État et souveraineté de la personne

À l'occasion des discussions récentes sur la laïcité, la religion et l'éducation, il me semble qu’il y a un refus de penser le religieux et de le situer en regard de ce qui est au fondement d'un État, à savoir la souveraineté de la personne.

Il s'agit en somme de politique, à savoir où est la mise du pouvoir. Mon raisonnement est le suivant : depuis deux siècles et quelques, depuis la Révolution française, la possibilité qu'une société se forme à partir d’un consensus de personnes autonomes et libres existe et tente de s’articuler dans le concret de la vie. C'est que - pour faire court - cela suppose que les personnes s'élèvent au niveau d'une rationalité commune qui permet la négociation d'un vivre ensemble. Or, cela requiert que chaque personne assume sa souveraineté. Celle-ci n'est pas absolue, car toute personne choisit d'être en interrelation (ou choisit de ne pas exister); ce qui nécessite une ouverture, la disponibilité de négocier. Or, cela suppose qu'il n'y ait pas de dogmatique qui interfère dans la négociation : définir une rationalité commune est la condition de négociation de toutes les valeurs qui rassemblent. C'est, il me semble, la grandeur de la personne que de pouvoir choisir librement (car c'est elle seule qui choisit et qui est souveraine) son mode d'existence.

Cette donnée est une réalité nouvelle si l'on considère l'histoire des sociétés, puisque toutes sont nées soit dans la violence physique, soit dans celle, inventée, des pouvoirs extérieurs à la réalité humaine, pouvoirs (ou pouvoir dans les monothéismes) qui régissent le monde et la vie et auquel les humaines doivent être soumis (voir tous les mythes). Les humains vivaient dans la sujétion. Voir, par exemple, ici au Canada, toute la symbolique autour de la monarchie qui se répercute dans la vie politique et culturelle; voir les références à un pouvoir extrinsèque nommé Dieu; voir tous ces groupes réunis autour de récits mythiques, dits absolus et médiatisés par une ou des personnes et qui au nom de ce pouvoir revendiquent souvent une place exceptionnelle dans la société : exemption d'impôt; reconnaissance de privilèges; sujétion des femmes; devenir visible dans l'espace public; propager l'idée que les êtres humains ne sont libres que sous certaines conditions, dont celle d'être soumis à une dogmatique dite absolue.

Il est certain que les uns-unes et les autres sont libres de développer des opinions sur la vie, sur les valeurs, sur les modes d’organisation de ceci et de cela. Il est aussi certain que chaque personne est libre de choisir un champ d'activité scientifique et de développer leur connaissance du monde selon des règles qui ont d’ailleurs été négociées et le sont sans cesse. Par contre, il est aussi logique de s'autoexaminer afin de jauger ses pensées et ses conduites, et d'élaborer les critères de ces examens. Or, ce procès relève, il me semble, uniquement des personnes. Pourquoi? Précisons que cette affirmation s'appuie sur l'acceptation que la personne est souveraine. Si une personne a un pouvoir sur une autre et que ceci est conçu comme une nécessité, alors la relation entre des personnes est univoque, irréversible et transitive; elle est unidirectionnelle. Or, cela signifie que l'ordre de la vie est fondamentalement hiérarchique : “A” a pouvoir sur “B” qui a pouvoir sur “C”, etc. Exercer ce type de pouvoir, c'est définir ce qu'est la vie dans toutes ses dimensions. Or, une dimension première est celle de l'existence. On peut comprendre ceci au sens métaphysique ou physique ou symbolique. Donc, une personne ou une autorité (certaines sont conçues comme extrinsèques à l'existence humaine) se conçoit comme ayant plein pouvoir sur la vie, et même sur le monde ou l'être (comme dans certains mythes de création). Or, cette éthique est absurde. Pourquoi? Parce que s'arroger ce type de pouvoir, c'est s'ériger comme seul véritable “existant”.

Faire violence à l'autre, c'est lui nier le droit d'exister et aussi de se nier d'exister, car c'est instaurer comme norme de vie le rapport de violence, essentiellement de négation de l'altérité. C'est tuer, soit physiquement, soit “moralement” : physiquement en enlevant la vie, moralement en niant la pensée. Soutenir par exemple avoir la vérité sur la vie, c'est soutenir que tous doivent penser identiquement la vie et ses finalités; c'est soutenir être en possession de cette vérité, s'ériger au-dessus de tous. On voit dans la vie sociale que plusieurs pensent ainsi. Or, cela est contradictoire, car chacun proclame qu'il n'y a qu'une vérité. Chacun est donc dans une dynamique de persuasion, en principe par tous les moyens. Puisqu'il faut nier à l'autre la possibilité “d'avoir” la vérité, c’est l’essence de la croyance absolue. D'où, quel que soit le visage de la persuasion, sa dynamique est de nier la croyance de l’autre. Cette dynamique est celle de la violence. Est-ce que cette dynamique peut être à la racine d’un vivre ensemble? Auquel tous sont appelés à participer?

La réponse devient évidente et paradoxale: reconnaître sa propre souveraineté, c'est reconnaître aussi celle de l'autre; c'est reconnaître l'égalité, c'est-à-dire la multiplicité des souverainetés et donc leur liberté (négation du rapport de domination et donc de contrainte). Ce sont des personnes souveraines qui peuvent négocier les limites acceptables, par tous, à la liberté. Affirmer, en dernière analyse que le pouvoir des personnes n'est pas soumis à un pouvoir extrinsèque à elles, c’est assumer le fait que les humains sont seuls responsables de leur vie, de leur destin, de leurs conditions de vie, etc. Vivre dans un État, c'est vivre selon cette responsabilité. C'est reconnaître qu'il n'y a aucun pouvoir extrinsèque à la vie humaine et au monde. C’est aussi reconnaître que des personnes peuvent imaginer qu'il y a des êtres supérieurs aux humains et qui les règlent. Mais ce n’est que de l’imagination, ce ne peut constituer une dogmatique qui s’incarne dans la vie et si cet imaginaire s'incarne, il conduit la personne à la négation de l'autre, et à sa propre perdition.

Ainsi, les personnes peuvent être en constante négociation de leur vivre-ensemble: elles déterminent le bien commun et comment s'articulent les intérêts individuels avec ce dernier. Ce sont les personnes qui en dernière analyse spécifient quelles sont les valeurs qui sont au cœur des comportements ainsi que du droit et des institutions. Or, cela s'opère dans le temps. La dramatique humaine actuelle soit globale ou locale tourne autour de ce choix, disons fondamental, choix qui se heurte à toutes sortes de résistance - difficilement explicables -, choix de vivre selon cette donnée, la souveraineté des personnes.

Publié par Hermès le 28 janvier 2010 à 05:32 PM TrackBack Commentaires (0)