Les rationalités politiques dans le commerce équitable

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Voici un autre texte à partir de mes observation cancunaises. Plus analytique, il concerne uniquement le commerce équitable.

Parallèlement à la 5e réunion des ministres du commerce extérieur de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), qui se tenait à Canc™n (Mexique) du 10 au 14 septembre dernier, a eu lieu la première rencontre hémisphérique des acteurs du commerce équitable dans les Amériques. Ce Symposium sur le commerce équitable fut une occasion privilégiée pour étudier directement les rationalités politiques de ces acteurs. En effet, à travers les discussions qui eurent lieu sur quatre jours, on a pu voir ressortir des visions du monde qui s'agencent en systèmes rationnels, lesquels constituent le fondement des stratégies de ces acteurs. Le présent article est une première tentative pour rendre compte de ces rationalités.

En premier lieu, il importe de dire que le commerce équitable demeure du commerce. C'est-à-dire qu'il répond à une logique de marché qui s'appuie sur une offre et une demande. De plus, il adopte un langage et certains principes gestionnaires tels que la compétitivité du produit, la transparence des opérations, la baisse des coûts de production. Et si le commerce équitable commence à séduire plusieurs compagnies multinationales, c'est parce qu'il peut se targuer d'une croissance annuelle moyenne de 20% depuis les cinq dernières années. Cependant, le marché conventionnel est chargé des valeurs de profit, d'efficacité, de croissance, de compétition. Le marché équitable, pour sa part, s'il conserve ces valeurs (sauf la compétition entre acteurs du commerce équitable, remplacée par le partenariat), il les subordonne à l'équitabilité des prix, à la durabilité du développement économique, à la protection de l'environnement et à la croissance de la qualité de vie des producteurs. En ce sens, il applique les principes du développement durable tels qu'ils ont été définis par le Rapport Bruntland en 1987.

La recherche du profit se justifie de plusieurs façons. D'abord, c'est un moyen de rester autonome par rapport aux subventions étatiques et ainsi pouvoir véritablement s'inscrire dans le système du commerce conventionnel. Ensuite, le profit permet la croissance et l'investissement : cela peut servir à l'éducation populaire, au marketing, au développement de nouveaux produits. Enfin, le profit peut servir à la redistribution vers les producteurs et à l'aide humanitaire internationale. Car, en vérité, le profit sert rarement à l'enrichissement des " actionnaires " ou des propriétaires d'une entreprise de produits équitables. Quant à la forme de l'entreprise ce sera, au Nord, pour les importateurs, transformateurs ou distributeurs, des sociétés commerciales traditionnelles à but lucratif ou bien des coopératives à buts non lucratifs qui dégagent tout de même des surplus. Lorsque la forme " société à but lucratif " est choisie, une convention de redistribution des dividendes pourra être établie entre les actionnaires pour spécifier que la priorité va au réinvestissement des profits dans les activités de l'entreprise au détriment de l'enrichissement des actionnaires.

Deuxièmement, quant aux objectifs de croissance du commerce équitable, trois rationalités (compatibles) se côtoient. 1) Certains avancent qu'il faudrait s'arrimer aux acteurs conventionnels, c'est-à-dire profiter de la grande demande de produits équitables et biologiques pour sensibiliser les grands groupes commerciaux et ainsi étendre rapidement la portée du commerce équitable. Cette logique a toutefois le désavantage de soumettre le commerce équitable aux impératifs commerciaux de la distribution de grande surface, à la multiplication des intermédiaires et à l'allongement des chaînes de production. De plus, les petits acteurs du commerce équitable n'ont que très peu de poids face aux multinationales comme le groupe Carrefour, Starbuck ou Nike. 2) Certains autres préféreraient poursuivre la croissance du commerce équitable de l'intérieur, en accroissant la capacité des acteurs existants et en développant de nouveaux marchés, dont les marchés " protégés " (des clients d'origine étatique comme les garderies, les hôpitaux, les écoles, etc., ou de nature spirituelle comme les églises), de façon à garder le contrôle des " labels ". Cette optique comporte aussi des désavantages : si, d'un côté, elle permet de rester ferme sur les conceptions du commerce équitable, de l'autre côté elle expose les acteurs du commerce équitable aux longues dents et aux moyens financiers énormes des grands groupes commerciaux. Apparaît ainsi le risque de se faire doubler par les grands, de perdre le contrôle de la certification et de diluer le concept. 3) Enfin, la majorité des acteurs plaide pour l'extension du commerce équitable vers d'autres filières de production, notamment les produits manufacturés. Cela permettra de diversifier l'offre et, en même temps, de continuer l'éducation populaire en mettant de l'avant que l'inéquitabilité est présente dans toutes les filières de production. Il faut alors développer de nouvelles règles de certification pour contrôler des processus de production et de transformation plus complexes que pour les produits brut comme le café ou le thé. Le même enjeu existe dans le mouvement pour l'agriculture biologique : il est plus difficile d'assurer le caractère biologique d'une tarte aux pommes (aliment transformé) que d'un aliment brut comme la pomme.

Troisièmement, la délicate et complexe question des relations Nord-Sud. Il faut dire que le commerce équitable n'est pas imperméable à certaines inégalités. Relativement aux principes de certification et aux " cahiers de charges " (règles concrètes de production), ils sont élaborés au Nord par des acteurs qui ont une conception " nordiste " de la qualité, de l'équité et de la consommation. Pourtant, la production se fait majoritairement dans les pays du Sud. De plus, ce sont les gens du Nord qui détiennent le pouvoir d'importer (ou non) un produit et de le considérer comme équitable ou non. Les producteurs sont ainsi fortement régulés par les acteurs du Nord et cela s'apparente, dans certains cas, à une vision de l'aide internationale où les priorités et les manières de faire sont définies en dehors des pays à développer.

