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À l’occasion d’un voyage « touristique » en Israël à l’automne 2006, j’ai fait une incursion de quelques jours dans les territoires palestiniens, avec un photographe américain, Stephen Shaner, rencontré à Jérusalem.
À partir de la porte de Damas, juste à la sortie du quartier arabe de Jérusalem, nous prenons un taxi collectif qui nous emmène vers Hébron. De là, nous prendrons encore deux ou trois autres minibus avant d’aboutir, trois heures plus tard (pour un trajet d’environ 45 km), à la toute fin d’une route défoncée, presque impraticable, à At-Tuwani.
Village minuscule situé au sud de Hébron, At-Tuwani compte environ 150 Palestiniens. Ils étaient 600 il y a une trentaine d’années, mais depuis le début de l’occupation israélienne (en 1967), et surtout depuis la création de la colonie juive Ma’on juste à côté (dans les années 80), la vie est devenue très difficile. Ceux qui restent ne peuvent pas partir, trop pauvres, ou sans famille en mesure de les accueillir ailleurs.
Hafez, un ami de Stephen, nous accueille chez lui. Il a grandi dans ce village et est connu comme l'activiste pacifiste des environs. À le voir avec ses enfants – il en a quatre – je sens très vite qu'il n'y a pas une once d'agressivité dans cette âme-là. Difficile pour moi de concevoir un tel calme, une telle douceur...dans un environnement aussi hostile.
Hafez nous offre un thé – très chaud, très sucré. C’est l’automne, il fait froid. Il n’y a ni électricité ni chauffage à At-Tuwani. Ni eau courante. On vit ici comme on vivait il y a cent ans. À quelques mètres de là, les colons juifs qui habitent Ma’on vivent dans des habitations modernes, circulent sur des routes parfaitement entretenues, ont l’eau courante, le chauffage, l’électricité. Et des enfants qui s’instruisent. Ici, l’école est fermée depuis des mois. Les enseignants, privés de salaire depuis trop longtemps parce que le Hamas, élu en janvier 2006, n’arrive pas à les payer, ont déclaré la grève. Les cours devraient recommencer dans les prochains jours, mais on ne sait pas encore.
Nous nous assoyons à l’extérieur de la maison, d’où nous pouvons voir tout le village, construit dans un « v » entre deux collines, sur deux versants. Sol aride, route de terre, très peu de verdure, beaucoup de poussière, maisons de pierres, quelques cordes à linge, des enfants qui courent d’une maison à l’autre. Paysage ocre et gris. Le ciel est bas; les nuages s’approchent, mais il ne pleuvra pas. Une odeur terriblement âcre d’ordures brûlées me prend à la gorge.
La résistance pacifique n’est pas de tout repos à At-Tuwani
Hafez nous parle des habitants de son village, des gens simples, très peu politisés. Qui ne votent pas pour le Hamas; qui ne votent pas du tout, dans bien des cas. Qui voudraient tout simplement élever leurs enfants, faire brouter leurs moutons et faire pousser leurs oliviers en paix, retrouver la vie tranquille qu’ils menaient avant.
Pourtant, ils vivent avec le harcèlement quotidien et multiforme des colons de Ma’on, qui décapitent les oliviers des paysans, empoisonnent leurs moutons, agressent les enfants arabes qui se rendent à l’école en leur lançant des roches et d’autres projectiles. Les Palestiniens ne ripostent que très rarement. La raison est simple : eux écopent de peines sévères lorsqu’ils deviennent violents, tandis que les agressions des colons israéliens, même graves, demeurent généralement impunies.
Les observateurs internationaux, qui escortent les enfants sur le chemin de l’école pour protéger les enfants, ne sont pas épargnés par les colons extrémistes. C’est d’ailleurs ce qui a attiré l’attention des médias sur At-Tuwani en 2004. Deux observateurs internationaux de Christian Peacemaker Teams (CPT), Kim Lamberty et Christopher Brown, ont été agressés et battus à coups de pieds, de chaînes et de bâtons, par cinq colons israéliens de l’avant-poste illégal de Ma’on, le 29 septembre 2004, tandis qu’ils accompagnaient des enfants palestiniens sur le chemin de l’école. Les écoliers n’ont pas été blessés. Kim Lamberty a eu un bras et un genou fracturés, Christopher Brown a eu des côtés brisées et un poumon perforé . Leurs assaillants n’ont pas été arrêtés.
