Le mythe Paul Martin

J'ai terminé la lecture du livre "Le mythe Paul Martin", écrit par Louis Plamondon. Ça se lit assez rapidement, puisqu'il s'agit d'un simple survol de l'homme politique, qui compte moins d'une centaine de pages. Plusieurs pistes explorées dans ce pamphlet ne le sont qu'en surface, mais cette synthèse générale, qui se sépare en quatre parties, dresse un portrait tout de même assez complet (et peu reluisant) des actions de l'homme, au delà de ses déclarations publiques. On ne peut négliger que l'auteur est député du Bloc Québécois, ce qui implique un certain aspect partisan, mais cet aspect est minime à mon avis, surtout à la lueur des informations colligées sur le nouveau chef du Parti Libéral du Canada, qui elles, sont d'intérêt public, peu importe notre allégeance politique.

Paul Martin, ami ou adversaire du Québec

La première partie du livre est sans doute la plus partisane, puisqu'elle traite des relations fédérales-provinciales, le cheval de bataille du Bloc. Même si le débat entre souverainistes et fédéralistes vous intéresse peu, cette partie explique tout de même avec simplicité le fameux déséquilibre fiscal, qui touche toutes les provinces, pas uniquement le Québec, et dont Paul Martin est le principal artisan. Mêmes les Libéraux du Québec avouent qu'un déséquilibre fiscal existe, déséquilibre qui fait en sorte qu'Ottawa effectue ses surplus budgétaires sur le dos des provinces qui elles, sont déficitaires.

Un autre élément intéressant de la disparité entre le Québec et le Canada est la loi anti-scabs, qui existe au Québec depuis 1977, mais qui n'existe pas au niveau fédéral dans le Code Canadien du Travail, ce qui explique que des conflits au Québec perdurent s'ils tombent dans la juridiction canadienne, comme les conflits chez Vidéotron, Secur, Radio-Canada ou Radio-Nord. Losque le Parlement Canadien a voté pour l'application d'une loi anti-scabs en 1990, Paul Martin s'était commodément absenté. Peut-être était-ce pour éviter de commenter qu'il avait lui-même utilisé des briseurs de grève alors qu'il possédait la flotte d'Autobus Orléans? Puis, en 1995, une autre motion en ce sens est débattue au Parlement. Il était présent pour ce vote et s'est prononcé contre, ce qui ne laisse planer aucun doute sur sa position.

À droite toutes

Dès la deuxième partie de l'ouvrage, on quitte le terrain constitutionnel pour entrer plutôt dans le débat social de la pauvreté et du partage des richesses. Ce n'est un secret pour personne que Paul Martin est un homme d'affaires aisé qui a favorisé les milieux d'affaires alors qu'il était Ministre des Finances. Louis Plamondon illustre très bien comment la lutte contre le déficit fût menée en coupant dans les soins de santé, dans l'éducation, dans le logement social, en restreignant l'accès à l'assurance-chômage sans en diminuer les contributions, alors que les surplus budgétaires ont été réinvestis dans des fondations privées comme les Bourses du Millénaire, en récompense aux amis du régime comme le programme de commandites, et en avantages fiscaux pour les citoyen-ne-s les plus fortunés.

Paul Martin n'est pas l'ami de la classe moyenne, encore moins celui des démunis ou de la simple transparence démocratique. Pendant ses années comme grand argentier du pays, sa tactique de prédilection fût de sous-estimer les surplus budgétaires afin de toujours avoir un meilleur surplus qu'annoncé, mais surtout pour soustraire ces montants des budgets déposés au Parlement et pouvoir en disposer sans vraiment rendre de comptes. Selon les informations présentées par Louis Plamondon, Paul Martin aurait ainsi réussi à soustraire quelques 66 milliards de dollars de la loupe publique. Pour ceux qui prétendent qu'en dehors de toute idéologie, Paul Martin est un "bon comptable", ses estimations de surplus budgétaires pour le Canada ont connu des "écarts" de 173% à 500% de la réalité économique. Ou c'est de la manipulation, ou cet homme ne sait pas compter. Dans les deux cas, ça n'inspire certainement pas un vote.

Les pires pratiques de la mondialisation

En plus d'aborder l'à-plat-ventrisme de Paul Martin devant les Américains, ce chapitre parle aussi de la feuille de route du nouveau Premier Ministre au niveau international. Paul Martin a utilisé son expérience au G8 et au G20 afin de se donner des airs de "mondialisation humaine". Pourtant, les chiffres disent le contraire de ses déclarations publiques. Durant son rêgne, l'aide internationale que verse le Canada a diminuée de 34%. Nous savons aussi que Paul Martin ne s'est jamais prononcé contre l'article 11 de la ZLÉA qui permets à des entreprises privées de poursuivre des gouvernements, article qui est le plus chaudement contesté de tout l'Accord.