Cependant, les acteurs du commerce équitable sont conscients de ces inégalités et cherchent à les éliminer. Plusieurs principes d'action sont ainsi mis de l'avant : a) harmoniser les différentes normes et les principes de base de la certification pour mieux s'y retrouver à l'échelon international; b) élaborer les principes de certification en partenariat avec les producteurs; c) de même, ancrer localement les cahiers de charge, c'est-à-dire les rendre adaptables à la réalité locale des producteurs; d) faire en sorte que les impératifs de la production et de la distribution des revenus soient élaborés en fonction des besoins urgents, des désirs et des enjeux des communautés de producteurs. En clair, cela signifie mettre de l'avant une philosophie du développement endogène et autogéré, accompagné d'aide internationale dont les principes ne sont pas imposés. Cette rationalité largement partagée par les acteurs n'est toutefois pas facile à mettre en úuvre, notamment parce que les enjeux ne sont pas les mêmes au Nord qu'au Sud. Ainsi, pour plusieurs producteurs, l'enjeu principal est de ne pas crever de faim ou d'exposition aux pesticides. Pour ceux du Nord, l'enjeu est de réussir à mettre sur le marché des produits de qualité (donc très contrôlés) à des prix comparables à ceux des produits conventionnels.

Quatrièmement, quant aux logiques politiques et institutionnelles, la rationalité très dominante qu'il faut faire en sorte que les États inscrivent dans des lois et des politiques les principes du commerce équitable. Il s'agit donc, dans un premier temps, de convaincre les gouvernements nationaux de faire la promotion du commerce équitable et de légiférer en ce sens. Cela implique un changement radical qui, dans un contexte néolibéral de déréglementation, ne sera pas facile à réaliser. Dans un deuxième temps, il s'agit de s'assurer que les gouvernements nationaux fassent pression sur les institutions internationales pour rendre équitable le commerce mondial. Un pays comme la Suisse commence à mettre de l'avant cette rationalité, mais sa position demeure très timide. Cette rationalité de l'inscription institutionnelle des règles du commerce équitable doit toutefois être nuancée car des dangers existent. Par exemple, les lois relatives à la certification peuvent être modifiées et prendre un caractère industriel, comme c'est le cas dans le secteur de l'agriculture biologique aux États-Unis. Dans certains États étatsuniens, les règles de la production ont été assouplies suite à du lobbying des grands groupes commerciaux, de manière à pouvoir ainsi produire du biologique en quasi-monoculture et en grandes surfaces, ce qui est contraire aux règles élémentaires de l'agriculture diversifiée et durable. La certification " commerce équitable " pourrait faire face aux mêmes problèmes si elle était intégrée à l'appareil législatif. Pour ceux qui émettent cette mise en garde, il ne faudrait pas que le commerce équitable devienne une unique affaire de certification régie par les États, car la certification demeure, en définitive, un simple moyen de contrôle : les enjeux prioritaires se situent ailleurs.

Ces enjeux prioritaires sont ceux du développement durable, comme on l'a mentionné plus haut. Par conséquent, les acteurs du commerce équitable établissent un lien très étroit entre le commerce équitable et la production biologique, de même qu'entre la durabilité du développement et l'accroissement des capacités (enpowerment) des producteurs du Sud. En ce sens, le commerce équitable s'arrime aux " Objectifs du millénaire " de l'ONU, objectifs qui visent à : réduire l'extrême pauvreté et la faim, assurer l'éducation primaire pour tous, promouvoir l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes, réduire la mortalité infantile, assurer la santé maternelle, combattre le sida et d'autres maladies endémiques, assurer un environnement durable et mettre en place un partenariat mondial pour le développement (source : ONU).

En conclusion, on peut dire que le commerce équitable propose un aménagement du capitalisme qui veut mettre au jour les inégalités de la production et du commerce mondiaux et " internaliser " (comptabiliser) leurs coûts traditionnellement cachés (dilapidation des ressources, pollution, exploitation des travailleurs). En ce sens, s'il est clair que le commerce équitable est une pensée progressiste, il est aussi évident qu'il n'est pas en adéquation parfaite avec les grandes idéologies progressistes (communisme, socialisme, social-démocratie) élaborées dans la foulée de la modernité et de l'industrialisation, et qui se sont exprimées dans le contexte national. Le mouvement pour le commerce équitable se nourrit plutôt aux sources de l'écologisme, du mouvement - laïque et confessionnel - pour le respect des droits humains, ainsi qu'à celles du mouvement coopératif. De plus, il se situe d'emblée à l'échelon mondial, même si on commence à parler d'équitabilité du commerce local. Dans le paysage néolibéral actuel, le commerce équitable se distingue avec son discours explicitement normatif en faveur d'une plus grande régulation de la production et du commerce. Il risque en ce sens de trouver fort peu d'oreilles compatissantes chez les multinationales. Cependant - et cela constitue un des grands paradoxes de la production biologique et du commerce équitable - la demande des consommateurs pour de tels produits fait en sorte de pousser les grands groupes commerciaux à se lancer dans la production biologique ou équitable. Ils le font, cependant, en évacuant le plus possible la véritable portée éthique et en n'affichant qu'une certification de façade qui ne sert finalement qu'à attirer le consommateur pour vendre plus ñ et plus cher.

Pour consulter le programme du Symposium sur le commerce équitable et connaître l'identité des invités : http://www.fairtradeexpo.org/030903_en.pdf

Marco Silvestro / Couac Dinner

Publié par Le Couac Dinner le 06 octobre 2003 à 09:20 AM TrackBack Commentaires (0)