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Nous avons reçu ce texte de André Bleuler qui écrit: "je trouvais important de sensibiliser les camarades aux dangers généraux du charlatanisme". Nous vous invitons, comme toujours, à nous faire parvenir vos textes pour publication à l'adresse webmestre@latribuduverbe.com.
LE CHARLATAN
Fini le folklore! Le charlatan moderne ne se promène pas de village en village à dos de carriole. Il ne vend pas de sirop qui "guérit tout" à base de venin de serpent. Le charlatan moderne est un homme d'affaire prospère à la tête d'une chaîne de magasins ou d'une entreprise à paliers multiples. Il exploite les moyens de communication modernes. Il a une chronique dans le journal. Il fait de la publicité à la radio et à la télévision. Le charlatan est un funambule très habitué à se tenir sur la corde raide qui sépare le bon droit de la criminalité. Il compose adroitement avec les ambiguïtés et flirte avec des organigrammes inspirés des pires sociétés pyramidales.
Face à la science, il se conduit comme un caméléon. Le charlatan est parfois un professionnel de la santé bardé de diplômes qui, pour la circonstance, ferme l'oeil de la rigueur scientifique pour n'ouvrir que celui de la cupidité commerciale. À défaut de vrais diplômes, il s'arroge un titre vide de contenu, mais bien ronflant. Pour gagner notre confiance, il porte un sarrau blanc et parle avec un vocabulaire emprunté à la science. Par contre, lorsque de vrais scientifiques démasquent ses supercheries, le charlatan change de discours. Il joue alors la carte du chercheur en "avant de son temps". Il évoque le nom de Galilé et inscrit son nom sur la liste des génies méconnus et persécutés. Il lui arrive aussi de tomber dans les lieux communs, de dénoncer la "science officielle" et de lui opposer un savoir empirique ou une science chinoise millénaire.
En fait, le charlatan change continuellement son apparence suivant les opportunités. Champion de marketing, il sait reconnaître nos cordes sensibles. Il se déguise rapidement à l'image de nos désirs. Il s'engouffre dans la moindre de nos faiblesses pour nous vendre une camelote transformée en remède par ses mensonges et surtout par notre propre imaginaire.
LE PIGEON
Le charlatan a, en effet, la meilleure des complices : le pigeon qui meuble sa clientèle. C'est le pigeon, la victime des illusions, qui nourrit le charlatan. C'est aussi le pigeon qui revendique le status légal du charlatan devant les organismes officiels et qui va défendre le charlatan lorsqu'il se trouvera aux prises avec la justice.
Pourquoi, le pigeon est-il un complice aussi engagé et aussi polyvalent? Parce que le charlatan est parvenu à découvrir un besoin fondamental et frustré chez son pigeon. En lui offrant un remède qui répondait illusoirement à ce besoin, le charlatan est entré dans une dynamique de dépendance complexe et fondamentale. Une fois le feu allumé, c'est le pigeon lui-même qui alimente la fournaise des illusions. Une fois que le charlatan est parvenu à faire croire à sa victime qu'il peut répondre à l'un de ses besoins fondamentaux jusque là frustré, ou à faire naître l'espoir d'un guérison impossible, la victime est si heureuse que rien ne semble pouvoir la détourner de son espoir. La victime défend elle-même avec énergie l'illusion que le charlatan a fait naître en elle.
Le meilleur pigeon n'est donc pas nécessairement la jeune fille naïve qui veut suivre les diètes à la mode, ni la personne analphabète ou mal informée. Le meilleur pigeon est la personne qui, d'une part, présente un besoin fondamental frustré et qui, d'autre part, est suffisamment exposée aux médias qu'elle s'en trouve exposée aux mensonges du charlatan qui les utilise.
La médecine moderne de guérit pas tout. Malgré les succès incontestables de la recherche scientifique en santé, plusieurs maladies mortelles, douloureuses ou handicapantes demeurent encore incurables. On peut penser au cancer et au sida. Il faut aussi penser à de plus petits mals récurrents qui ne tuent pas mais qui alourdissent l'existence et pour lesquels la médecine ne peut pas grand-chose: fibromialgie, maux de dos chroniques, allergies, etc.
Il existe donc tout un bassin de clients potentiels que peut exploiter un escroc avisé. En effet, le bon sens, le jugement et l'esprit critique sont des qualités qui se dissolvent rapidement au contact de la douleur ou de la peur de mourir. L'escroc sait mieux que tout autre faire naître l'espoir chez les désespérés.