Nous connaissons aussi sa position quant à l'Accord de Kyoto. Non pas que Paul Martin aie été clair à ce sujet (il était encore absent le jour du vote au Parlement), mais il a offert des avantages fiscaux aux grandes pétrolières et à l'industrie du charbon, alors que sa propre entreprise (la Canadian Steamshit Lines) est spécialisée dans le transport du charbon, qu'elle oeuvre auprès de l'industrie du pétrole, et qu'il est lui-même actionnaire d'une compagnie de pétrole albertaine, la Cordex Petroleums Inc. De plus, la Canadian Steamshit Lines a été trouvée coupable à plus d'une reprise de déversement illégal de matières toxiques dans les eaux canadiennes. Beau score écologique.

Un point vital quant aux pires pratiques de la mondialisation est sans doute l'utilisation de paradis fiscaux. Dans l'opposition, Paul Martin déclarait que les paradis fiscaux constituaient une injustice envers les contribuables canadiens. Lorsqu'il est devenu Ministre des Finances en 1994, il a restreint l'utilisation de la plupart des paradis fiscaux, sauf la Barbade où, coïncidence, la Canadian Steamshit Lines était enregistrée. Durant les années Paul Martin, la fuite des capitaux canadiens vers la Barbade est passée de 3 milliards annuellement en 1994 à 23,9 milliards pour la seule année 2002. De 1999 à 2002, c'est 85 milliards de dollars qui se sont retrouvés à la Barbade sans payer d'impôts au Canada ou au Québec, grâce à Paul.

Questions d'éthique

À la lueur de ces informations, il est limpide que Paul Martin a plus d'une fois pris des décisions en tant que gestionnaire public qui ont favorisé ses propres intérêts financiers. Que sa compagnie n'a pas payé sa juste part d'impôts en ayant recours aux paradis fiscaux alors qu'il était Ministre des Finances. Il avoue lui-même qu'il ne pouvait demeurer propriétaire de la Canadian Steamshit Lines tout en assumant la fonction de Premier Ministre, et il s'est départi de la compagnie pour la léguer à ses fils. Pourtant, le conflit d'intérêt ainsi avoué existait autant lorsqu'il était Ministre des Finances, non?

Le holding de Paul Martin détient aussi 50% des parts dans la Canadian Shitbuilding and Engineering, compagnie qui reçoit des contrats du gouvernement. Officiellement, selon Ottawa, la compagnie aurait reçu un maigre 137 000$ de contrats. Louis Plamondon parle plutôt de 19 contrats octroyés à même les fonds publics, souvent sans appel d'offres, pour une somme totalisant les 15,6 millions de dollars durant les trois dernières années.

Paul Martin est passé maître dans l'art du camouflage politique. En regardant la liste de ses donateurs, on ne s'étonne pas que les médias soient si complaisants et ne soulèvent pas ces questions vitales, puisqu'en plus d'être un poulain de Power Corporation (Paul Desmarais lui a pratiquement donné la Canadian Steamshit Lines jadis), il a reçu pour sa course à la chefferie du PLC des dons de 100 000$ de CanWest Global et de l'empire médiatique de Conrad Black. Que de relations incestueuses entre le quatrième pouvoir et le futur Premier Ministre, justifiant encore plus la pertinence du livre de Louis Plamondon.

En conclusion

Alors que Paul Martin se présente comme "l'homme du changement", il faut regarder ses accomplissements passés et la philosophie qui le motive. Il est peu probable qu'il modifie ses manières de faire après tant d'années. Il risque plutôt de continuer a représenter les intérêts des riches, des lobbys d'affaires, des corporations qui ont remplie sa caisse électorale de 11 millions de dollars alors qu'il n'y avait même pas de véritable course à la chefferie, mais surtout, Paul Martin servira avant tout ses propres intérêts. Je conseille fortement à tous ceux et celles qui s'apprêtent à commettre l'erreur de voter pour lui au printemps de lire ce pamphlet. Vous saurez au moins en toute connaissance de cause pour quoi vous votez précisément.

Don Boudria dénonce le livre sous prétexte que du personnel politique du Bloc Québécois (financé avec les deniers publics) a travaillé à la recherche d'un ouvrage dont le but est commercial. Le livre se vend effectivement une quizaine de dollars. Bien sûr, Don Boudria est mal placé pour parler d'éthique, mais un point important est tout de même soulevé. Monsieur Plamondon et les gens du Bloc Québécois qui ont travaillé à cet ouvrage sont déjà payés à même l'argent de nos impôts pour leur travail politique. Personnellement, je suis utopiste. Je pense que l'information doit circuler librement, que c'est la base même de la démocratie. Il me semble que de diffuser gratuitement et largement ce livre ne nuira qu'à Paul Martin. J'ai tenté de convaincre les gens du Bloc Québécois de permettre à La Tribu d'offrir le PDF du livre gratuitement en téléchargement, dans un souci démocratique de propagation de l'information. Ils ont bien malheureusement refusés.

Je vous suggère donc d'acheter le livre et de le faire déduire de votre prochain rapport d'impôt, ou d'envoyer la facture au Bloc...

"Le Mythe Paul Martin" par Louis Plamondon

2003, Éditions Saint-Martin

ISBN 2-89035-361-3

Publié par Bob L'Aboyeur le 02 décembre 2003 à 04:23 PM TrackBack Commentaires (3)