Il est rare que la Cour des comptes recommande de dépenser davantage. C’est pourtant le sens du rapport sur le soutien à l’informatique quantique qu’elle a rendu public autour du 20 juillet 2026. La juridiction financière y qualifie la souveraineté quantique d’« enjeu majeur de souveraineté » et prévient : face aux États-Unis et à la Chine, la position française demeure « fragile ». Décryptage de ce qui se joue réellement, et des raisons pour lesquelles ce dossier très technique nous concerne tous.
Un avertissement qui détonne
La gardienne des deniers publics passe habituellement son temps à traquer les dépenses jugées excessives. Cette fois, elle fait l’inverse : elle estime que la France n’en fait pas assez. Le signal est d’autant plus fort qu’il émane d’une institution réputée prudente. Trois constats structurent son analyse :
- Le marché mondial de l’informatique quantique, estimé autour de 1,1 milliard d’euros en 2025, pourrait atteindre 13 milliards d’euros d’ici 2035 selon les projections reprises par la Cour.
- Aucune des entreprises du secteur cotées en Bourse dans le monde n’est européenne, un décalage préoccupant à l’heure où les capitaux se concentrent.
- Faute de financements privés suffisants, les pépites françaises s’exposent à un risque de « prédation », c’est-à-dire de rachat par des acteurs étrangers.
Pourquoi le quantique est un enjeu de souveraineté
Un ordinateur quantique ne se contente pas de calculer « plus vite ». Il exploite les lois de la physique à l’échelle de l’infiniment petit pour explorer simultanément un très grand nombre de possibilités. À terme, cette puissance promet de simuler des molécules pour la recherche et l’industrie pharmaceutique, d’optimiser des réseaux logistiques complexes, ou encore de mettre à mal certains systèmes de chiffrement qui protègent aujourd’hui nos communications. On comprend pourquoi la maîtrise de cette technologie relève autant de la souveraineté numérique que de la sécurité nationale : celui qui prendra de l’avance disposera d’un avantage stratégique durable.
Où en est la France ?
La France n’est pas partie de rien. Son plan quantique, lancé en 2021 et doté d’environ 1,8 milliard d’euros, l’a hissée parmi les nations les plus actives. Un engagement supplémentaire d’un milliard d’euros a été confirmé dans le cadre de France 2030 pour la période 2026-2030, et le programme PROQCIMA mobilise 500 millions d’euros au bénéfice de cinq jeunes pousses : Alice & Bob, Pasqal, Quandela, Quobly et C12. L’ambition affichée a même été relevée à 1 024 qubits logiques à l’horizon 2032.
Les champions tricolores avancent : Pasqal prépare une cotation au Nasdaq via une fusion valorisant l’entreprise autour de deux milliards de dollars, Quobly a levé 115 millions d’euros pour industrialiser une puce quantique sur silicium, et l’ordinateur photonique Lucy de Quandela, doté de 12 qubits, a été raccordé au très grand centre de calcul du CEA. Le problème, souligne la Cour, n’est donc pas la qualité de la recherche, mais la capacité à financer le passage à l’échelle.
Ce que cela change concrètement
Pour les lecteurs, ce débat dépasse le cercle des spécialistes. Il touche à l’économie, à l'emploi qualifié et à notre autonomie technologique :
- Opportunité : une filière quantique solide, c’est des emplois d’ingénieurs, des brevets et des retombées industrielles conservés en Europe plutôt que délocalisés.
- Risque : sans capitaux patients, les meilleures start-up pourraient être absorbées par des groupes américains ou asiatiques, faisant repartir la valeur ailleurs.
- Sécurité : anticiper la menace quantique sur le chiffrement suppose de préparer dès maintenant des systèmes dits « post-quantiques ».
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la souveraineté quantique ?
C’est la capacité d’un pays à concevoir, produire et maîtriser ses propres technologies quantiques sans dépendre de puissances étrangères, du matériel aux logiciels jusqu’aux talents.
Pourquoi la Cour des comptes réclame-t-elle plus d’investissements ?
Parce qu’elle juge la concurrence internationale trop intense pour un effort seulement modéré. Elle estime que mobiliser des capitaux français et européens est devenu essentiel pour permettre aux entreprises du secteur de grandir.
Un ordinateur quantique va-t-il remplacer mon ordinateur ?
Non. Il s’agit de machines spécialisées, destinées à des calculs très particuliers (simulation, optimisation, cryptographie), et non à un usage quotidien de bureautique ou de navigation.