Mais la douleur et la peur de mourir de sont pas les seules circonstances qui nous rendent vulnérables aux mensonges des vendeurs d'illusions. Nos besoins, nos déceptions et nos colères légitimes peuvent ouvrir une brèche dans notre esprit critique dans laquelle l'escroc s'engouffre sans aucun scrupule. Même notre esprit critique peut paradoxalement devenir un ennemi circonstanciel. Lorsque notre attention est trop absorbée par un ennemi conjoncturel, l'escroc s'infiltre par en arrière et se fait passer pour notre allié qui nous propose une alternative.
LES GROUPES POPULAIRES
Ce n'est pas à tort que l'on associe le charlatanisme à la doite. Il est certain que les grands courants de droite alimentent des formes particulières de charlatanismes qui conviennent mieux à leurs valeurs propres. Mais cette affinité ne leur est pas exclusive. Les groupes populaires et, de manière plus générale, les milieux de gauche présentent aussi certaines cordes que peuvent exploiter les charlatans. C'est à ces dernières que j'ai voulu m'arrêter aujourd'hui.
Notre première faille est notre tendance rebelle, notre méfiance viscérale face aux représentations et aux représentants de "l'ordre établi". Hanté par le "complexe de David", nous avons tendance à nous solidariser avec tout ce qui semble "petit", rebelle et qui s'oppose à ce qui est grand, gros, riche ou conforme.
Notre hostilité face aux grandes compagnies pharmaceutiques et à certains ordres professionnels est si profonde que nous en venons à nous méfier de tout ce qui entoure ces personnes et ces institutions, y compris la science elle-même. Évoquer des arguments scientifiques n'est pas une pratique très courante ni très valorisé dans les milieux de gauche, à moins que le terme science ne soit transmuté par un quelconque amalgame (science chinoise, science tibétaine, science amérindienne, science oubliée, etc). En contrepartie, toute personne qui semble vouloir affronter "l'establishment" médical ou scientifique reçoit presque immédiatement notre sympathie.
Notre deuxième faille est notre mépris de la société industrielle qui nous exploite, qui nous aliène et qui nous empoisonne. À cette industrialisation sauvage qu'illustre le film "Les temps modernes", le chef d'oeuvre de Charlie Chaplin, nous opposons une conception naïve d'une "nature" que l'on voudrait croire fondamentalement bonne ou, à tout le moins, meilleure que la société industrielle dont nous souffrons. Toute personne qui s'inscrit dans un discours "naturaliste" et anti-industriel éveille immédiatement notre intérêt.
Bien sûr, les militants de gauche ne sont pas des cruches que l'on peut emplir sans difficulté. Par contre, si un escroc parvient à tenir un discours vraisemblable tout en faisant vibrer nos cordes sensibles rebelles et naturalistes, il a de bonne chance de se trouver des clients et peut-être même des apôtres. Une fois le militant de gauche gagné à la cause du charlatan, il est difficile de le ramener à la raison. Par nature, le militant se méfie de tout argument discordant qu'il attribuera à la mauvaise foi de son interlocuteur : "Vous êtes en conflit d'intérêt parce que vous êtes médecin, pharmacien, etc"; "Vos recherches sont biaisées parce qu'elles ont été financées par les compagnies pharmaceutiques"; etc.
Aussi, n'est-il pas rare de voir des associations de consommateurs, des groupes populaires de défenses de droits des malades mentaux se faire l'écho d'un discours initialement tricoté par des charlatans qui avaient un remède, une technique ou une autre forme d'attrape à vendre.
Les idées "nouvelâgeuses" se sont si bien répandues qu'à une certaine époque même certains ordres professionnels se sont fait prendre dans ce piège.
LES SYNDICATS
Plus la densité des militants de gauche est importante dans un syndicat, plus il est exposé aux illusions du charlatanisme Nouvel-¬ge. Dans une organisation syndicale on rencontre en plus une tentation supplémentaire : Élargir son membership. Il suffirait à des charlatans de s'organiser en syndicat d'artisans pour qu'une grande centrale syndicale de gauche soit tentée de les attirer dans son giron.
Publié par La Tribu du Verbe le 16 décembre 2003 à 01:52 PM
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