité et la fraternité.
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