En avril 2006, Hafez a organisé une manifestation pacifique contre un mur que l’État israélien est en train de construire – il ne s’agit pas du mur de sécurité, mais d’un autre, à l’intérieur du premier – pour protéger une route de contournement à l’usage exclusif des colons israéliens. Ce mur oblige certains habitants, coupés de leur terre, à faire un détour de 7 km pour accéder à leurs plantations ou à leurs animaux, tandis que la distance à parcourir à vol d'oiseau est de quelques mètres.
La manifestation est absolument non violente, et les participants, peu nombreux. En arrivant près du mur, Hafez constate que l'armée et la police ont déployé des effectifs monstres. On dit tout de suite aux manifestants de se disperser, de rentrer chez eux. Hafez rebrousse chemin sans protester, il est le premier à quitter les lieux; pourtant, les militaires se jettent sur lui, le menottent, l’arrêtent. Et le jettent en prison, après l'avoir sévèrement battu. Faussement accusé de voies de fait sur la police, Hafez croupira 13 jours en prison, et devra attendre une semaine avant de voir un médecin, qui lui confirmera qu'on lui a brisé des côtes, sans lui fournir d'anti-douleur. Hafez payera aussi une amende de 8 500 shekels (environ 2 000$) pour sortir de prison. Ce sont les villageois qui ont rassemblé la somme.
La police interdit désormais à Hafez de prendre part à toute manifestation. Il doit se tenir à une distance d'au moins 150 mètres de ce type de rassemblement. Sans quoi la prochaine amende sera de 25 000 shekels (6 400$). Pourtant, Hafez n'a pas abandonné la résistance pacifique. Peu de temps après sa sortie de prison, il a organisé une autre manifestation. Mais il ne contrevient pas aux conditions qu'on lui a imposées : il ne participe pas aux rassemblements. Il observe de loin.
Quand j’ai quitté Hafez, il m’a demandé de raconter son histoire et celle de son village, de faire connaître le sort réservé aux Palestiniens. Le plus important, pour lui, après la prunelle des yeux de ses enfants, c’est ça : que le monde entende, sache. Et réagisse.
Aparté : At-Tuwani – le mariage
Le jour de notre arrivée à At-Tuwani, ô surprise, une grande fête est prévue pour célébrer un mariage qui a eu lieu quelques semaines avant. Nous sommes invités à nous joindre au rassemblement.
Arrivée sur les lieux, je suis vite séparée de mes compagnons, car les hommes et les femmes commencent la fête dans des pièces séparées. Mais je n’ai pas le temps de me sentir seule -- ou exclue parce que je suis la seule étrangère non voilée à l’horizon : bientôt happée par plusieurs paires de mains qui m'entraînent vers le centre de la pièce où des femmes chantent et dansent en cercle, je prends part à la ronde, un peu intimidée, mais avec joie. Il fait très chaud très vite. Quel accueil!
Quelques instants plus tard, après avoir montré à tout le monde que je ne sais pas danser, je me retire...Et me retrouve promptement entourée d’une dizaine de fillettes, curieuses, surexcitées, qui me demandent d’où je viens, comment je m’appelle, me touchent, m’escaladent presque, veulent que je les prenne en photo, que je leur parle arabe (désolée, impossible), que je danse encore, que je boive du thé, que je mange des friandises. Puis subitement elles me prennent par la main et m’entraînent à l’extérieur ou les hommes promènent le marié sur leurs épaules en chantant.
L’une d’entre elle sait quelques mots d’anglais; je ne comprends pas un mot de ce que me disent les autres. Mais je n’oublierai ni leurs sourires, ni la bonté dans leurs regards, ni la qualité de leur accueil.
Quelques sites pertinents
Christian Peace Maker Teams
www.cpt.org
Operation Dove
www.operationdove.org
Alternative Information Centre
www.alternativenews.org
B’Tselem, Israeli Information Center for Human Rights in the Occupied Territories
www.btselem.org
Stephen Shaner, photographe
www.stephenshaner.com
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